Un Peruzzi pour Belfast

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1. Baldassare Peruzzi (1481-1536)
La Nativité, vers 1515 (avant restauration)
Huile sur panneau - 100,6 x 76,4 cm
Belfast, Ulster Museum
Photo : The National Gallery

8/1/24 - Acquisition - Belfast, Ulster Museum - Il y a des contes de Noël qui durent toute une année : en décembre 2022, on apprenait ainsi qu’un superbe tableau (ill. 1) de Baldassare Peruzzi était affecté à l’Ulster Museum de Belfast après avoir fait l’objet d’un refus d’exportation de la part du Reviewing Committee on the Export of Works of Art and Objects of Cultural Interest (RCEWA) britannique, sorte d’équivalent de notre Commission consultative des trésors nationaux. Sa qualité transparaissait déjà sur cette photographie prise avant sa restauration (ill. 1) : l’atmosphère sereine de la nuit de Noël était tout de même animée de quelques touches de lumière, celle qui émane de l’Enfant Jésus faisant écho à celle de la lune qui domine la scène. C’est la galerie Agnew’s qui proposait alors ce panneau auquel elle consacrait une riche notice dans laquelle nous avons largement puisé : on y apprend ainsi qu’il avait été publié pour la première fois par John Pope-Hennessy dans The Burlington Magazine en 1946, peu après son acquisition par l’important historien de l’art Philip Pouncey (1910-1990), qui avait su rendre à Baldassare Peruzzi cette composition auparavant donnée à Giovanni Francesco Penni. Jamais contestée depuis, cette attribution a été validée par d’autres spécialistes et a continué d’accompagner le tableau exposé à Manchester en 1965, à Ottawa en 2009 puis à Rome en 2011-2012 après avoir fait l’objet d’un dépôt au Fitzwilliam Museum de Cambridge entre 2006 et 2009, celui-ci conservant déjà deux paysages - dessinés - de cet artiste particulièrement rare [1].


2. Le tableau en cours de restauration par Olivia Stodart à Londres
Photo : The National Gallery

Comme le précise Christopher Rowell, membre du RCEWA, Philip Pouncey était un familier de Baldassare Peruzzi, l’un de ses dessinateurs favoris, à qui il réattribua plus d’une centaine de feuilles ! Le Royaume-Uni se mit donc rapidement en ordre de bataille pour conserver le tableau, avec le soutien de l’Art Fund à hauteur de 100 000 £, du National Heritage Memorial Fund (NHMF) pour 99 990 £, du Department for Communities NI qui apporta 70 000 £, l’ensemble étant complété par 8 000 £ assurés par l’Esme Mitchell Trust [2]. Avant de gagner l’Ulster Museum de Belfast, La Nativité bénéficia d’une étude et d’une restauration conduites à Londres dans le cadre du National Conservation Programme soutenu par The Aldama Foundation. Confiée à Olivia Stodart, Gavron Conservation Fellow, l’opération (ill. 2) nécessita d’abord un allègement des vernis qui avaient jauni de manière irrégulière, avant de passer à l’unification de la surface qui souffre d’une lacune en partie inférieure gauche.


3. Le tableau accroché à Belfast après sa restauration
Photo : Ulster Museum

Accroché depuis le mois dernier (ill. 3) à l’Ulster Museum de Belfast, pour qui il vient constituer un formidable cadeau de Noël, le tableau de Peruzzi apparaît transformé, les textiles ayant notamment retrouvé leurs couleurs chatoyantes. On redécouvre ensuite d’incroyables détails qui disparaissaient parfois sous les couches de vernis comme l’ange ou la ville (ill. 4 et 5) visibles au centre de la composition. La scène est logiquement située dans l’étable de Bethléem, dont les poutres contrastent avec la noble architecture inspirée du Colisée qui est cependant déjà en ruines. Les jeux de lumière choisis par l’artiste et révélés par la restauration font toute la saveur de ce panneau qui possédait probablement autrefois un pendant, qui représentait Le Couronnement de la Vierge. Les deux tableaux, formant sans doute un diptyque, étaient encore conservés ensemble dans la collection Sebright jusqu’à une vente chez Christie’s à Londres en 1937 : souhaitons que la mise en lumière du premier fasse bientôt resurgir le second, en rêvant ensuite de pouvoir un jour les réunir !


4. Baldassare Peruzzi (1481-1536)
La Nativité (détail), vers 1515
Huile sur panneau - 100,6 x 76,4 cm
Belfast, Ulster Museum
Photo : Anne Stewart
5. Baldassare Peruzzi (1481-1536)
La Nativité (détail), vers 1515
Huile sur panneau - 100,6 x 76,4 cm
Belfast, Ulster Museum
Photo : Anne Stewart

Comme le rappelait déjà le rapport du RCEWA, le tableau de Peruzzi a été rapproché d’œuvres contemporaines parmi lesquelles on peut citer L’Adoration des Bergers de Sebastiano del Piombo, conservée au Fitzwilliam Museum de Cambridge - où la toile brutalement transposée vers 1700 fut longtemps crue ruinée, avant sa restauration particulièrement spectaculaire - mais aussi les célèbres cartons de Raphaël exposés au Victoria & Albert Museum de Londres depuis 1865. Le saint Joseph de Peruzzi fait ainsi fortement songer à la figure du spectateur appuyé sur un bâton à la droite de La Prédication de saint Paul à Athènes. Enfin, comment ne pas simplement songer à l’autre Nativité de l’artiste, peinte parmi d’autres scènes bibliques sur le cul-de-four de la chapelle Ponzetti (ill. 6) de l’église Santa Maria della Pace à Rome ? Certes plus classique, celle-ci doit assurément précéder ou suivre de peu le panneau de Belfast.


6. La Nativité de Baldassare Peruzzi dans la chapelle Ponzetti de l’église Santa Maria della Pace à Rome
Photo : Sailko (CC BY 3.0 Deed)

La comparaison avec ce décor rend encore plus singulière l’atmosphère nocturne du tableau « saved for the nation », selon la belle formule de nos amis britanniques. Un tableau de chevalet ou de dévotion privée n’a certes pas les mêmes exigences de lisibilité qu’un décor peint mais comment ne pas apprécier encore davantage l’originalité de la composition imaginée par Peruzzi et désormais visible en Irlande du Nord ? On ne pouvait jusqu’ici admirer aucun tableau de cet artiste italien dans les collections publiques britanniques, ce qui n’a rien de très surprenant puisqu’il reste avant tout célèbre comme dessinateur, architecte et décorateur. Plusieurs de ses dessins sont en revanche conservés dans les collections royales, à l’Ashmolean Museum d’Oxford, au British Museum de Londres et au Fitzwilliam Museum de Cambridge. Naguère propriétaire du panneau de Belfast, Philip Pouncey mena une partie de sa carrière d’historien de l’art dans ces deux derniers musées, où il était évidemment chargé des dessins italiens de la Renaissance. Si Baldassare Peruzzi reste peu connu du grand public, ce qui n’est guère étonnant pour un contemporain de Michel-Ange et de Raphaël, nul doute qu’une telle acquisition saura remettre en lumière cette figure singulière de la Renaissance italienne dont l’émouvante Nativité est désormais accessible à tous et accrochée non loin de La Sainte Famille avec saint Jean-Baptiste et sainte Élisabeth de Jacob van Oost le Vieux, important tableau acquis voici tout juste cinquante ans.

Alexandre Lafore

Notes

[1] Nous remercions vivement Mme Anne Stewart - Senior Curator of Art à l’Ulster Museum de Belfast - pour ses informations précises.

[2] Saluons la transparence de nos voisins britanniques, aussi étrange que salutaire d’un point de vue français, puisque les deux rapports du RCEWA sur ce tableau sont librement accessibles en ligne.

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