Une paire de candélabres léguée au château de Malmaison par Hubert de Givenchy

Alexandre Lafore

4/9/19 - Acquisition - Rueil-Malmaison, Musée des châteaux de Malmaison et Bois-Préau - En marge de l’édition 2014 de la Biennale des Antiquaires – qui n’avait pas encore été annualisée ni rebaptisée La Biennale Paris – Christie’s organisait dans les salons de son siège parisien une superbe exposition-vente privée dont la mise en scène avait été confiée au célèbre Hubert de Givenchy. Parmi les pièces phares exposées pendant une douzaine de jours, tous les regards convergeaient vers une exceptionnelle paire de torchères (ill. 1 et 2) provenant de l’hôtel particulier parisien du grand couturier, où elles trônaient de part et d’autre des fenêtres du grand salon. Cette exposition fut l’une des rares occasions de pouvoir admirer ces magnifiques objets, certes connus des spécialistes comme des amateurs [1], mais qui n’avaient jamais été montrés au plus grand public.


1. Vue des candélabres de la manufacture de Sarreguemines chez Hubert de Givenchy
Photo : Christie’s Images Ltd, 2014
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2. Vue des candélabres de la manufacture de Sarreguemines chez Hubert de Givenchy
Photo : Christie’s Images Ltd, 2014
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Ces deux candélabres sont désormais visibles par tous : ils ont fort discrètement été installés au cours de cet été au premier étage (ill. 3) du château de Malmaison, dans la salle de la Frise, qui évoque l’hôtel particulier qu’habitait le jeune couple Bonaparte rue Chantereine, actuelle rue de la Victoire. Disparu au printemps 2018, le grand couturier qui se doublait d’un grand collectionneur les a en effet très généreusement légués au musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, auquel il était très attaché.


3. Vue actuelle de la salle de la Frise du château de Malmaison, avec les deux candélabres légués par Hubert de Givenchy
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau
Photo : Alexandre Lafore
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Il s’agit de deux pièces exceptionnelles, d’une grande rareté tant leur production était coûteuse, qui illustrent avec éclat la perfection technique atteinte au début du XIXe siècle par la faïencerie de Sarreguemines. Ces candélabres sont en effet réalisés à l’imitation du porphyre, par la manufacture fondée en 1790 par les frères Nicolas et Augustin Jacoby, associés à Joseph Fabry. L’arrivée de François Paul Utzschneider en 1800 impulsa un tournant déterminant dans son histoire : reprenant la part des frères Jacoby, il chercha à adapter de nouvelles techniques de fabrication, d’origine britannique, afin d’obtenir une pâte de faïence imitant à la perfection les pierres dures, comme ici le porphyre. Les pièces alors créées, agrémentées de montures en bronze doré exécutées par Pierre Philippe Thomire ou Nicolas Delafontaine, se déclinèrent d’abord en vases et connurent rapidement un très grand succès. La manufacture se distingua à l’Exposition des produits de l’industrie, où elle obtint une médaille d’argent de première classe en 1806.


4. Candélabre (d’une paire)
Grès de Sarreguemines à l’imitation du porphyre, bronze doré, socle en marbre blanc moderne - 208 cm
Legs de M. Hubert de Givenchy au château de Malmaison
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau
Photo : ITV
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5. Candélabre (d’une paire)
Grès de Sarreguemines à l’imitation du porphyre, bronze doré, socle en marbre blanc moderne - 208 cm
Legs de M. Hubert de Givenchy au château de Malmaison
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau
Photo : Alexandre Lafore
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Ces productions furent remarquées par le baron Dominique Vivant Denon, directeur du musée Napoléon, qui s’intéressait à ces nouveautés techniques et fit obtenir à la manufacture une grande commande en 1810, destinée à orner les palais et les jardins impériaux, qui assura à la fabrique une production jusqu’en 1815. Cette commande s’inscrit dans une politique globale de soutien à l’industrie française, qui concernait également la production de soieries à Lyon ou de porcelaines à Sèvres. La manufacture de Sarreguemines fournit alors plusieurs modèles pour des vases, des candélabres mais aussi des chambranles de cheminées, soumis à l’approbation de l’empereur. Par sa forme et son décor, la paire de candélabres légués par M. Hubert de Givenchy correspond au « modèle A » proposé le 16 octobre 1810, dont le grand dessin aquarellé (ill. 6) est conservé aux Archives nationales. Le très riche décor de bronze doré est ici exclusivement composé d’éléments végétaux variés : des fleurs, des feuilles et des pampres de vigne (ill.7) viennent se détacher sur le fond sombre de la faïence imitant le porphyre. Plusieurs autres pièces sont encore conservées : deux autres paires de candélabres au dessin identique, provenant du Grand cabinet de l’empereur au palais de Monte Cavallo, sont désormais exposées dans la salle du trône du Palazzo Reale de Naples tandis que les collections des musées nationaux en possèdent également plusieurs variantes, dont le modèle diffère sensiblement : elles sont respectivement conservées au château de Fontainebleau, au musée Marmottan et dans les réserves du Mobilier national [2].


6. Dessin préparatoire au candélabre "modèle A", conservé aux Archives nationales
Photo : ITV
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7. Détail de la partie haute de l’un des candélabres, avec son riche décor de bronze doré
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau
Photo : ITV
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Passionnant témoignage des relations entre art et pouvoir sous le Premier Empire, émouvant souvenir d’un grand collectionneur dont seul le nom discrètement inscrit sur le cartel récemment installé atteste de la générosité envers les collections nationales, ces deux candélabres ont naturellement pris place dans cette salle du château récemment réaménagée avec l’aide de dépôts du Mobilier national. D’autres chaises, issues de l’ancien hôtel du couple Bonaparte, vont d’ailleurs très prochainement rejoindre cette pièce. Comme dans leur dernière résidence parisienne, les deux candélabres encadrent les fenêtres ouvrant sur le beau jardin de Joséphine de Beauharnais : le donateur, soucieux du destin de ses précieux objets, avait participé au choix de cet emplacement en accord avec les équipes de la conservation du château de Malmaison.

Alexandre Lafore

Notes

[1L’un des deux candélabres était cité et reproduit dans l’ouvrage de référence de M. Christophe Huchet de Quénetain sur les styles Consulat et Empire.

[2Nous remercions vivement madame Isabelle Tamisier-Vétois, conservatrice en chef du patrimoine au château de Malmaison, et monsieur Nicolas Personne, historien de l’art, pour l’aide précieuse apportée durant la rédaction de cet article.

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