Menaces sur le château de La Barben (11/13) : la suite du projet

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Nous avons dans les articles précédents longuement parcouru le château de La Barben transformé en « Rocher Mistral », un parc d’attraction dont nous avons vu qu’il n’avait obtenu pratiquement aucune autorisation de travaux. Le projet est néanmoins depuis l’origine beaucoup plus ambitieux : il s’agit de créer non seulement des attractions dans le château comme celles-ci ont déjà été faites, mais aussi sur une large partie des terrains proches du monument au nord-ouest, dans le périmètre de protection des abords.


1. Plan du site avant travaux
(les zones entourée de rouge sont celle concernées par le projet)
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Ce projet concerne principalement trois zones que nous avons délimitées ici en zone 1, zone 2 et zone 3 (ill. 1). La zone 1 doit accueillir un « village provençal typique de l’époque fin 19ème/début 20ème », la zone 2 l’autre partie du parc d’attraction, c’est-à-dire, pour l’essentiel, deux tribunes (dites « Mistral » et « Napoléon ») donnant sur deux scènes d’une capacité respective de 1039 et 2066 places et un bâtiment de « spectacle immersif » de 220 m2. La zone 3 servira de parking pour les visiteurs du parc. Tous ces aménagements se trouvent dans les 500 m de protection de deux monuments historiques : le château et l’église.


2. Plan du parc après aménagement, détail zones 1, 2 et potager
(premier projet, non autorisé, presque identique au second en cours d’instruction)
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L’aménagement tel qu’il était prévu dans le premier projet (ill. 2) a été déposé pendant l’été 2020 et refusé par l’ABF puis par le préfet dont les avis conformes étaient négatifs. Ce refus global, s’il a interrompu la construction de tout ce qui était prévu, n’a pas empêché Rocher Mistral de créer une partie du parc, celle que nous avons vue, dans le château, les ruines, le jardin et le potager, qui n’était pourtant pas davantage autorisée.

Un second projet global a été redéposé auprès des services de l’État. Mais celui-ci n’est qu’à peine différent du premier comme nous le verrons plus loin.

Le « village provençal » (zone 1)

L’endroit sur lequel doit s’implanter le village provençal (ill. 3 et 4) n’a jamais été bâti bien qu’il se situe à proximité immédiate de l’église et de son cimetière. L’église a en effet été construite à l’extérieur du village.
Cette zone, en grande partie arborée, servait de parking pour les visiteurs du château sous les anciens propriétaires. Ce lieu, comme tous ceux dont nous parlerons, est inconstructible et inclus dans le classement Natura 2000.


3. Vue actuelle de l’emplacement prévu pour le « village provençal authentique »
Photo : Didier Rykner
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4. Vue actuelle de l’emplacement prévu pour le « village provençal authentique » avec au fond le château
Photo : Didier Rykner
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Dans le premier projet (ill. 2), il était prévu pas moins de dix-sept constructions [1], sans compter la « fontaine » et la « Fontaine-Lavoir » ! La plupart de ces constructions sont dédiées à des espaces commerciaux. Il ne s’agit donc rien d’autre, en réalité, que d’implanter ici un centre commercial déguisé en « authentique village provençal ».


5. Les arbres qui seront coupés sur l’emplacement du « village provençal authentique » (premier projet non autorisé)
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Le projet, apprend-on dans un des documents que nous avons pu consulter, « se veut [...] respectueux de la végétation ». Tellement respectueux même que sur ce lieu, dont l’étude paysagère [2] explique qu’il « offre des bouquets d’arbres remarquables à préserver », on propose de couper 54 arbres (ill. 5) !


6. Vue sur l’emplacement pour le « village provençal authentique ».
On lit sur le panneau : « Au sens de la vigilance incendie lors
de la saison estivale l’accès à tout véhicule motorisé est interdit
 »
Photo : Didier Rykner
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Signalons que parmi les raisons qui ont entrainé le refus du préfet, il est précisé que le projet, « notamment la partie Ouest » (celle dont nous parlons ici) « se situe sur un espace exposé au risque incendie de forêt en interface direct avec le massif sous le vent dominant ». Remarquons que cet endroit était, le jour de notre venue au château, interdit de stationnement en raison des risques de feu (ill. 6).
Ce risque d’incendie, qui ferait courir un danger aux visiteurs du site, est cité dans sept autres considérations invoquées par le préfet pour refuser l’autorisation ! Celui-ci précise que « le permis d’aménager porte en l’état atteinte à la sécurité publique en exposant les personnes au risque incendie de forêt ».
Ces risques ne sont pas ignorés des promoteurs du projet : dans une vidéo Youtube, Frédéric de Lanouvelle, décrivant la vue du château, explique : « On voit tellement loin d’ailleurs qu’on voit aussi les dangers du feu parce que j’y suis montée il y a deux heures et ça brûlait là bas […] on voyait les canadairs ».

Si la sécurité des visiteurs et le risque incendie ne concernent pas directement le champ traité par La Tribune de l’Art, il n’en va pas de même pour les atteintes aux abords d’un monument historique. Or, à ce refus du préfet il convient d’ajouter le refus de l’ABF, qui n’est pas moins définitif : « ce projet, en l’état, étant de nature à porter atteinte à la conservation ou à la mise en valeur de ce ou ces monuments historiques ou aux abords, l’architecte des Bâtiments de France ne donne pas son accord ». Pour ce qui concerne le village, les motifs détaillés qu’il serait trop long de rapporter ici peuvent se résumer à cette phrase : « le "village provençal" viendrait s’implanter au pied de l’église, dans un espace boisé naturel qui participe fortement à la découverte pittoresque de cet édifice. »

Le parc d’attraction situé sur la prairie (zone 2)

La prairie sur laquelle s’implanterait notamment les deux scènes (ill. 7 et 8) est également décrite dans l’étude paysagère [3] ». On peut y lire qu’il s’agit d’un « espace de qualité » et qu’il s’agit d’un milieu « riche en biodiversité ». Pour rejoindre la question des risques d’incendie, cette étude explique également que « cet espace ouvert peut également servir de coupe- feu en cas d’incendie de garrigue au nord du château ». D’un côté donc, on urbanise un lieu soumis au risque d’incendie, ce qui mettrait en danger les visiteurs, et de l’autre on construit sur une prairie qui pourrait servir de coupe-feu en cas de feu, ce qui augmenterait encore le risque.


7. Vue sur la prairie où s’installeront les tribunes et les scènes (au premier plan le Lavaldenan, affluent de la Touloubre)
Photo : Didier Rykner
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8. Vue sur la prairie où s’installeront les tribunes et les scènes (au premier plan le Lavaldenan, affluent de la Touloubre)
Photo : Didier Rykner
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À moins que Rocher Mistral ne compte sur l’étendue d’eau que l’on voit sur le plan (ill. 2 et 9), entre les gradins et le château, pour arrêter l’incendie (ce qui serait absurde car elle serait trop petite pour remplir cette fonction) ? Mais la création de ce « lac » (comme il est appelé) qui semble servir d’arrière-plan au spectacle, et sur lequel serait construit un faux pont d’Avignon et à l’extrémité un moulin de Daudet n’est même pas incluse clairement dans la demande d’autorisation d’aménagement [4]. Dans un environnement Natura 2000, à proximité d’un monument historique, le creusement d’un lac n’est pas une opération anodine. Comme le reste, elle n’a pas été autorisée (ni même à notre connaissance instruite).


9. Plan de l’aménagement de la prairie avec au milieu bien visible le « lac »
Document publié par le site Gomet’ au moment de l’annonce du projet
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La présence de l’eau dans ce lieu longé par le Lavaldenan, un affluent de la Touloubre, est si prégnante qu’elle fait partie des considérations invoquées par le préfet pour refuser l’autorisation. Celui-ci signale que l’étude hydraulique incluse dans la demande d’autorisation montre que « l’importance du projet [...] porte en l’état atteinte à la sécurité publique ». Il précise que celui-ci « n’apporte pas suffisamment de garantie sur la mise en sécurité du public en cas de risque de pluie intense », en particulier parce que « les seuils à partir desquels l’évacuation du site est déclenchée laissent insuffisamment de temps pour s’assurer du départ de tous les visiteurs sans danger ».

En ce qui concerne les abords du monument historique, l’étude paysagère explique que : « d’un point de vue paysager, la prairie offre des vues dégagées sur le château qui la surplombe. Depuis le château la vue est guidée dans l’axe de cette prairie et met en valeur les éléments qui l’entourent. » Cette prairie et cette vue depuis la terrasse nord du château y sont décrites comme des « éléments remarquables, un patrimoine à préserver ».
L’impact des tribunes est souligné par l’ABF dans son avis négatif ; il est intéressant de le citer ici in extenso : « Les constructions de la "tribune Mistral", bloc de 31m par 28m et 8,70m de haut, surmonté de trois tourelles techniques de 14m de haut et de la tribune "Napoléon" auraient un impact très important tant pour les vues depuis les terrasses du château, que pour les vues vers le château depuis la prairie ou depuis les collines. L’impact paysager de ces structures inesthétiques dénaturerait définitivement cette perspective monumentale. Il est à noter que le pastiche de pont à plusieurs arches projeté pour servir de fond de scène derrière le lac envisagé n’est pas décrit dans le dossier. On notera que l’impact des deux bassins de rétention [5] projetés n’est pas non plus explicite, de même que celui du moulin à vent, qui n’est presque pas visible sur les insertions, et dont l’emplacement en fond de vallon interpelle. »

Les parkings (zone 3)

Pour accueillir les 300 000 visiteurs par an (sur 190 jours d’ouverture) qu’ambitionne Rocher Mistral, celui-ci veut créer 1140 places de parking qui s’installeraient peu ou prou sur la zone 3. Mais là encore (ill. 10), il s’agit de terres agricoles (ce sont actuellement des champs) en zone inondable sur lesquelles la création d’un parking n’est pas prévue, ni même souhaitable.


10. Vue Google Maps avec l’emplacement des futurs parkings.
On voit qu’il s’agit essentiellement de champs qui seront transformés
d’une manière analogue au parking du zoo existant depuis longtemps
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Ces parkings se trouvant de l’autre côté de la Touloubre, et l’entrée du parc se faisant par le potager, avec la billetterie déjà construite, il serait nécessaire de construire un nouveau pont sur le cours d’eau.
L’avis de l’ABF, qui inclut le parking dans l’impact visuel sur le château et l’église, signale par ailleurs que « l’impact du parking n’a pas fait l’objet d’une étude d’insertion sérieuse dans le site agricole du bord de la Touloubre ».

Le second projet

Si nous avons pu avoir accès au premier projet puisque celui-ci a été refusé et est désormais communicable, nous n’avons pu officiellement voir le second, qui est actuellement en cours d’instruction. Il reste que notre enquête nous a permis d’avoir connaissance du point principal : ce second projet n’est différent du premier qu’à la marge. Ainsi, par exemple, deux bâtiments construits dans le village provençal sont supprimés au nord (le grand Mas et le cabanon 2). Cela devrait sauver six arbres, ce qui entrainera donc tout de même la suppression de 48 arbres ! Quant à la prairie, elle accueillerait toujours les deux scènes avec tribunes, le bâtiment au spectacle immersif et les édifices construits plus au nord.

Comment un projet presque identique, présentant les mêmes caractéristiques et risques que le précédent, construit au même endroit aux abords de deux monuments historiques en zone Natura 2000 et inconstructible pourrait-il être accepté ?
Un des documents que nous a transmis le préfet (déjà cité dans notre sixième article), issu de la DRAC, donne peu d’espoir à Rocher Mistral d’ouvrir en 2022 dans cette nouvelle configuration comme il le souhaiterait. On peut en effet y lire que : « les services instructeurs pensent qu’il n’y a pas d’élément nouveau qui serait de nature à modifier le précédent avis fondé sur le "porté atteinte aux abords du monument" au sens du code du patrimoine » et que « compte tenu de ces éléments, il fait peu de doute que cette deuxième phase ne pourra pas être achevée pour l’été 2022 comme le souhaite le porteur du projet ».

On peut néanmoins s’interroger :

- pourquoi, alors que le projet refusé a déjà été en partie (le potager, le château, les ruines et le jardin) mené à bien, de manière notoirement irrégulière, la préfecture envisage-t-elle malgré tout d’examiner le nouveau projet déposé par Rocher Mistral ?

- pourquoi, même en faisant abstraction des travaux déjà réalisés, la préfecture et ses services perdrait-elle du temps à analyser un projet si évidemment contraire à toutes les règles et à tous les règlements s’appliquant au château de La Barben et à ses abords ?

Ces deux questions s’ajoutent à celles, nombreuses, que nous avons déjà posées dans les précédents articles. Nous répétons à nouveau ici notre crainte que sous les pressions politiques [6] ce projet ne finisse par être autorisé et régularisé.

Didier Rykner

Notes

[1Une « halle au marché », trois « bories », un « snack chez Marius » (sic), « la mairie et la poste », le « stockage », la « maison des santons », le « vestiaire », la « maison-boutique », la « maison des Arches », le « cabanon 1 », le « cabanon 2 », le « cabanon 3 », le « petit Mas 1 », le « petit Mas 4 », le « grand Mas »

[2Commandée par Rocher Mistral et incluse comme pièce complémentaire dans sa demande d’autorisation d’aménagement.

[3Outre les deux scènes et le bâtiment de « spectacle immersif, on trouverait au nord de cette prairie plusieurs bâtiments (le « petit Mas 2 », le « petit Mas 3 », un vestiaire, un « stockage vestiaire », un préau (?), des boxes pour les chevaux participant aux spectacles.

[4On le voit sur les différents plans, mais il n’est jamais cité dans les aménagements.

[5Le projet comporte en effet également deux bassins de rétention dont on ne sait trop à quoi ils servent.

[6Les pressions du département, de la région et du gouvernement lui-même dont on rappellera qu’il « salue et encourage » ce projet - voir l’article précédent.

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