Beaucoup, dont nous faisons partie, ont été agacés par l’absence de préemption du Musée d’Orsay de l’exceptionnel tableau de Jean-Léon Gérôme qui passait en vente vendredi chez Daguerre (ill. 1), image fascinante qui serait un contrepoint à L’Évasion de Rochefort d’Édouard Manet, (ill. 2) ce que ne manquaient d’ailleurs pas de remarquer de nombreux amateurs sur les réseaux sociaux.

Une épave
Huile sur toile - 70,4 x 106,3 cm
Vente Daguerre, Paris, hôtel Drouot, le 31 mai 2024
Photo : Daguerre
Interrogé, le Musée d’Orsay nous a fait la réponse suivante : « l’acquisition du tableau de JL Gérôme Une épave a bien été envisagée par plusieurs musées parisiens. De façon inédite, le musée d’Orsay et le Musée national de la Marine se sont mis d’accord pour organiser une démarche commune dans le but d’y parvenir. Une autorisation de préemption a été délivrée par l’État pour un montant légèrement inférieur à l’adjudication. Or, le montant de la préemption ne peut en aucun cas être ajusté sous peine d’annulation de la procédure.
Comme vous le savez, le musée d’Orsay a procédé à une acquisition coûteuse en début d’année (la coupe Hope) et doit réserver une partie de son budget pour d’autres acquisitions importantes à venir en 2024. Compte tenu de ces éléments, l’effort budgétaire mobilisé pour cette préemption (soit plus du triple de l’estimation haute) était proportionné. »

L’Évasion de Rochefort, 1880-1881
Huile sur toile - 80 x 73 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/P. Schmidt
Cette information est parfaitement exacte : une préemption avait été prévue, mais à un niveau un peu inférieur au prix d’adjudication [1]. Cela appelle plusieurs remarques.
Tout d’abord, contrairement à ce que nous craignions, le Musée d’Orsay n’a pas été inactif, et il faut lui en faire crédit. En revanche, on ne comprend pas comment cette opération, acquisition par deux musées parisiens qui devaient ensuite l’accrocher chacun leur tour sur leurs cimaises, a pu être imaginée. Cela n’a rien d’inédit - on pense par exemple au précédent regrettable des Rembrandt Rothschild - mais une telle procédure (qui n’est d’ailleurs pas prévue par le code du patrimoine, un tableau devant être inscrit sur un inventaire, et ne pouvant l’être sur deux) n’est vraiment pas souhaitable. Si l’on peut comprendre que le Musée de la Marine ait été intéressé, compte-tenu de son faible budget d’acquisition, la position d’Orsay est étrange, l’œuvre y ayant naturellement sa place.
Il est par ailleurs inexact d’affirmer que l’on ne peut en aucun cas dépasser le montant d’une préemption. Cela arrive régulièrement comme nous l’ont confirmé des conservateurs. Soulignons par ailleurs que la préemption laissant un délai de quinze jours pour sa confirmation, cela donne le temps au musée de trouver l’argent manquant quand la différence est peu élevée, comme c’était manifestement le cas ici (et dans le pire des cas de renoncer à la préemption). Si l’estimation, très basse, pouvait se comprendre pour maximiser les chances de vendre l’œuvre pour laquelle il n’y avait pas de prix de réserve, le prix d’adjudication était tout sauf une surprise pour qui connaît un peu le marché. Il aurait évidemment fallu prévoir davantage.
Mais cet échec peut être rattrapé. Car estimé seulement 80/120 000, le tableau n’avait pas besoin de certificat d’exportation, et celui-ci n’a d’ailleurs pas été demandé. Cela a le grand avantage de fixer un prix indiscutable sur le marché international. Désormais en revanche, le prix de 300 000 € ayant été dépassé, ce document devient obligatoire en cas de sortie du territoire. Donc deux hypothèses sont désormais possibles : soit il s’agit d’un acheteur français ou qui a prévu de le garder en France, et cela préserve l’avenir, soit il s’agit d’un enchérisseur étranger qui compte l’exporter, et il lui faudra demander le fameux certificat.
Le chef du « grand département », qui n’est autre que le président d’Orsay, Sylvain Amic, sait donc ce qu’il lui reste à faire : ne pas signer la demande de certificat afin que celui-ci soit refusé par la ministre de la Culture, puis acheter le tableau pour que chacun puisse enfin l’admirer dans ce musée. Cela peut être très rapide puisqu’il n’y a nul besoin d’attendre 30 mois : on peut ici se passer du mécénat d’entreprise, et il suffit de trouver la différence entre le montant prévu et l’adjudication finale, une somme très faible si l’on en croit le musée lui-même.
Comme l’a écrit justement l’historien de l’art Pierre Jacky dans un tweet, ce tableau extraordinaire pourrait très bien devenir une « Joconde » pour Orsay. Il faut que ce musée l’achète, il a désormais toutes les cartes en main.