Micro-folies : quand la réalité virtuelle dépasse l’affliction

Didier Rykner 1 1 commentaire
Émile Signol (1804-1892)
La Folie de la fiancée de Lammermoor, 1850
Huile sur toile - 116 x 111 cm
Tours, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA de Tours
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Le dictionnaire de l’Académie française donne les définitions suivantes :

Micro : « Élément de composition signifiant Petit et servant à former de nombreux termes scientifiques ».
Folie : « Trouble mental, dérèglement durable ou passager de l’esprit » ou « Manque de raison, de jugement pouvant aller jusqu’à l’extravagance. » ou encore « Conduite, comportement, action contraire à la raison, à la prudence, à la modération. » ou alors « Gaieté insouciante et légère [1]. »

On pourra donc définir « micro-folie » soit par « petit trouble mental », soit par « petit manque de jugement », soit encore par « petite action contraire à la raison », soit comme « petite gaité insouciante et légère ». Nous laisserons nos lecteurs en décider.
Ce qui est certain, c’est que le budget de ce « millier de micro-folies » que nous promet le ministère de la Culture n’est pas petit, lui. Il souhaite lui consacrer pas moins de 3 millions d’euros l’année prochaine. Car une micro-folie peut être subventionnée « jusqu’à 50 000 euros » par le ministère de la Culture. On imagine très bien ce que vont lui coûter ainsi « un millier de micro-folies »…

Mais qu’est-ce qu’une « micro-folie » s’interroge à ce stade le lecteur curieux qui n’avait jamais entendu parler de cette chose. Une micro-folie, comme nous l’apprend le site qui lui est dédié, est un « musée numérique » pouvant être complété par plusieurs modules complémentaires, « un FabLab, un espace de réalité virtuelle, une scène, une bibliothèque/ludothèque ou encore un espace de convivialité ». C’est aussi une « plate-forme culturelle au service des territoires ». C’est encore un « espace multiple d’activités accessibles et chaleureux ». Et en plus, c’est « simple à installer » et « peu onéreux » (sic), sans oublier (comme le rappelle la vidéo que l’on peut voir ici), « ludique et convivial ». Bizarrement, il n’est nulle part question d’inclusif et de polyphonique...

Pour faire plus simple car je sens que quelques lecteurs sont un peu perdus, il s’agit de projeter des photos d’œuvres d’art sur un écran. Pas n’importe quelles œuvres d’ailleurs : les chefs-d’œuvre de douze grands établissements parisiens.
Pour faire encore plus simple, car notre temps aime la simplicité, il s’agit d’un musée virtuel. Parce que, c’est bien connu, hors de Paris il n’existe pas de musée digne de ce nom, pas d’œuvres d’art, pas de monuments historiques, pas de patrimoine. Donc pas de besoin de financement de celui-ci. Aux indigènes incultes qui habitent ces contrées lointaines, le ministère de la Culture a donc décidé d’apporter la bonne parole, dont c’est évident l’image de la Joconde qu’ils n’avaient pas la possibilité de voir sur place, les pauvres.

3 millions d’euros donc pour utiliser des écrans (ce que les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas faire, c’est évident), et pour apprendre que les œuvres d’art vues à travers les écrans c’est tout de même mieux qu’en vrai (de toute façon, même s’ils le voulaient, ils ne le pourraient pas puisqu’il n’y a pas d’art en province - pardon, en « région », car plus l’on méprise quelque chose, plus on cherche à le renommer, de peur que ce mépris ne se voie).
Et la micro-folie, c’est vraiment formidable. Cela peut s’installer partout, comme l’a dit le ministre de la Culture dans son discours « galeries marchandes, salles des fêtes, gymnases… » Et surtout dans des villes terriblement privées de culture comme Lille ou Avignon. Lille où la plupart des églises qui contiennent pourtant beaucoup d’œuvres d’art sont fermées presque en permanence, et Avignon où le premier étage du Musée Calvet est fermé le week-end faute de personnel de surveillance…

Qu’on ne s’y trompe pas : nous ne sommes évidemment pas opposés à la création de programmes consacrés à l’art. Mais il y a deux moyens simples et beaucoup plus économiques de les diffuser au public : la télévision et internet. Quand on pense à l’indigence de la plupart des programmes télévisés, on s’inquiète que le ministère - qui est pourtant aussi celui de l’audiovisuel - privilégie ainsi des dispositifs très coûteux et qui font concurrence aux vrais lieux de culture que sont les musées et les monuments historiques.

Nous nous étonnons toujours de l’insignifiance des différents ministres de la Culture qui se sont succédé ces dernières années. Mais l’explication, finalement, est simple : le ministère de la Culture n’existe pas, il s’agit d’un univers à la Matrix. En faisant la promotion de ces micro-folies, le ministre de la Culture, nouvel agent Smith, est finalement dans son rôle : virtuel.

Didier Rykner

Notes

[1On s’étonne que les petites constructions architecturales dans un parc à l’anglaise, dite aussi « fabriques » aient été oubliées par l’Institut, mais cela ne correspondrait pas à notre propos.

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