La donation Hans Rudolf Gerstenmaier au musée du Prado

Julie Demarle

1/10/19 Acquisitions – Madrid, Musée du Prado - En mars 2016, les musées du Prado et Reina Sofía concluaient un accord quant à la réorganisation des collections nationales entre leurs deux institutions. Longuement discuté, cet accord concernait plus particulièrement les œuvres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui chevauchaient leurs fonds respectifs. Rappelons qu’ils les héritèrent en grande partie du Museo de Arte Moderno dont les collections subdivisées leur furent transférées en 1971. En 1995, un décret - Real Decreto du 17 mars 1995 - entendait déjà harmoniser cette répartition liminaire. Il établit à cette fin un critère objectif d’attribution : les œuvres d’artistes nés avant 1881 furent attribuées au Musée national du Prado tandis que celles d’artistes nés à partir de 1881 rejoignirent le Musée national Centre d’art Reina Sofía. Une annexe vint malheureusement compliquer les choses. Elle désigna trente et un artistes espagnols qui, bien que nés avant 1881, furent attribués à Reina Sofía en raison de leur grande modernité. Une considération subjective qui brouilla la répartition plus qu’elle ne l’ordonna. Vingt ans après, les deux musées convinrent enfin de modifier l’attribution des œuvres d’artistes nés entre 1850 et 1880. Elles furent concédées au Prado.

La récente donation d’Hans Rudolf Gerstenmaier - homme d’affaires allemand établi en Espagne depuis le début des années 1960 - au musée du Prado assoit cette évolution des collections. Onze nouvelles œuvres - parmi les cent quinze de sa collection - viennent renforcer le fonds d’art espagnol de la fin du XIXe et du début du XXe siècle et combler certaines lacunes de cette ultime section chronologique du musée. Parmi les neuf artistes représentés six figuraient dans l’annexe de 1995 : Dario de Regoyos, Ignacio Zuloaga, Hermen Anglada-Camarasa, Joaquin Mír, Eduardo Chicharro et Juan de Echevarria. Cinq d’entre eux font leur entrée dans les collections tandis que Dario de Regoyos les précéda en 2017. Il fut le premier artiste de l’Annexe de 1995 dont une œuvre fut achetée par le musée. La donation est présentée jusqu’au 17 janvier 2020 dans la salle 60 dédiée aux expositions dossiers. Les onze œuvres rejoindront ensuite le parcours permanent, réparties entre les salles 60A et 62A.


1. Agustin de Riancho (1841-1929)
Paysage, vers 1890-1900
Huile sur toile - 77,5 x 127,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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D’Agustin de Riancho, le musée du Prado ne conservait qu’une toile impressionniste tardive héritée du Museo Español de Arte Contemporáneo en 1971. Le paysage monumental qui rejoint les collections (ill. 1) est bien antérieur et typique de ses vues montagneuses réalistes aux teintes automnales. Elles sont inspirées des alentours de son village natal d’Entrambasmetas (Cantabrie) qu’il retrouva en 1884, après avoir vécu vingt-ans en Belgique. Une large sélection de ses œuvres est conservée par le Museo de Arte Moderno y Contemporáneo de Santander y Cantabria qui lui consacra une rétrospective en 1997.


2. Aureliano de Beruete (1845-1912)
Grindelwald, 1907
Huile sur toile - 56 x 81 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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3. Joaquín Sorolla y Bastida (1863-1923)
Portrait d’Ella J. Seligman, 1913
Huile sur toile - 150,5 x 108,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Aureliano Beruete et Joaquín Sorolla font partie des pionniers de la collection d’Hans Rudolf Gerstenmaier entreprise dans les années 1970. Nombreuses sont les œuvres de ces deux grands amis à être déjà conservées par le musée du Prado. Parmi les vingt-huit paysages de Beruete - principalement issus des donations de son épouse et de son fils [1] au Museo de Arte Moderno en 1913 et 1922 - aucun n’illustrait jusqu’alors sa superbe série d’études des Alpes (ill. 2). Il les peignit sur le motif - en grand format - au cours des étés 1905, 1906 et 1907 depuis le village suisse de Grindelwald. Quant à Joaquín Sorolla, aucun des seize portraits conservés - sur les vingt toiles de la collection - ne datait de la dernière décennie de son œuvre. Le très sobre portrait de l’élégante Ella J. Seligmann (ill. 3) est le pendant du portrait de son époux Jacques Seligmann, célèbre marchand parisien d’origine allemande, réalisé deux ans auparavant et conservé au musée Goya de Castres.


4. Dario de Regoyos (1857-1913)
Environs de Bruxelles, 1881
Huile sur toile - 101,2 x 70,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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5. Dario de Regoyos (1857-1913)
Le pin de Béjar, 1900
Huile sur toile - 55 x 35,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Œuvre de jeunesse et œuvre de maturité, vingt ans séparent les deux toiles de Dario de Regoyos offertes au Prado. Bien qu’il vécut près d’une dizaine d’années en Belgique - années déterminantes de formation et d’adhésion aux cercles artistiques d’avant-garde L’Essor puis Les XX - , les motifs belges demeurent marginaux dans son œuvre tant son pays d’origine demeura prégnant. La palette sourde de gris bleutés, verts et oranges des Environs de Bruxelles (ill. 4) n’en demeure pas moins typique de cette première période belge. Le lumineux Pin de Béjar (ill. 5) développe une palette chromatique d’une vivacité toute différente. Il est l’une des onze toiles impressionnistes réalisées par l’artiste au printemps 1900 dans les communes de Béjar et de Candelario (Province de Salamanque). Peint en plein-air à la lumière du matin, les contrastes sont forts, les touches - tantôt courtes, larges, obliques ou en pointillés - juxtaposent jaunes, violets, oranges et verts complémentaires.


6. Ignacio Zuloaga (1870-1949)
Une manola, vers 1913
Huile sur toile - 93,5 x 73,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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La Manola - équivalent espagnol de la grisette française - d’Ignacio Zuloaga (ill. 6) suggère par son titre une représentation typologique plus qu’un portrait féminin individualisé. Toujours est-il que cette femme madrilène est peinte dans un style expressionniste caractéristique d’un grand nombre des portraits de l’artiste. Coiffée d’une mantille blanche elle tient, dans sa main droite gantée de blanc, un éventail orné d’une scène galante. Le regard particulièrement accentué et la silhouette cernée ne sont pas sans rappeller Le Greco.


7. Hermen Anglada-Camarasa (1871-1959)
Intérieur d’un café-concert, vers 1900
Huile sur toile - 21,5 x 27 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Hermen Anglada Camarasa peignit tout un corpus de scènes de vie nocturne durant sa première décennie parisienne (1894-1904). Cabarets, music-halls, théâtres et cafés-concerts furent ses sujets de prédilection. Ce petit Intérieur d’un café-concert (ill. 7) pourrait être celui du Café Américain du boulevard des Capucines. Vidé de toutes figures, son éclairage artificiel fait figure de sujet principal. Les couleurs sont crues - jaunes et oranges intenses - et l’espace décomposé. Il faut deviner la scène centrale sur pilotis - encadrée de balustrades - dans l’enchevêtrement de plans et de lignes.


8. Joaquin Mir (1873-1940)
Torre Sola, Montornès, vers 1914-21
Huile sur toile - 65,5 x 81,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Vues rurales sans caractéristiques distinctives, les paysages catalans réalisés sur le motif par Joaquin Mir dans la région du Vallès entre 1913 et 1921 ne sont pas, pour la plupart, identifiés avec certitude. L’architecture esquissée ici à l’arrière-plan pourrait être une maison de campagne - la Torre Solà - de Montornès del Vallès (ill. 8). Le placement élevé de la ligne d’horizon réduit la surface du ciel au profit d’une foisonnante végétation dont le chromatisme - fait de jaunes et d’oranges éclatants adoucis de mauve - est fondamental pour la composition.


9. Eduardo Chicharro (1873-1949)
Bayadères indiens, vers 1924
Huile sur toile - 149 x 140 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Les Bayadères indiennes - appelées également devadasi - furent peintes par Eduardo Chicharro alors qu’il vivait à Rome et n’avait jamais visité l’Inde (ill. 9). Elles sont une vision fantasmée des femmes que l’hindouisme vouait au service des divinités dans les temples. L’artiste mêle détails réalistes - teinture de l’extrémité des doigts, bindi au centre du front, sautoirs de perles de verre multicolores, etc - et éléments symboliques accentuant la grande sensualité des modèles dénudés - fleurs de magnolia, coupe de fruits -.


10. Juan de Echevarria (1875-1931)
Famille gitane, Palencia, 1925
Huile sur toile - 73,5 x 92,5 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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11. Juan de Echevarria (1875-1931)
Mariquina de Valle-Inclan, vers 1928
Huile sur toile - 46 x 38 cm
Madrid, Musée national du Prado
Photo : Madrid, Musée national du Prado
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Les deux dernières oeuvres de la donation sont deux toiles tardives de Juan de Echevarria. Sa Famille gitane (ill. 10) révèle la forte influence qu’exerça sur son oeuvre le post-impressionnisme parisien qu’il fréquenta au début du siècle. Si la population gitane est un thème qu’il retint dès 1914, il en donne ici une version fortement marquée par le fauvisme. La gamme chromatique est peu audacieuse mais les silhouettes sont grandement simplifiées et cernées de contours très nets. Le second tableau est un portrait de María de la Encarnación Beatriz Baltasara Valle-Inclán Blanco, dite Mariquiña, quatrième fille de l’écrivain Ramón María del Valle-Inclán, âgée ici d’un peu mois d’une dizaine d’années (ill. 11). Cette effigie est à rapprocher de la très large série - entreprise en 1918 - des portraits d’écrivains de la Génération de 98 à laquelle appartenait le père de la fillette. Ce dernier avait posé en pied pour un format monumental quelques années auparavant. Le fond bleu-vert fait de petites touches courbes aléatoires est caractéristique de nombreux de ses portraits et natures mortes réalisés dans les années 1920. La collection Gerstenmaier conserve, dans un format identique, la représentation du chien de la fillette, Cucurrú.

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