Notre-Dame : la communauté scientifique internationale écrit à Emmanuel Macron

Didier Rykner 3 3 commentaires
La cathédrale Notre-Dame le 26 avril 2019
pendant les travaux de protection
Photo : Didier Rykner
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Le Figaro vient de publier (et publiera demain dans son édition papier) une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron, signée de 1170 noms de professionnels en poste dans le secteur du patrimoine, du musée ou des universités. Ils répondent à la volonté du président de la République de faire passer une loi d’exception pour la restauration de Notre-Dame, en s’asseyant sur toutes les procédures existantes et sur l’avis des spécialistes, pour aller vite, cinq ans, un délai irréaliste et dangereux pour le monument. Nous nous associons bien sûr entièrement aux termes de cette lettre qui résume les critiques que nous avons répétées à long d’articles.

Une lettre ouverte, ce n’est pas rare, fût-elle pour le président de la République. Mais le nombre et la qualité des signataires est cette fois-ci inédite. Non seulement les signataires viennent du monde entier, mais ils on y trouve de nombreux fonctionnaires français qui signent de leurs titres, de leurs fonctions, et souvent de leur établissement d’origine. Ceci pourrait apparaître comme une violation courageuse de leur « devoir de réserve », et ça l’est évidemment par rapport à la pratique habituelle qui veut qu’ils ne s’expriment jamais publiquement pour contester une décision des pouvoirs publics. Mais il y a un devoir plus haut, qui est figé dans la loi, alors que le devoir de réserve n’est qu’une construction jurisprudentielle : c’est le devoir de désobéissance. En effet : « [Tout fonctionnaire] doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. » Or la loi d’exception est de toute évidence « de nature à compromettre gravement un intérêt public », soit l’intégrité de la cathédrale Notre-Dame et le respect des lois de protection du patrimoine qui s’appliquent en France à tous les monuments, ce qui implique a fortiori l’un des plus importants du monde.

Cette lettre - par ailleurs parfaitement respectueuse et d’une haute élévation d’esprit - rappelle d’abord le rôle de la France dans l’élaboration d’une déontologie de la restauration et le rôle moteur qu’elle a joué dans ce domaine. Elle souligne ensuite la responsabilité des gouvernements successifs dans l’état actuel du patrimoine. Notre-Dame « n’[étant] pas qu’une cathédrale, pas que l’un des monuments majeurs de l’architecture européenne [mais] l’un des monuments autour duquel, pendant près de deux siècles, se sont constituées la protection et la déontologie françaises et mondiales des Monuments historiques. », elle demande de prendre le temps, de ne « pas préconiser telle ou telle solution » car il est « trop tôt », et de « prendre le temps du diagnostic »… Elle demande également que l’exécutif « écoute les experts », notamment ceux de son administration, au ministère de la Culture. Bref, l’inverse de ce qui a été fait jusqu’à présent.

Cette lettre s’oppose directement à l’attitude du gouvernement et du président de la République, qui n’écoutent rien ni personne. Qu’elle soit signée d’un nombre impressionnant de fonctionnaires du ministère de la Culture confirme, comme nous l’avons déjà écrit, que celui-ci est au bord de l’implosion. Elle confirme aussi que la France apparaît, aux yeux de l’opinion internationale, comme une nation qui menace, plutôt qu’elle ne protège, l’un des plus grands monuments du patrimoine mondial, pour des raisons bassement politiques.

On y trouve les noms de très nombreux conservateurs des monuments historiques, de conservateurs-restaurateurs, de conservateurs des musées de province, de conservateurs du Louvre et des grands musées nationaux. On y trouve également des architectes des bâtiments de France, des architectes du patrimoine et même des architectes en chef des monuments historiques, des archéologues. Il faut rendre hommage à tous ces fonctionnaires qui prennent un vrai risque à signer, même si leur nombre même empêche que des sanctions soient prises à leur égard, ce qui ajouterait encore au scandale. On trouve, bien entendu, un nombre impressionnant d’universitaires, des membres du CNRS ou membres d’associations de protection du patrimoine.

À l’étranger, où aucun devoir de réserve ne tient, le nombre de signataires est également impressionnant. Ils proviennent de tous les pays : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, d’Espagne, d’Italie, de Hongrie, de Belgique, de Suisse... La liste, en réalité, serait trop longue à donner et nous reviendrons sur celle-ci dans les jours qui viennent afin de l’analyser plus longuement.

Quelle sera l’attitude du pouvoir face à cette fronde dont la légitimité - le scientifique contre le politique - rend difficile de la balayer d’un revers de main ? Nous suivrons bien sûr dans les jours qui viennent les suites de la parution de cette lettre, comme nous avons suivi cette actualité au plus près depuis presque deux semaines l

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