Deux siècles précurseurs et Mélanges en l’honneur de Bruno Foucart

Jean-David Jumeau-Lafond

Auteurs : Bruno Foucart et collectif.

Alors qu’un volume de textes choisis de Bruno Foucart était attendu pour le début de l’année 2008, voici que les éditions Norma font à leurs lecteurs, mais aussi à l’auteur lui-même, la surprise de livrer, sous un emboîtage, deux forts volumes au lieu d’un. Aux cinquante et quelque textes de Bruno Foucart réunis s’ajoutent en effet des Mélanges à lui offerts par ses élèves, ses amis et ses admirateurs et en parcourant, de l’un à l’autre, ces deux livres, on jugera ainsi non seulement du travail considérable du professeur bien connu mais aussi de son influence sur deux générations d’historiens de l’art.

Si la très utile bibliographie de ses articles et études, qui clôt le premier volume, ne compte pas moins de 393 numéros, recouvrant de nombreux domaines d’intérêt et s’exerçant dans le champ de l’approche scientifique la plus stricte, le choix livré aujourd’hui semble s’articuler selon une thématique précise. Sous le titre Deux siècles précurseurs, on y trouve en effet des textes de toutes natures (articles savants parus dans les revues scientifiques ou papiers d’humeur publiés dans la presse quotidienne) mais que rapprochent de mêmes préoccupations : la défense et l’illustration des XIXe et XXe siècles dans leur globalité et, au-delà, une certaine conception de l’histoire de l’art. On sait le rôle éminemment précurseur de Bruno Foucart dans la réhabilitation de l’art du XIXe siècle. Durant cette quarantaine d’années, où l’on est passé du mépris et du vandalisme à la méfiance et au sourire, puis de la concession non exempte de condescendance pour une histoire « des XIXe siècles » (le pluriel masquant sous des dehors libéraux une hiérarchie suffisante) à une reconnaissance, enfin, de « tout le XIXe siècle », Bruno Foucart n’a certes pas ménagé ses efforts pour cette juste cause. La sélection opérée ici restitue fort bien ce combat où l’érudition le dispute à l’altitude, l’objectivité historique au pamphlet.

Etait-elle jouée d’avance, cette « lutte » pour une prise en compte véritable de tout ce qui fait le génie du XIXe siècle ? Rien n’est moins sûr tant il est vrai que le passage du temps n’entraîne pas si automatiquement que cela la remise à l’honneur de ce qui a été oublié, méconnu, contesté. Plus que victime d’un purgatoire qui ne serait qu’un mécanisme invariable et dont il suffirait que la révolution s’accomplît, ce siècle a, comme aucun autre, souffert des grandes certitudes idéologiques générées par le XXe et dont ce dernier souffre à son tour. En dégageant d’emblée son travail des a priori et des diktats d’une soi disant modernité, Bruno Foucart a rien moins que servi ce qui fait l’honneur de l’historien : l’honnêteté intellectuelle. Certes, ainsi qu’il le dit en introduisant et en concluant son propos, et comme il le répéta lors de l’émouvante cérémonie organisée en son honneur dans les Salons de la Sorbonne, le moteur premier doit être l’amour, non pas seulement « l’amour de l’art », dans ce que ces mots peuvent avoir de convenu, mais l’amour tout court, la relation intime du sujet avec l’objet esthétique, qu’il soit peint, sculpté, décoratif, architectural ou urbanistique. Mais, véritable plaidoyer pour la sensibilité, dans l’acception la plus noble du terme, le volume publié aujourd’hui permet aussi de faire ce lien essentiel entre la recherche, la démarche scientifique d’une part, et la prise en compte sans réserves du patrimoine qui nous environne d’autre part. Partir de l’ensemble des objets esthétiques d’une époque pour atteindre à l’analyse et non pas s’inspirer de théologies esthétiques figées pour restreindre un propos : voilà la vraie posture et la vraie dignité pour lesquelles on ne remerciera jamais assez Bruno Foucart. Il n’est certes pas le seul, mais il fut sans doute le premier et le plus passionné.

Tout au long du volume, on retrouve la curiosité et l’intelligence visionnaires de celui qui sut toujours être savant sans renoncer à être esthète et les titres des sections du livre (Regarder le XIXe siècle, Quelques grandes figures du XIXe siècle, Conserver et restaurer le XIXe siècle etc.) ne reflètent que très imparfaitement la passion qui l’habita sans cesse. En étudiant l’architecture des prisons, des hôpitaux, des gares, des places et des musées eux-mêmes, Bruno Foucart s’attacha très tôt à souligner l’extraordinaire œuvre constructrice des régimes qui se succédèrent depuis l’Empire jusqu’à la IIIe République et l’indéniable valeur esthétique autant qu’historique de ces architectures négligées. Reconstituant ainsi comme le décor souvent intact, mais que l’on ne voyait plus, d’une histoire à redécouvrir, il ouvrit les yeux de nombre de ses contemporains sur ce patrimoine exceptionnel et en grand danger, tant en province qu’à Paris. Partie inséparable de l’expression d’une époque, l’architecture publique du XIXe siècle en révèle toutes les facettes, depuis la plus modeste bibliothèque provinciale jusqu’au Palais Garnier. Bruno Foucart fut l’un de ceux qui dirent avec force combien l’éclectisme était un style en lui-même, complexe, subtil, créatif, et non pas comme on l’a si souvent dit, un art du pastiche ou de l’épuisement. Ce qui paraît aujourd’hui si évident à tout le monde (encore que !) était loin d’être acquis en 1970. Plaidant aussi pour le regard que le XIXe siècle porta sur le passé (en particulier l’architecture religieuse), l’historien se fit défenseur inlassable de tous ceux (et pas seulement Viollet-le-Duc) qui surent à la fois sauver nombre de chefs d’œuvre tout en leur apportant une vision nouvelle et souvent plus qu’audacieuse. Les articles sur Paul Abadie, restaurateur « qui tranche » de Saint-Front de Périgueux, sont des plaidoyers brillants, enlevés et convaincants qui reconnaissent, au-delà de la perte de tel ou tel élément sacrifié, une œuvre intrinsèque : « Une restauration d’Abadie est belle comme la raison pure », écrit Bruno Foucart à juste titre. Dans tous ces textes, par-delà l’approche historique et érudite, le professeur prend parti, remet l’œuvre dans son contexte, approuve, regrette mais, comme l’architecte, tranche lui aussi : le XIXe siècle ne fut pas seulement créateur, il sut bien souvent gérer avec maestria l’héritage reçu. Souvent, Bruno Foucart s’emporte et trouve dans l’actualité raison de polémiquer. Comment reprocher à Viollet-le-Duc ses travaux alors qu’on n’hésite pas à détruire purement et simplement en plein XXe siècle les Halles de Baltard et tant d’autres monuments qui n’auront pas même la chance de survivre sous une forme modifiée, fût-elle contestable ? Les combats contre la Pyramide du Louvre et les Colonnes de Buren, certes sans succès, n’ont rien perdu de leur noblesse et, surtout, de leur justesse car l’argument de l’historien frappe toujours où cela fait mal : il est rarement contestable.

Lorsqu’il s’agit de peinture, Bruno Foucart œuvre avec la même liberté. Loin de s’intéresser à une histoire de l’art qui prétend dresser les artistes les uns contres les autres, dans une espèce d’avatar guerrier dont nous sommes si las, il s’attache, parmi les premiers, à souligner l’unité d’une époque, faite de facettes, de liens complexes, d’individualités, très au-delà des « ismes », des étiquettes et des « tranches » d’histoire de l’art qui ont fait tant de mal à l’intelligence. Remettant l’oeil au centre de la réflexion, Bruno Foucart rappelle qu’une œuvre d’art ne saurait être étudiée sans être regardée, évidence si souvent oubliée. Les textes consacrés à la peinture dite « d’histoire » forment évidemment un corpus passionnant. Il en va de même des articles dévolus à l’art sacré, domaine dans lequel l’auteur règne comme chacun sait avec la publication de tant de sommes. Enfin, les textes étudiant le XXe siècle, peinture, sculpture, architecture et arts décoratifs, s’inscrivent dans la même ligne que lorsqu’il s’agit du siècle précédant ; tandis qu’il est de bon ton de mépriser les années 1930 et 1940, exception faite des figures majeures des avant-gardes, Bruno Foucart a toujours mis un point d’honneur à appréhender ces décennies si riches dans leur ensemble. Le nouveau Trocadéro, l’exposition de 1937, Jean-Michel Franck, Ruhlmann : autant de sujets traités avec la même passion, le même appétit intellectuel. L’analyse a toujours le grand mérite de susciter la réflexion, au-delà du sujet lui-même et d’interroger le lecteur quant à son environnement artistique et urbanistique. L’historien ne cesse ainsi jamais d’être amateur d’art, l’exercice savant n’occulte jamais la délectation. L’avant-propos de Bruno Foucart s’intitule à juste titre « Une histoire d’amour » : le volume qui nous est donné en est une sorte de journal intime, sans indécence, mais avec une gourmandise délectable et une joie communicative. Tout autant qu’une introduction à l’ensemble de ses travaux, ce recueil de textes de Bruno Foucart, devrait être utilisé à des fins pédagogiques. Aux futurs historiens de l’art, mais aussi aux élus et aux simples citoyens, il peut apprendre à la fois la passion, la curiosité, la modestie et la prudence

Le second volume, Mélanges en l’honneur de Bruno Foucart, fidèle à l’esprit du genre, propose, après une abondante Tabula Gratulatoria, une quarantaine de textes réunis par Barthélémy Jobert avec l’aide d’Adrien Goetz et de Simon Texier. Jean-Philippe Lecat et Jean-Jacques Aillagon, anciens ministres, rappellent l’action patrimoniale, brève, mais décisive, de Bruno Foucart lors de son passage auprès de Michel Guy au Secrétariat d’état à la culture ; l’homme d’action complète heureusement le chercheur. Réparties en vastes sections (XIXe siècle, Architectures, XXe siècle), les contributions illustrent l’étendue des savoirs et des domaines tout en reflétant un univers esthétique la plupart du temps proche de celui du professeur. En picorant ça et là, comme il est agréable de le faire avec un volume de mélanges, on s’arrêtera à l’article d’Adrien Goetz consacré au « Goût pour l’estampe de César Birotteau, marchand parfumeur etc. », extrêmement séduisant pour son approche interdisciplinaire, aux relations de Courbet avec la photographie érotique à travers les archives de la préfecture de Police (Dominique de Font-Réaulx), ou encore à la vie picturale de « Tama, un chien dans l’histoire de l’art » (Eric Darragon). Detaille et Cormon sont présents, comme il se doit (sous les plumes de François Robichon et de Chang Ming Peng) et Pierre Vaisse loue à juste titre « L’ancien Musée du Luxembourg : un modèle ! ». Pierre Rosenberg et Didier Rykner dissertent savamment d’esquisses pour des tableaux religieux et Pauline Prevost-Marcilhacy livre une somme sur « Charlotte de Rothschild, artiste, collectionneur et mécène », la fameuse « baronne Nathaniel » dont l’action durera jusqu’à l’époque symboliste.

S’agissant du XXe siècle, Arnaud Pierre s’interroge à propos d’un tableau énigmatique de Paul Sérusier peint en 1910 Les origines, Serge Lemoine s’attache à Auguste Herbin et à son cercle, Elisabeth Foucart-Walter à un « Marc Chagall, peintre d’après nature ? » et Eric de Chassey aux « Artistes américains à Paris, 1946-1965 ». L’historiographie est présente avec la contribution d’Alain Mérot, consacrée au « Classicisme de 1925 » à travers Vauxcelles et Fontainas tandis que Bruno Gaudichon illustre l’histoire des collections en étudiant la donation Selosse du Musée de Roubaix. La section « Architectures » assemble, avec un éclectisme évidemment bienvenu, études savantes (« Mérimée « de Françoise Bercé ou la « Théorie des proportions de Quatremère de Quincy à Viollet-le-Duc » de Jean Nayrolles), souvenirs évoquant la carrière de Bruno Foucart (Jean-Pierre Poussou, François Baratte) et réflexions libres comme les très décapants « Jours d’innocence » de l’architecte Maurice Culot. Le volume offre de nombreux autres textes toujours passionnants. Et comme si le paradigme n‘en pouvait être complet sans un tel exemple, on y trouve même un échantillon aujourd’hui muséal de ce que Bruno Foucart combat depuis toujours : l’incompréhension parfois bornée et la certitude, à la limite de la suffisance, d’un « bon goût » qui ne sort pas du mobilier Louis XV et de la peinture impressionniste. Et c’est sous la plume la plus prestigieuse, sinon la plus prolixe, qu’on lit avec amusement, sortis de la naphtaline et des dentelles, des mots tels que « kitsch », « pompiers », « assassinat de la beauté », « blague hénaurme d’atelier » et même « laideur »…à propos d’une grande partie de l’art du XIXe siècle. Sachons gré à cet auteur une telle franchise : ses 2 pages et demie, sur 545, donnent un reflet assez exact de l’œuvre accomplie depuis quarante ans par nombre d’historiens de l’art, Bruno Foucart en tête, pour ramener à sa juste proportion une telle « vision ».

Ces deux volumes ne sont pas seulement un hommage mérité à Bruno Foucart, ils sont aussi un tribut versé à cette discipline fragile et courageuse qu’est l’histoire de l’art elle-même.

Bruno Foucart, Deux siècles précurseurs et Collectif, Mélanges en l’honneur de Bruno Foucart, Paris, Norma Editions, 2008, deux volumes sous emboîtage, 764 et 698 p. ISBN 978-2-9155-4215-8.

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