Pavillon d’accueil de l’Assemblée nationale : le règne de l’à-peu-près

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1. Yaël Braun-Pivet et Alain Moatti lors de la conférence de presse
Photo : Didier Rykner

Mercredi dernier, le 16 septembre 2026, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, organisait une conférence de presse pour présenter le projet de nouveau pavillon d’accueil. Elle était accompagnée de l’architecte Alain Moatti de l’agence Moatti & Rivière (ill. 1).
Il nous a fallu quelques jours pour vérifier les affirmations de l’un et de l’autre. Car, c’est le moins que l’on puisse dire, ils ont raconté à peu près n’importe quoi, ce que l’on peut aisément démontrer ici. Surtout, la visite a prouvé qu’on pouvait très simplement, et certainement pour un coût bien moins important, permettre à davantage de personnes, y compris des scolaires, de visiter le Parlement.

Prenons les choses dans l’ordre, et commençons par le coût prohibitif de ce chantier : 53 millions d’euros, à une période où le gouvernement ne cesse de marteler qu’il n’y a plus un sou dans les caisses. Cet argument, à lui seul, devrait avoir raison de ce projet.
À cela, la présidente de l’Assemblée répond que, certes, c’est beaucoup d’argent, mais que cela se justifie car il s’agit d’un « investissement 100 % citoyen ». En quoi est-il « citoyen » de dépenser 53 millions pour pouvoir créer une boutique et un restaurant panoramique ? En quoi est-ce « citoyen » de dénaturer un lieu entouré de monuments historiques, situé dans un site patrimonial remarquable et dans une zone du patrimoine mondial de l’Unesco (ill. 2). On peut comprendre la volonté de mieux expliquer le parlementarisme aux Français, mais cela ne peut se faire au détriment de la beauté de Paris, d’autant qu’il existe d’autres solutions.


2. Projet de restructuration de l’accueil de l’Assemblée nationale
© Cabinet Moatti & Rivière

Yaël Braun-Pivet a par ailleurs expliqué avec conviction que ce projet n’était pas le sien comme beaucoup — dont nous — l’ont dit, mais celui de l’Assemblée nationale et de ses prédécesseurs depuis 1982. Or, s’il est vrai que la volonté de créer un meilleur accueil à cet endroit existait, ce n’était évidemment pas sous la forme du projet que l’on connaît aujourd’hui et qui n’a été décidé, à l’issue d’un concours, qu’en 2024. La présidente, si elle a reconnu qu’elle aurait dû faire une conférence de presse plus tôt, a expliqué que le projet était parfaitement connu puisque tous les procès-verbaux des réunions du Bureau de l’Assemblée étaient publics et disponibles sur Internet. Explication absurde : qui peut aller vérifier en permanence que tous les comptes rendus de toutes les instances dirigeantes de toutes les institutions françaises ne menacent pas un monument ? Le projet était tellement connu que les personnes que nous avons contactées à ce sujet au ministère de la Culture ont cru à un canular…

3. Procès-verbal de la réunion du Bureau de l’Assemblée nationale du 17/8/24
sans aucune validation du projet

Mais prenons-la au mot, et interrogeons-nous sur ce que contiennent ces procès-verbaux. La présidente a dit à La Chaîne Parlementaire que « le Bureau avait approuvé "à l’unanimité" le projet, le 17 septembre 2024 », ce qui est écrit aussi dans le dossier de presse. Nous sommes allés voir le procès-verbal de cette réunion du 17 septembre 2024, que l’on trouve ici (ill. 3). Curieusement, on n’y trouve aucune mention de cette approbation. Le projet ne figure même pas à l’ordre du jour. Le communiqué de la présidente daté du même jour ne le mentionne pas davantage. Les comptes rendus du Bureau, du 15 mai 2024 au 2 juillet 2025, dernière réunion avant les journées du patrimoine qui ont révélé le projet, ne contiennent pas davantage de référence à la restructuration de l’accueil.
Remarquons que les Questeurs avaient publié le 25 juin 2024 qu’ils désignaient le lauréat du concours recommandé par le jury. Mais dans ce compte-rendu disponible également sur le site de l’Assemblée le nom du gagnant est pudiquement caché.
Les questeurs prennent donc acte du résultat du concours et confirment le lauréat, sans donner son nom, et la décision « à l’unanimité » du Bureau de l’Assemblée nationale est introuvable dans les relevés publiés. À part ces petits détails, toute la procédure est transparente.

Nous avons donc interrogé sur ce dernier point l’Assemblée nationale qui nous a fait la réponse suivante : « Concernant le relevé de décisions de la réunion du Bureau du mardi 17 septembre 2024, c’est lors de cette réunion qu’a été adopté le projet de budget de l’Assemblée nationale pour 2025 qui comprenait les crédits dédiés aux travaux de restructuration des espaces d’accueil du public et de création d’espaces de médiation au Palais‑Bourbon. »
On ne parle donc plus ici d’approbation à l’unanimité d’un projet présenté au Bureau, mais de la validation d’un budget dans lequel était inscrite une ligne concernant la restructuration des espaces d’accueil. Nous sommes donc allés voir ce que disait exactement ce « projet de budget 2025 » dont nous avons trouvé cette version en ligne ici. On lit, page 28, que parmi les investissements immobiliers est incluse : « la rénovation de l’accueil du public et la création d’espaces de médiation » pour un montant de 12,3 millions d’euros budgétés pour 2025. Donc, non seulement on ne trouve aucune trace de la validation par le Bureau du projet architectural de Moatti & Rivière, non seulement le relevé publié s’est seulement contenté de valider un budget où se trouvait une ligne indiquant que l’accueil allait être rénové, mais ce budget ne prévoyait pour 2025 que 12,3 millions d’euros, alors que le projet est estimé 53 millions. Ce qu’a dit Yaël Braun-Pivet ne résiste pas à un examen attentif des faits.

Un autre arrangement de la présidente de l’Assemblée nationale avec la vérité concerne la révision du PSMV. Si la hauteur du nouveau bâtiment, qui a été revue, est désormais de 8 mètres (et non plus de 8,80 m) et est donc conforme au règlement du site patrimonial remarquable, celle-ci a prétendu lors de la visite de presse que la nécessité de revoir ce PSMV était surtout due au fait qu’il interdirait d’utiliser pour l’accueil du public les sous-sols déjà existants. Nous avons examiné attentivement le PSMV et son règlement et nous n’avons rien trouvé qui pourrait corroborer cette affirmation. Il semble donc que ceci soit tout aussi faux que le reste.
En réalité, même si elle l’a également évoqué, c’est essentiellement le creusement de nouvelles salles en sous-sol qui est interdit par le PSMV actuel et qui nécessite sa modification. Là encore, ce qu’a dit Yaël Braun-Pivet ne résiste pas à un examen attentif des faits.

Nous venons de voir quelques « approximations » dans le discours de la présidente de l’Assemblée. Penchons-nous maintenant sur ce que raconte l’architecte.
Celui-ci nous a pris à partie en privé pour nous dire que tout ce que nous avions écrit était faux. Et il a commencé sa présentation en expliquant que trois mensonges avaient été proférés à l’égard de son projet.
 ses opposants auraient dit que le pavillon serait aussi haut que la colonnade,
 ses opposants auraient dit que le pavillon aurait une surface de 4 000 m2,
 ses opposants auraient dit que l’un des projets conservait le pavillon d’accueil.


4. Projet non retenu du cabinet Sanaa
© SANAA
5. Le pavillon actuel
Photo : Didier Rykner

Accuser de mensonges qui n’existent pas ceux qui contestent un projet est une figure rhétorique efficace. Si les opposants racontent n’importe quoi, ils ne sont pas crédibles.
En réalité, évidemment, personne (et certes pas nous) n’a dit que le pavillon serait aussi haut que la colonnade, ce qui est évidemment absurde.
Sur le deuxième point, il est exact que Sites & Monuments a écrit cela, et Julien Lacaze, son président, reconnaît que c’est une erreur évidente de sa part, les 4 000 m2 comprenant l’ensemble du projet, pavillon et sous-sol. Il s’agit évidemment d’un lapsus car les dimensions du pavillon lui-même ne peuvent pas être de 4 000 m2. Pour notre part, nous n’avons jamais utilisé ce chiffre.
Quant à la troisième affirmation, elle est à la fois vraie et fausse. Car le seul des trois autres projets dont nous avons eu connaissance laisse voir le pavillon d’accueil conservé presque intégralement, seulement orné d’une nouvelle façade en pierre. À notre interrogation, l’Assemblée a répondu : « l’ampleur des interventions sur le bâtiment actuel prévues par ce projet, consistant à détruire 4 des six faces de ce bâtiment, ne permet en aucun cas d’affirmer que le projet "conservait quasi intégralement le pavillon d’accueil » ». Outre que nous aimerions savoir ce que signifient les « six faces de ce bâtiment », le schéma dont nous disposons montre que la façade extérieure donnant sur la cour (ill. 4) est absolument semblable à celle du pavillon actuel (ill. 5). Peut-être ne conserve-t-il pas les « faces du bâtiment », mais au moins il les reconstitue, et c’est bien l’essentiel pour un édifice dont chacun reconnaît la modestie, personne ne prétendant qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre architectural.

Il paraît, à ce propos, que l’architecte des bâtiments de France qui faisait partie du jury (ce qui démontre une fois de plus que les ABF à Paris acceptent tout et n’importe quoi), aurait décrété que ce bâtiment d’accueil édifié en 1888 n’aurait « pas été construit pour durer », sous-entendant ainsi qu’on pouvait le démolir sans regret. Nous avons donc recherché dans les documents si ce caractère temporaire était réel.
Le site de l’Assemblée nationale ne dit rien de tel.
La Commission du Vieux Paris, dans son compte-rendu de séance du 8 juillet 2025, qui a manifestement travaillé d’après les archives, ne le dit pas non plus. Bien au contraire, elle écrit que : « La construction de la salle d’attente des visiteurs parachève la configuration actuelle du site ».
Comment penser, d’ailleurs, alors qu’aucun document ne dit qu’il s’agirait d’un bâtiment provisoire, que cela ait pu être le cas ? Bien au contraire : l’idée du projet est née en 1879, soit neuf ans avant sa construction effective, la Chambre vote un crédit de 100 000 francs pour les travaux qui sont menés sous la direction d’un architecte, Edmond de Joly, et le pavillon est construit en pierre de taille de manière à respecter l’architecture du lieu. Rien ne laisse penser une seule seconde qu’il s’agisse d’une construction temporaire.


6. Un des espaces déjà existant (la « boîte ») qui pourrait être utilisé pour le projet
Photo : Didier Rykner

Yaël Braun-Pivet et Alain Moatti prétendent donc qu’il était impossible de ne pas démolir ce pavillon d’accueil pour le remplacer par un autre bâtiment, qu’il est nécessaire de creuser sous la cour afin de pouvoir mener ce projet « citoyen » d’accueillir davantage de visiteurs au Palais-Bourbon.
On se demande néanmoins ce qu’il y a de « citoyen » à vouloir installer dans le nouveau pavillon un restaurant panoramique donnant sur la Seine, et une boutique. Car c’est à cela qu’il est destiné. Le projet prévoit donc que le public sera accueilli dans des espaces souterrains dans différentes salles remplies d’installations pédagogiques car il serait nécessaire de lui expliquer comment fonctionne le Parlement.
Sauf que tout ceci serait en grande partie possible si on consacrait uniquement le pavillon à l’accueil des visiteurs, et non à un restaurant et à une boutique. La médiation, les dispositifs multimédias que l’on estime si indispensables pourraient très bien être installés dans les espaces déjà existants, dont une très grande « boîte » (ill. 6), nom que lui donne la présidente de l’Assemblée, dont la surface est de 350 m2, mais qui pourrait fournir le double, soit 700 m2, sur deux niveaux (voir ce document, p. 321). Au total, d’ailleurs, et selon les documents mêmes de l’Assemblée nationale, l’espace déjà existant utilisable pour le projet est, a minima, de 1 200 m2 sous l’emmarchement (voir ce document, p. 15), de 600 m2 dans le pavillon d’accueil, auquel il faut ajouter un tiers d’espaces déjà existants sous la cour du Pont ; celle-ci mesurant 1 000 m2, ce sont donc environ 300 m2 supplémentaires déjà disponibles, et même 600 m2 si cet espace est sur deux niveaux, mais comme nous ne le savons pas, nous ne retiendrons que le chiffre de 300 m2.


7. Le laboratoire de la démocratie (sic)
© Cabinet Moatti & Rivière
8. Salle consacrée à l’origine et à l’évolution de l’école républicaine et de la laïcité.
© Cabinet Moatti & Rivière

On arrive donc à une surface totale déjà existante, si les chiffres donnés par l’Assemblée nationale sont exacts, de 2 100 m2, sans creuser. Si l’on enlève la partie (restaurant et boutique) qui semble superflue et très peu « citoyenne » du projet initial de 4 000 m2, soit 600 m2 (le pavillon), on obtient 3 400 m2 nécessaires, dont 2 100 m2 existent déjà [1]. Les photos diffusées montrent de grandes salles dotées de panneaux lumineux informatifs, le « laboratoire de la démocratie » (ill. 7) où « chaque citoyen peut vivre l’expérience parlementaire au travers d’une simulation de débat parlementaire, avec des amendements et des votes » ou encore la salle consacrée à l’origine et à l’évolution de l’école républicaine et de la laïcité (ill. 8), un sujet qui devrait être traité, de base, à l’école, en instruction civique. On peut, évidemment, supprimer sans difficulté les 1 300 m2, tout en conservant un espace d’exposition conséquent. Reconnaissons que la « coupole » au premier niveau de sous-sol est assez élégante architecturalement (ill. 9), mais on peut évidemment se passer de ce « lieu d’attente et de rendez-vous » (attente de quoi ? rendez-vous avec qui ?) dont la fonction semble dispensable ou pourrait, au moins, être affectée à un espace plus réduit.
Cela permettrait de conserver le pavillon existant (en le réaménageant complètement à l’intérieur, ce que personne ne conteste).


9. La coupole
© Cabinet Moatti & Rivière
10. Vue sur le pavillon depuis le jardin de l’hôtel de Lassay, avec la transparence promise qui permettrait de voir la colonnade
© Cabinet Moatti & Rivière

Terminons sur ce pavillon et sa reconstruction, uniquement dédié au restaurant et à la boutique (et aux contrôles de sécurité). L’architecture proposée par Moatti & Rivière consiste en une boîte de verre, dont les côtés sur le jardin et sur la cour sont ornés de fines colonnettes de pierre « créées à partir des pierres du bâtiment détruit » (!). Alain Moatti a été formel sur ce point : le bâtiment sera transparent comme on peut le voir sur une illustration (ill. 10) montrant qu’à partir du jardin de l’hôtel de Lassay (non accessible au public), on pourrait voir la colonnade. Cette promesse de la transparence est faite à chaque fois qu’un bâtiment en verre est construit. Et, à chaque fois, il se révèle faux, ce qui n’est guère étonnant en raison notamment des reflets. Mais cette fois-ci, c’est promis, ce sera transparent grâce aux colonnettes de pierre qui servent de pare-soleil…
Le plus gênant dans ce projet, rappelons-le, outre son coût, est tout de même la façade en verre donnant sur la Seine, qui n’a pas de colonnettes, inutiles selon l’architecte, car elle regarde vers le nord. Curieusement, ce visuel (ill. 11), pourtant dû au cabinet d’architecte, et que certains, sur les réseaux sociaux, ont osé qualifier de faux, n’apparaît pas dans le dossier de presse. Le conseiller de Paris Émile Meunier, coprésident écolo du groupe Nouveau Paris Populaire (LFI), a qualifié à juste titre cette architecture de « sorte d’Apple Store érigé juste à côté du Palais-Bourbon ».


11. La vue qu’on ne montre plus de la façade sur la Seine
© Cabinet Moatti & Rivière

Le calendrier prévisionnel est désormais le suivant : dépôt du permis de construire au début de l’année 2027, modification du PSMV et obtention du permis de construire mi-2027, démarrage des travaux en 2028 et livraison en 2030. À la question d’un journaliste sur la possibilité éventuelle d’amender, voire d’annuler le projet, Yaël Braun-Pivet a dit que la prochaine législature pourrait en décider. Remarquons que, parallèlement, certains députés s’y opposent fermement, de la gauche à la droite de l’échiquier politique. Selon Le Figaro, le groupe Liot a demandé « l’abandon pur et simple » du projet. Les députés RN Sébastien Chenu et Hélène Laporte (vice-présidente de l’Assemblée nationale) s’y opposent fermement. LFI également, par l’intermédiaire du Conseil de Paris où le groupe mené par Sophia Chikirou (également députée) a voté contre l’avis favorable à la possibilité de réviser le PSMV nécessaire pour mener le projet.
Jérémie Patrier-Leitus, député Horizons et rapporteur pour avis du budget de la Culture s’y oppose, sans prendre position sur l’architecture elle-même (dans notre podcast, à 52’18’’) en raison de son coût. Alexandre Allegret-Pilot, député UDR du Gard, le critique pour les mêmes raisons. Rien n’empêcherait donc ce dossier d’être revu par les députés avant même la fin de la mandature.

On constate donc, preuves à l’appui, qu’on peut dans une conférence de presse raconter à peu près n’importe quoi. Il est regrettable que Yaël Braun-Pivet, qui affirme vouloir restaurer la confiance dans les institutions en général, et dans l’Assemblée nationale en particulier, se prête à ce genre de pratiques qui affaiblissent, au contraire, la parole publique.

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