Les tapisseries de Guillaume Werniers et Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle

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Trésors de laine et de soie. Les tapisseries de Guillaume Werniers et Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle

Lille, Musée de l’Hospice Comtesse, du 29 avril au 11 octobre 2026.

Trésors de laine et de soie. Les tapisseries de Guillaume Werniers et Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle, actuellement présentée au musée de l’Hospice Comtesse à Lille, coche toutes les cases de l’exposition scientifique de référence : monographie pionnière sur un fonds méconnu de ses collections propres qui a, pour l’occasion, bénéficié d’une ample campagne de restauration, dans le cadre de laquelle des recherches historiques inédites ont été menées puis présentées à l’occasion d’une journée d’étude tenue le 1er avril 2025 à l’Université de Lille, dont les actes ont été publiés dans la Revue du Nord en mai dernier.


1. Manufacture De Melter-Werniers
Les Maraîchers et les moissonneurs dits aussi La Moisson, vers 1695-1750
Laine et soie - 358 x 367 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse
2. Manufacture de Guillaume Werniers
Bergers et laitières, 1701-1738
Laine et soie - 256 x 292 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

Sa visite le confirme assurément et révèle une scénographie à la hauteur de son objet textile pourtant particulièrement contraignant, soumis à de strictes mesures de conservation préventive. Son catalogue, bien que des plus synthétiques, se révèle érudit et comble une lacune évidente. Seul un mémoire universitaire soutenu par Emmanuelle Wanaverbecq à Lille en 1996 [1] semble avoir retenu ce foyer tapissier comme sujet spécifique à la suite des travaux pionniers plus que centenaires de Jules Houdoy, Les tapisseries de haute-lisse. Histoire de la fabrication lilloise du XIVe au XVIIIe siècle paru en 1871. Nous regretterons toutefois que l’ouvrage publié pour l’occasion ne reprenne pas l’ordre des six sections thématiques du parcours, nous obligeant à consulter en annexes la liste des œuvres exposées, dont on recherchera la reproduction et l’étude détaillée — pour certaines — parmi les essais.


3. Manufacture de Catherine Ghuys, la veuve Werniers
Les Joueurs de cartes, 1738-1778
Laine et soie - 294 x 478 cm
Malines, collection de la manufacture royale de tapisseries de Wit
Photo : collection de la manufacture royale de tapisseries de Wit

4. Manufacture de Pierre François Pannemaker
Scène pastorale (partie d’une scène de danse), vers 1740
Laine et soie - 240 x 203 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

C’est un ensemble d’une trentaine d’œuvres et de documents, dont une dizaine de tapisseries, qui a été réuni dans la vaste salle des malades du musée, dévolue aux expositions temporaires, cet espace oblong recouvert d’une voûte en berceau, parfaitement adapté aux formats monumentaux. La scénographie, particulièrement didactique, émaillant le parcours d’outils, de matériaux et de définitions qui explicitent les techniques de la tapisserie, a été conçue par les commissaires avec le concours d’étudiants de l’École nationale supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille, sous la direction du professeur Hélène Marcoz, dans le cadre d’un partenariat établi avec le musée depuis une quinzaine d’années. Notons que l’éclairage, nécessairement de basse intensité, ne nuit aucunement à la lisibilité des œuvres, des panneaux de salle ou des cartels. De même, doublées au revers par un tissu en lin qui comporte, en partie supérieure, une bande d’accrochage auto-agrippante, les tapisseries, aussi monumentales soient-elles, ne souffrent aucunement de leur accrochage vertical. À l’issue de l’exposition, stockées sur des rouleaux en acier galvanisé, elles regagneront les réserves deux à trois ans avant de faire l’objet de nouveaux prêts.

5. Tapisserie attribuée traditionnellement à Lille
Verdure. Perdrix dans un paysage, fin du XVIIe siècle ou début du XVIIIe
Laine et soie - 304 x 171 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

Majoritairement issu des collections du musée de l’Hospice Comtesse, le fonds présenté constitue le plus important corpus hexagonal de tapisseries de la manufacture Werniers. Le musée conserve notamment des œuvres provenant des saisies révolutionnaires, des dépôts du Centre hospitalier universitaire de Lille, qui demeure propriétaire des murs de cet ancien établissement hospitalier, ainsi que des dons de particuliers et des achats historiques ou plus récents. Parmi ces derniers figure La Moisson ou Les Maraîchers et moissonneurs (ill. 1), offerte par les Amis des Musées de Lille après avoir été emportée à l’Hôtel des ventes Mercier à Lille en 2019. Le fonds du Petit Palais à Paris arrive juste derrière. L’exposition présente également Les Bergers et laitières (ill. 2), seul exemple de la manufacture conservé par le Palais des beaux-arts de Lille, ainsi que Les Joueurs de cartes (ill. 3), provenant de la collection de la Manufacture royale de tapisseries De Wit à Malines. Il s’agit de l’unique pièce dite de qualité ordinaire exposée, représentative de la production plus commune de la manufacture.


6. Manufacture de Guillaume Werniers
La Kermesse dite aussi Fête villageoise ou Fête champêtre, 1701-1738
Laine et soie - 265 x 455 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

Si deux protagonistes se détachent de l’ensemble, Guillaume Werniers et sa seconde épouse Catherine Ghuys, tel que l’annonce le titre de l’exposition, deux personnages secondaires s’y profilent : Jean de Melter, ancien doyen de la corporation bruxelloise des tisserands qui implanta la manufacture à Lille en 1688 avant que Guillaume Werniers, son gendre, ne lui succédât à sa mort en 1701, lui-même remplacé par sa veuve à partir de 1738 et jusqu’en 1778, date de son décès ; et Pierre François Pannemaker, brillant ouvrier de Guillaume Werniers — spécialisé dans les carnations, exercice le plus difficile —, un temps pressenti comme son successeur et finalement brièvement associé à sa veuve avant de fonder, tout aussi succinctement, sa propre manufacture en 1739, vingt ans après le déclin de la fabrique familiale lilloise rivale. Du premier sont présentés un petit tableau de tapisserie figurant un Christ couronné d’épines du Palais des beaux-arts de Lille, qui pourrait correspondre à la petite tapisserie de démonstration qu’il présenta au moment de son implantation lilloise, ainsi que la tapisserie de la La Moisson sus-citée (ill. 1), qui pourrait dater des dernières années de sa direction. Du second est exposée une Scène pastorale (ill. 4), tapisserie fragmentaire des collections du musée de l’Hospice Comtesse. La production de la manufacture De Melter-Werniers poursuivie pendant quatre-vingt-dix ans, est estimée à environ mille-quatre-cent- cinquante tapisseries, dont les exemplaires conservés sont aujourd’hui dispersés à travers le monde. Cent-vingt à cent-cinquante tapisseries auraient été exécutées sous la direction de Jean de Melter, neuf cents sous celle de Guillaume Werniers et trois à quatre cents sous celle de Catherine Ghuys, dont seuls les Joueurs de cartes (ill. 3) de Malines témoignent ici.


7. Manufacture de Guillaume Werniers
Le Repos des bergers dit aussi Le Repos des musiciens, 1701-1738
Laine et soie - 336 x 305 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

En tout, ce sont douze tapisseries, de Guillaume Werniers, Catherine Ghuys, Jean de Melter et Pierre François Pannemaker, conservées par le musée de l’Hospice Comtesse et le Palais des beaux-arts de Lille, qui ont bénéficié de l’importante campagne de restauration entreprise en amont de l’exposition. Subventionnée par la DRAC des Hauts-de-France, cette dernière a mobilisé huit conservateurs-restaurateurs de la Manufacture royale De Wit entre septembre 2023 et mars 2026. Précisons que, parmi ce fonds lillois d’œuvres de la manufacture Werniers, ne sont pas présentées la tapisserie de La Multiplication des pains en raison du mauvais état de ses couleurs — par ailleurs évoquée par une petite toile de même sujet par Bernard-Joseph Wamps, tout à la fois esquisse préparatoire pour un grand format non localisé et carton de tapisserie — et deux des trois Verdures, Verdure chien et lièvre et Héron dans un paysage. Ces trois œuvres ont subi une intervention a minima de dépoussiérage et de nettoyage. Une œuvre n’a, quant à elle, bénéficié d’aucune restauration : la tapisserie des Marchands chassés du temple (ill. 12) maintenue au sein du parcours permanent du musée de l’Hospice Comtesse, présentée dans les appartements de la prieure. Elle constitue un exemple édifiant de la nécessité de ces restaurations, terne camaïeu de bruns à l’opposé du chatoiement et de l’éclat des couleurs des tapisseries de la salle des malades. La section finale et un essai du catalogue détaillent les opérations entreprises dans le cadre de ce remarquable chantier de restauration.


8. Manufacture de Guillaume Werniers
Baudouin de Constantinople, Marie, sa femme, et leurs filles Jeanne et Marguerite, 1703
Laine et soie - 392 x 315 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse
9. Manufacture de Guillaume Werniers
Jeanne, comtesse de Flandre, et ses deux maris Ferrand du Portugal et Thomas de Savoie, 1703
Laine et soie - 388 x 211 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

Aussi restreint que grandiose, le panel rassemblé offre une vue d’ensemble de la production développée par la manufacture durant neuf décennies, depuis les tapisseries de la fin du XVIIe siècle attribuées avec réserves à Jean de Melter. Sa production lilloise demeurant largement méconnue, aucune grande tapisserie portant sa marque n’est répertoriée, jusqu’aux Joueurs de cartes (ill. 3) attachés à Catherine Ghuys, dont la marque ne mentionna jamais son nom et son prénom mais toujours la mention invisibilisante « veuve de G. Werniers ». Trois sujets principaux se détachent. Les Tenières, scènes de genre champêtres transposées des peintures de David Teniers le Jeune, alors très en vogue à travers l’Europe, fleuron du catalogue commercial de la fabrique — au même titre que les Verdures, ces tapisseries représentant des paysages, avec ou sans petites figures, dont un seul exemple (ill. 5) est placé en introduction du parcours — occupent la plus large place avec des exemples issus des deux séries identifiées, chacune correspondant à un jeu de cartons dont les auteurs demeurent l’objet de recherches. Citons du premier ensemble, doté d’une bordure caractéristique de trophées d’agriculture, La Moisson (ill. 1) mais aussi La Kermesse (ill. 6) et Les Bergers et laitières (ill. 2), deux pièces dépourvues de bordures dont on ignore si elles ont été tissées ainsi pour intégrer des boiseries, ou si leur bordure a été retirée à une date indéterminée. Du deuxième groupe, relevant d’une production à meilleur marché, accordant une plus large place au paysage au détriment des figures, moins nombreuses et souvent de dimensions réduites, mentionnons Le Repos des bergers (ill. 7) et Les Joueurs de cartes (ill. 3), ceints chacun d’un encadrement caractéristique, à décor de grotesques pour le premier, à enroulements de feuilles d’acanthe dorées sur fond bleu pour le second.


10. Manufacture de Guillaume Werniers
Le Christ et le centenier, vers 1735
Laine et soie - 358 x 265 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse
11. Manufacture de Guillaume Werniers
Les Marchands chassés du temple, 1737
Laine et soie - 345 x 335 cm
Lille, musée de l’Hospice Comtesse
Photo : Musée de l’Hospice Comtesse

À côté de cette production à destination de commanditaires privés, se détachent du corpus lillois quatre tapisseries relevant de deux importantes commandes institutionnelles qui circonscrivirent la direction de Guillaume Werniers, première et dernière de ses commandes connues : deux portraits historiés pour l’hôpital Comtesse (ill. 8 et 9) — qui retrouvent exceptionnellement leur destination d’origine dans le cadre de l’exposition — et deux sujets bibliques pour l’église Saint-Sauveur de Lille (ill. 10 et 11). Placés en exergue du parcours, Baudouin de Constantinople, Marie, sa femme, et leurs filles Jeanne et Marguerite et Jeanne, comtesse de Flandre [ fondatrice de l’hospice Comtesse], et ses deux maris Ferrand du Portugal et Thomas de Savoie composent la tenture appelée L’Histoire des comtes de Flandre, commande commémorative particulièrement bien documentée, fait rare, ainsi que le détaille le catalogue. Présentée à leur suite, Le Christ et le centenier est l’une des six tapisseries de la tenture de la vie du Christ destinée à orner le dessus des stalles du chœur de l’église Saint-Sauveur. Les Marchands chassés du temple du parcours permanent, comme La Multiplication des pains, maintenue dans les réserves du Palais des beaux-arts de Lille, en relèvent également, tout comme Les Noces de Cana visible dans l’église voisine Saint-Pierre de Villeneuve-d’Ascq. Demeurent non localisés à ce jour, les tapisseries Jésus bénissant les petits enfants et Jésus pardonnant à la femme adultère. Mentionnés dans le catalogue, d’autres sujets furent également développés par la manufacture : tapisseries héraldiques, telle celle des États de Flandre du musée Benoît-De-Puydt à Bailleul, ou pièces représentant des épisodes mythologiques ou des sujets de romans et de fables, pour la plupart non localisées à ce jour.


Commissaires : Juliette Singer, Florence Raymond, Pascal-François Bertrand et Hélène Lobir.


Collectif, Trésors de laine et de soie. Les tapisseries de Guillaume Werniers & Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle, Invenit, 2026, 144 p., 25 €, ISBN : 9782376801605.


Informations pratiques : Musée de l’Hospice Comtesse, 32 rue de la Monnaie, 59 000 Lille. Ouvert le lundi de 14h00 à 18h00 puis du mercredi au dimanche de 10h00 à 18h00. Tarif : 7 € (réduit : 5 €). Tél : +33 (0)3 28 36 84 00. Site internet.

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