Des annonces remarquables de la ministre de la Culture

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Rachida Dati, ministre de la Culture
Photo : Laurent Vu (CC BY-SA 3.0)

L’interview que vient d’accorder Rachida Dati à nos confrères du Figaro marque à notre sens un tournant inattendu et remarquable dans la politique patrimoniale du ministère de la Culture. Si nous conservons des divergences avec la ministre (la principale étant bien sûr le remplacement des vitraux de Notre-Dame que nous continuerons à combattre farouchement), si nous avons regretté certaines de ses décisions (voir cet article), force est de constater que plusieurs des annonces faites lors de cet entretien marqueront, si elle sont concrétisées, un avant et un après pour la protection des monuments historiques.

Passons sur son souhait de faire payer l’entrée de Notre-Dame de Paris. Si l’on peut comprendre pourquoi certains le souhaitent pour les édifices religieux majeurs, un grand nombre de raisons, que nous détaillerons sans doute dans un prochain article, en font une mauvaise idée. Surtout, c’est impossible en France, car la loi de 1905 l’interdit dans son article 17 : « La visite des édifices et l’exposition des objets mobiliers classés seront publiques : elles ne pourront donner lieu à aucune taxe ni redevance. » On pourrait imaginer, certes, de changer cette loi. Mais, compte tenu du caractère délicat d’un texte qui régit les rapports entre le culte et l’État, cela semble peu probable. D’autant que de manière constante l’Église, affectataire, s’est opposée à l’instauration d’une entrée payante, notamment par la voix de la Conférence des Églises de France en 2017 lorsque celle-ci avait été évoquée par Stéphane Bern.

Passons aussi sur le soutien de la ministre aux affichages publicitaires sur les monuments en restauration que nous combattons depuis longtemps. Que ce soit un élu du Rassemblement national qui ait proposé récemment d’abroger cette mesure ne nous fera pas changer d’avis à ce sujet. Nous avons des arguments qui, pour l’instant, n’ont jamais été contredits (voir par exemple cet article). On ne peut transformer Paris notamment (où les bâches sont les plus présentes) en ville-sandwich comme c’est le cas depuis trop longtemps. Le financement de la restauration du patrimoine est une question essentielle, mais ni l’entrée de Notre-Dame ni la publicité sur les monuments historiques ne sont des solutions acceptables. Nous reviendrons en conclusion de cet éditorial sur les deux mesures que nous proposons depuis déjà plusieurs années et qui devraient permettre - sans aggraver le déficit de l’État - de récolter suffisamment d’argent (et bien au-delà des 75 millions par an évoqués par la ministre, encore bien insuffisants) pour parvenir à ce résultat.

Insistons en revanche sur les mesures évoquées par Rachida Dati, qui nous semblent marquer un progrès majeur.

La création d’un « National Trust » à la française, qu’elle appelle de ses vœux et dont elle dit vouloir ouvrir le chantier dans les prochaines semaines, est évoquée depuis longtemps. Nous ne pouvons qu’y souscrire, même si cela demandera, au moins dans les premiers temps, des investissements très importants. Nous revenons donc à cette question des budgets.

Faire payer plus cher l’entrée dans les monuments et les musées nationaux aux touristes hors UE ? Pourquoi pas, puisque tel est déjà le cas dans certains pays étrangers (à New York par exemple, le Metropolitan Museum est gratuit pour les new yorkais, et très cher pour les autres). Mais cela ne peut à notre avis n’être pratiqué que marginalement, car cela pourrait dissuader de nombreux touristes de visiter notre pays.

L’annonce qui nous semble essentielle est son souhait de mieux protéger Paris, dont elle affirme avec raison qu’il s’agit d’une ville sous-protégée. Et paradoxalement sans doute, l’une des moins bien protégées de France. Pour remédier à cela, une solution existe, qui a fait ses preuves dans un très grand nombre de communes françaises : les sites patrimoniaux remarquables, héritiers des secteurs sauvegardés. Ceux-ci en effet permettent de définir finement les règles de protection du patrimoine dans des quartiers historiques, en disant clairement ce qu’il est possible et ce qu’il est impossible de faire. Ils définissent les édifices à conserver, ceux qu’il est possible de remplacer, éventuellement avec le même gabarit, et ce qu’on peut détruire. Il permettent aussi d’imposer la conservation des intérieurs - escaliers, caves, boiseries, etc - qui le méritent sans avoir à les protéger individuellement. Les accusations contre les architectes des bâtiments de France de prendre des décisions arbitraires seraient beaucoup moins répandues puisque les règles seraient connues. Même les promoteurs y trouveraient leur compte, car ils sauraient immédiatement ce qu’il est possible ou non de faire, et seraient soumis à beaucoup moins de recours, ce qui sécuriserait leurs projets.

Cela existe dans la plupart des villes historiques en France. Pourtant, à Paris, seuls deux quartiers - le Marais et une partie du VIIe arrondissement - en bénéficient, ce qui n’est pas acceptable. Remarquons que la Ville de Paris en fait l’éloge sur son site internet en écrivant : « Les PSMV [1] visent à éviter la disparition du patrimoine historique ou son atteinte irréversible en favorisant sa restauration et sa mise en valeur (tout en permettant son évolution) ». On comprendrait mal qu’elle s’y oppose…
Nous avons à plusieurs reprises écrit que de tels secteurs devaient être mis en place dans la capitale, notamment l’an dernier dans cet article, ou encore dans celui-ci en février dernier où nous écrivions, interpellant directement Rachida Dati qui venait d’être nommée : « Paris ne possède que deux secteurs sauvegardés depuis que la loi initiée par André Malraux a été créée dans les années 1960, ce qui est évidemment insuffisant. Nous demandons donc à la ministre, aux côtés de Sites & Monuments et des autres associations qui vont se joindre à elle, de créer plusieurs secteurs sauvegardés pour que l’ensemble du Paris Historique bénéficie de la protection qu’il mérite. Des propositions seront bientôt faites, auxquelles nous nous associerons. », et nous rappelions encore le 8 octobre dernier cette nécessité.

Que la ministre annonce aujourd’hui qu’elle souhaite mettre cela en œuvre ne peut donc que nous réjouir profondément. Elle cite l’Île-Saint-Louis, le Faubourg Saint-Antoine et la Nouvelle Athènes, mais aussi Montmartre et la Butte-aux-Cailles. D’autres sont nécessaires (par exemple le Quartier Latin, ou une partie du XVIe arrondissement riche d’édifices Art déco et Art nouveau), mais il faut bien lancer le mouvement. Signalons par ailleurs que le maire du XIe arrondissement, François Vauglin, est favorable à la création d’un secteur sauvegardé du Faubourg Saint-Antoine, et que Delphine Bürkli, maire du IXe, l’est également à celui de la Nouvelle Athènes !

Terminons donc comme nous l’annoncions avec la question du financement. Bien davantage que les 75 millions que rapporterait selon la ministre un droit d’entrée de 5 € à Notre-Dame [2], nous avons proposé deux mesures qui à elles seules pourraient, à budget constant pour l’État, et de manière quasi indolore pour les Français, rapporter environ 500 millions environ par an de plus pour le patrimoine [3]. Nous détaillions tout cela - une taxe de 1,8 % sur toutes les mises de la Française des Jeux, et une augmentation d’un euro par nuitée de la taxe de séjour - dans cet article auquel nous renvoyons le lecteur. Nous nous y adressions aux parlementaires, nous y incluons désormais la ministre de la Culture qui veut faire bouger les choses. Si elle menait tous ces projets de protection du patrimoine à son terme, et si elle y ajoutait un financement pérenne et massif (et répétons-le indolore pour les finances publiques), Rachida Dati se placerait dans le sillage direct d’André Malraux et de Jack Lang.

Didier Rykner

Notes

[1Plans de sauvegarde et de mise en valeur, c’est-à-dire le règlement régissant les secteurs patrimoniaux remarquables.

[2Remarquons que l’on pourrait, comme l’a suggéré Stéphane Bern, installer à l’entrée des grandes église (et même des petites) des bornes de paiement sans contact pour que les visiteurs participent volontairement à l’entretien du patrimoine.

[3Notre calcul portant sur les chiffres de 2016 nous donnait une estimation de 472 millions.

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