Bonnétable, ou comment une ville détruit son petit patrimoine

Didier Rykner
1. Halle de Bonnétable (début du XIXe siècle)
À droite, excroissance récente
Photo : Didier Rykner
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L’affaire de la halle de Bonnétable, petite ville de la Sarthe, pourrait servir de cas d’école. Elle est exemplaire des catastrophes qu’une décentralisation mal faite, donnant tous pouvoirs aux élus locaux sans aucun contrôle centralisé, peut infliger à la beauté de notre pays. Cette cité bénéficie pourtant d’une histoire ancienne, de quelques monuments, et pourrait avoir un véritable charme si ses édiles avaient un peu de goût et un peu de connaissances. En quelques années, une histoire plusieurs fois centenaires est ainsi réduite à presque rien, sous le regard impuissant de l’État dont les fonctionnaires, dans ce cas précis, ne souhaitaient rien d’autre que de faire leur travail, mais en sont empêchés par des lois mal ficelées et le poids des notables politiques locaux.

Bonnétable donc possède une charmante halle du début du XIXe siècle. Pour son malheur, ce monument éminemment historique et remarquable n’a pas l’importance qui pourrait lui valoir une protection monument historique. On pourrait d’ailleurs en débattre.
Cette halle, tout élu conscient de son rôle et soucieux de transmettre aux générations futures ce qu’il avait lui même reçu de ses prédécesseurs l’aurait fait restaurer dans les règles de l’art. Pas Jean-Pierre Vogel. L’ancien maire de Bonnétable, élu en 2014, voit grand. Il lui fallait absolument apporter sa marque à l’édifice. Il lui construisit donc une extension moderne (ill. 1), mais surtout laide et inutile, qui bourgeonne comme une verrue sur son côté droit. Il s’agissait de faire de la halle une école de danse. Comme si cette transformation, dans une ville de moins de 3000 habitants, nécessitait un « geste architectural », qui plus est médiocre. Signalons que l’architecte des bâtiments de France donna un avis négatif. Mais la halle n’étant pas protégée, et ne se trouvant pas en co-visiblité à moins de 500 mètres d’un monument protégé, son avis n’avait aucune autre valeur que celle que le maire lui accordait. C’est-à-dire rien. Après tout, c’est lui le chef non ?

2. Halle de Bonnétable.
Le passage étroit entre l’adjonction moderne
et les maisons du XVIIIe siècle
Photo : Didier Rykner
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Dénaturer la halle ne suffisait pas à Jean-Pierre Vogel. Il s’aperçut, mais un peu tard - à moins que le mouvement n’eût été délibéré - que le côté de la petite place qui servait d’écrin au bâtiment et qui est formé de maisons de la fin du XVIIIe siècle, devenait trop étroit pour laisser passer les véhicules et maintenir un trottoir (ill. 2). Les maisons gênaient ? Qu’à cela ne tienne, il n’y avait qu’à les démolir, fussent-elles anciennes et construites à l’emplacement de l’ancien château. Un premier projet de démolition complète du côté de la place fut dans un premier temps présenté, bien évidemment avec avis négatif de l’architecte des bâtiments de France. Le maire, qui aurait pu passer outre, décida dans sa grande magnanimité de ne finalement détruire qu’une maison (ill. 3), toujours sans l’accord de l’ABF qui a émis un avis défavorable, en estimant que « La démolition de cet édifice, qui comporte des lucarnes dont le dessin et les proportions contribuaient avec les baies de l’étage à rythmer la place et à maintenir le tissu ancien de cet espace, reçoit un avis défavorable, car elle nuirait à la qualité des abords du monument historique. » Un parking sera ainsi créé. Il se murmure que la destruction serait imminente. Et pourtant, lors de notre passage à Bonnétable, le 6 mars dernier, nous n’avons vu aucun affichage de permis de démolir, comme on peut le constater sur nos photos. La présence de ces informations est pourtant obligatoire selon l’article R 424-15 du code de l’urbanisme [1]. Deux autres maisons (ill. 4 et 5) pourraient être menacées à court terme, puisqu’elles sont également closes d’une barricade, sans davantage d’affichage qui indiqueraient les travaux prévus.


3. Maison devant être détruite. On ne voit aucun panneau
d’affichage du permis de démolir
Photo : Didier Rykner
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4. Cette maison ne devrait pas être détruite pour l’instant.
Mais il est à craindre qu’elle soit condamnée à court terme.
Photo : Didier Rykner
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5. Cette maison ne devrait pas être détruite pour l’instant.
Mais il est à craindre qu’elle soit condamnée à court terme.
Photo : Didier Rykner
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Cette affaire se double d’une histoire à la Clochemerle. Il arriva que le maire fut élu sénateur en 2015. Il cumula pendant deux ans, puis dut laisser sa place en 2017 à l’un de ses hommes liges, Frédéric Barré, qui poursuivit sa politique, d’autant que la gestion de cette affaire de halle fut transmise à la Présidente de la Communauté de Communes. Qui n’est autre que… la propre épouse de Jean-Pierre Vogel. Celui-ci, avant de devenir maire de Bonnétable, était en effet celui de Beaufay, village situé à quelques kilomètres de là. Madame Vogel prit en 2014 la succession de son époux à la mairie, puis devint Présidente de la Communauté de Communes. Ces petits arrangements, d’ailleurs parfaitement légaux, valent au couple de se faire appeler « les Poutine » par les habitants du coin. Mais ils sont élus. Et avec l’élection vient en France le droit de faire n’importe quoi : un maire veut détruire dans son village ? Il s’accorde à lui même le permis de démolir. C’est ainsi que notre pays se délite par petits bouts, sous l’œil indifférent de l’État.


6. Place du Marché à Bonnétable, avec une grande enseigne
de magasin d’électroménager
Photo : Didier Rykner
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7. Terrasse bitumée de la place du Marché
(sous le bitume, des pavés anciens...)
Photo : Didier Rykner
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8. À gauche, le parking ayant remplacé le jardin, côté ville
Photo : Didier Rykner
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Car la halle n’est pas le seul fait d’armes de Jean-Pierre Vogel et de son successeur. Non loin de là se trouve la place du Marché, surplombée d’une terrasse datant sans doute du début du XIXe siècle, qui pourrait être charmante si elle était mise en valeur. On verra sur nos photos l’énorme enseigne qui la défigure (ill. 6), et les pavés de la terrasse recouverts il y a quelques années par du bitume (ill. 7).
Au centre du village se trouve un château, de propriété privée, qui possède un beau jardin dessiné par les frères Denis et Eugène Bülher, classé monument historique. Ce jardin se prolongeait autrefois du côté de la ville. Plutôt que de l’entretenir et d’en faire un parc urbain, la mairie l’a recouvert de bitume pour y construire un parking (ill. 8), qui vient d’être encore agrandi (ill. 9). Bonnétable aime les parkings, moins les jardins et les monuments historiques. Alors, imaginer qu’on pourrait refaire les crépis des maisons anciennes pour redonner un cachet à ses rues (ill. 10), n’est qu’une pure utopie.


9. Parking, récemment prolongé, devant le château de Bonnétable
Photo : Didier Rykner
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10. Rue ancienne de Bonnétable
Au fond, à droite, la halle
Ces maisons, à droite, comme celles qui vont être détruites,
sont à l’emplacement de l’ancien château médiéval, dont les
vues aériennes montrent parfaitement le plan, respecté
par le tissu urbain
Photo : Didier Rykner
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Nous avons, bien entendu, pour écrire cet article interrogé Frédéric Barré, maire de Bonnétable, Jean-Pierre Vogel, sénateur de la Sarthe, et Géraldine Vogel, maire de Beaufay et présidente de la Communauté de Commune. Ils n’ont pas daigné nous répondre, même pour nous dire qu’ils n’avaient rien à nous dire. Mais estimons nous heureux, nous sommes toujours en vie. Les Poutine ? C’est très exagéré…

Didier Rykner

Notes

[1« Mention du permis explicite ou tacite ou de la déclaration préalable doit être affichée sur le terrain, de manière visible de l’extérieur, par les soins de son bénéficiaire, dès la notification de l’arrêté ou dès la date à laquelle le permis tacite ou la décision de non-opposition à la déclaration préalable est acquis et pendant toute la durée du chantier. »

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