Notre-Dame : trois inquiétudes venues d’Allemagne

Gabi Dolff-Bonekämper

Gabi Dolff-Bonekämper est professeur de conservation et de patrimoine urbain à l’Université Technique de Berlin. Elle nous a envoyé le texte suivant, écrit directement en français.

L’incendie de Notre-Dame de Paris
Photo : MLP
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Notre-Dame de Paris est le centre d’une communauté patrimoniale qui s‘étend bien au delà des frontières de la France et de l’Europe. Toute cette communauté, à laquelle je m’associe, a ressenti le choc émotionnel lors de l’incendie et participe maintenant à la consternation et à la stupeur face à la perte ainsi qu’à la volonté d’une restauration soigneuse. Véritable patrimoine mondial, Notre Dame de Paris mérite le grand effort collectif de réflexion, d’engagement et de soin des experts de la France et du monde entier, qui est en train de se former.

Trois choses me préoccupent.

D’abord les éléments de la « forêt » brûlée : ces arbres, coupés et mis en place autour de l’an 1200, ont, même brûlés, une grande valeur historique, scientifique et affective. On les voit sur les photos récentes ayant chuté sur le sol de la nef, en dessous des travées des voûtes effondrées, et beaucoup doivent encore se trouver sur les voûtes restées en place, où ils pèsent lourd, et doivent être rapidement enlevés. Je voudrais être sûre que ces poutres, autrefois puissantes et vigoureuses, maintenant carbonisés, mais reconnaissables, soient bien gardées, qu’on leur attribue un statut d’honneur et qu’on les fasse étudier par les archéologues des structures de construction en bois. Ils sont, vestiges de la « forêt » de Notre Dame, un lieu de mémoire pour nous tous.

Ensuite la flèche. Celle-ci fut l’œuvre de trois grands maîtres – Viollet-le Duc, le connaisseur et restaurateur de l’architecture médiévale, Geoffroy-Dechaume le sculpteur qui, avec son atelier, créa la nouvelle galerie des rois et le beau Dieu du portail central de Notre Dame et beaucoup plus, et du compagnon charpentier du Devoir de Liberté, M. Georges, Angevin, l’Enfant du Génie qui inventa la construction en bois, haute et audacieuse. Internet fournit d’innombrables photos, qui mettent en image et en valeur la structure élégante, les ornements fantastiques et en métal, maintenant tous fondus dans le feu, et les sculptures d’évangélistes et d’apôtres en cuivre, couvertes de patine verte, placées en superpositions hautement théâtrales sur les quatre faces, et qui ont, par un hasard heureux, été enlevés quatre jours avant l’incendie. Personne n’aurait osé prétendre que cette très belle flèche n’appartenait pas à Notre Dame parce qu’elle ne datait que du XIXe siècle !

Le néo-gothique, méprisé par les modernistes du début et du milieu du XXe siècle, a été reconnu partout en Europe et en France au plus tard avec la grande exposition Viollet-le Duc en 1980, comme une période importante de l’histoire de l’art, digne de recherches, de colloques et de publications, notamment sur les maîtres de la restauration de cathédrales gothiques. Par conséquent, les éléments datant des périodes des grandes restaurations du XIXe siècle sont estimés et valorisés en tant qu’éléments constituant des monuments historiques et sont donc également classés et protégés au nom de la loi de 1913. Les œuvres du néo-gothique n’ont pas une valeur secondaire, leur statut patrimonial n’est pas inférieur à celui de la substance médiévale, elles ne sont donc pas remplaçables par du neuf, contemporain, avec la promesse d’un plus beau qu’avant.

Pour finir, un mot sur la rhétorique des hommes politiques : le Président de la République a annoncé, avec une voix forte et en première réaction au choc de l’incendie, qu’on allait reconstruire « plus beau qu’avant » et cela en cinq ans. La flèche, pour lui ne faisait pas partie du monument. Il s’agit certes d’un geste politique immédiat, pour vite consoler le peuple et se placer à la tête d’un mouvement réparateur. Même dans un tel moment, on ne peut pourtant ignorer la recherche de l’histoire de l’art et oublier les détails d’une législation, pourtant de longue tradition, sur la protection des monuments historiques en France, pour laquelle œuvrait, d’ailleurs, entre autres, Victor Hugo avec sa polémique de 1825 (« guerre aux démolisseurs ») et avec son roman Notre-Dame de Paris que tout le monde semble relire ces jours-ci. Mais ensuite, et plus sérieusement, le Premier ministre a annoncé déjà un concours d’architecture pour une nouvelle flèche, qui ferait signe et symbole de XXIe siècle ! Et, il a vite nommé un général cinq étoiles chef du projet de reconstruction de Notre Dame au lieu de demander, auparavant, l’expertise et le soutien des services du patrimoine de l’État et des historiens de l’art notables des universités parisiennes. Je déplore ce grand écart entre l’État et ses ministres, et les administrations et institutions expertes pour le patrimoine qui œuvrent, pourtant, pour l’État. Serait-ce une suite collatérale de la décentralisation des services du patrimoine au profit des régions, réalisé depuis bientôt vingt ans ? Elle a certainement rapproché les agents du patrimoine du peuple dans les provinces françaises, mais elle a, il me semble, trop éloigné l’État français du patrimoine.

J’espère que l’effort collectif national et européen qui s’annonce – la ministre de la Culture en Allemagne vient de nommer l’excellente ancienne maître-architecte de la cathédrale de Cologne pour coordonner le soutien que peuvent apporter les experts allemands – donnera lieu à une nouvelle prise de conscience, auprès de la société civile et de la haute politique en France, de la valeur propre du patrimoine en tant que bien commun, et de la valeur de l’expertise des services et des agents qui s’en occupent.

Berlin, le 21 avril 2019

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