9/8/26 - Acquisition - Londres, The National Gallery - En dépit de sa notoriété dans l’Europe des Lumières comme chez les aristocrates britanniques qui effectuaient le Grand Tour, Angelica Kauffmann restait absente des cimaises de la National Gallery londonienne. Un tableau de l’artiste avait bien été légué au musée en 1835, mais il avait ensuite été déposé à Plymouth, où il a vraisemblablement été détruit durant le Blitz en 1941. L’entrée du modello (ill. 1) d’Achille découvert parmi les filles de Lycomède mérite donc d’être saluée, d’autant qu’il est déjà présenté au public dans la salle 37. Il s’agit d’un don de Richard et Luba Barett, collectionneurs à Dallas, spécialisés dans l’art suisse : ils ont d’ailleurs également offert un portrait de Ferdinand Hodler et un paysage d’Alexandre Calame, que nous évoquerons bientôt.

Achille découvert parmi les filles de Lycomède, vers 1787-1788
Huile sur toile - 103,2 x 130,8 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
Le sujet de la composition est connu et tiré, non pas de l’Iliade, mais de l’Achilléide, le poème épique latin racontant la vie du héros grec pris au piège d’Ulysse. Déguisé en femme et caché sur l’île de Skyros parmi les filles de son roi Lycomède, Achille est démasqué par une première ruse d’Ulysse qui a caché des armes parmi des cadeaux composés de parures et d’instruments de musique : on le voit se saisir d’une épée et d’un bouclier, trahissant ainsi sa nature guerrière au désespoir de sa mère Thétis qui rêvait de le soustraire à son destin funeste. Abondamment représenté [1], l’épisode mythologique avait aussi été relaté dans le Livre XIII des Métamorphoses d’Ovide. Le sujet ne pouvait qu’intéresser la peintre qui en tira un tableau dès 1769, aujourd’hui conservé à Saltram House dans le Devon après avoir été exposé à la Royal Academy en 1769. Amie proche de Joshua Reynolds, qu’elle portraitura en 1767, elle fut en effet l’une des deux membres fondatrices de cette institution londonienne qui lui passa ensuite commande de quatre allégories [2] pour le décor de Somerset House.

Achille découvert parmi les filles de Lycomède, vers 1787-1788
Huile sur toile - 20,5 x 25 cm
Helsinki, Musée Sinebrychoff
Photo : Jenni Nurminen
Le modello qui vient d’entrer à la National Gallery de Londres doit être relié à une seconde représentation de l’épisode mythologique, exécutée par l’artiste après les quinze années de son séjour britannique. Il s’agissait de répondre à une commande de l’impératrice Catherine II de Russie à la fin des années 1780 dont on connaît aussi une esquisse (ill. 2) aujourd’hui conservée à Helsinki. En comparant les deux toiles, il faut bien remarquer la fidélité du modello par rapport à l’esquisse alors qu’un autre personnage a été ajouté dans la version définitive. Il n’est hélas pas facile d’en avoir de bonnes photographies car le tableau commandé par la tsarine avec son pendant représentant Servius Tullius enfant n’a pas gagné les collections du Musée de l’Ermitage mais celles de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Il faut se contenter pour l’heure d’un site russe pour découvrir la version finale (ill. 3) de cette composition préparée par la mise au carreau, visible en haut du modello londonien.

Achille découvert parmi les filles de Lycomède, 1789
Huile sur toile - dimensions exactes inconnues
Saint-Pétersbourg, Académie russe des beaux-arts
Photo : visit-city.art
Terminé en octobre 1789, le tableau russe — qu’on imagine plutôt vaste — fut donc préparé par l’esquisse d’Helsinki et le modello de Londres, dont les dimensions sont déjà respectables. Si son absence des cimaises de la National Gallery pouvait certes surprendre, Angelica Kauffmann est massivement représentée dans le pays et dans la ville où elle passa quinze ans. Musée adjacent, la National Portrait Gallery expose ainsi son superbe autoportrait des années 1770 tandis que l’artiste peut également être admirée à la Royal Academy, à la Tate ainsi qu’au V&A. Sa dernière rétrospective dans la capitale anglaise remonte au printemps 2024 mais Angelica Kauffmann orne aussi les murs de nombreux châteaux d’outre-Manche — comme en témoigne le site des collections du National Trust — parmi lesquels on choisira de citer le magnifique Autoportrait de l’artiste hésitant entre la musique et la peinture de Nostell Priory. On ne peut toutefois qu’apprécier d’y voir ce modello parfaitement accroché près de L’Affection maternelle de Lagrenée (voir l’article), du portrait de Richard Milles de Pompeo Batoni ainsi que de Besenval peint par Danloux (voir la brève du 22/12/04).