Michaelina Wautier

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Anvers, Museum aan de Stroom (MAS), du 1er juin au 2 septembre 2018 (organisé par la Rubenshuis avec la collaboration du MAS).

À en juger par les regards interrogateurs de plusieurs historiens de l’art à qui nous parlions de l’exposition Michaelina Wautier qui vient de commencer à Anvers, il est clair que cette rétrospective sera pour beaucoup une véritable révélation. Car il est rare qu’un artiste aussi peu connu se révèle d’un tel niveau de qualité. Faire redécouvrir un grand artiste oublié n’est pas le seul mérite de cette exposition. Son catalogue apparaît comme un modèle du genre, riche de plusieurs essais et de notices complètes. Le seul bémol que nous pourrions apporter à notre enthousiasme tiendrait peut-être dans l’atmosphère trop sombre de l’exposition. Si les tableaux eux-mêmes sont bien éclairés, il faut un temps pour s’habituer à cette obscurité qui dessert les tableaux plus qu’elle ne les valorise.


1. Michaelina Wautier (1604-1689)
Saint Joseph
Huile sur toile - 76 x 66 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : Didier Rykner
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2. Michaelina Wautier (1604-1689)
Portrait d’un commandant de l’armée espagnole, 1646
Huile sur toile - 63 x 56,5 cm
Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Michaelina donc. Une femme artiste mais qu’il serait bien réducteur de réduire à son prénom et à son sexe. Si les artiste femmes sont si rares jusqu’au XVIIIe siècle, c’est bien entendu qu’il était extrêmement difficile pour elles de se former ou d’exercer leur métier. Mais ce qui est important ici n’est pas finalement qu’il s’agisse d’une femme peintre, mais bien d’un artiste complet, qui se montre à l’aise dans tous les genres ou presque (elle ne semble pas avoir peint de paysages) et qui peut produire des chefs-d’œuvre.
Née à Mons, et active à Bruxelles, on ne peut la qualifier réellement de flamande même si son art montre qu’elle a regardé attentivement les plus grands artistes de cette école, notamment Van Dyck. Il existe comme elle de nombreux peintres originaires ou actifs dans les provinces francophones qui correspondent aujourd’hui à la Wallonie et qui sont mal connus [1]. Michaelina Wautier en fait partie comme également son frère Charles avec lequel elle travailla et habita, les deux étant restés célibataires. Charles Wautier, dont l’exposition montre également quelques œuvres, est également un artiste de valeur, tout aussi oublié que sa sœur, qui mériterait lui aussi sa propre rétrospective.


3. Michaelina Wautier (1604-1689)
L’Annonciation, 1659
Huile sur toile - 200 x 134 cm
Louveciennes, Musée-promenade
de Marly-le-Roi
Photo : Didier Rykner
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4. Michaelina Wautier (1604-1689)
Portrait d’un commandant militaire
(Pierre Wautier ?)

Huile sur toile - 73 x 58,5 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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Si la peinture de Michaelina conserve souvent des connotations flamandes, et si beaucoup d’autres peintres ont pu la marquer, son art n’est pas réductible à ces influences et se montre très original. A-t-elle fait le voyage d’Italie ? On n’en sait rien comme on ne connaît presque rien de sa vie, mais des tableaux comme le Saint Joachim lisant et surtout le Saint Joseph (ill. 1), deux des toiles qui faisaient partie de la collection de l’archiduc Léopold Guillaume, gouverneur général des Pays-Bas, ont également une connotation italienne. D’autres, tel ce Portrait d’un commandant de l’armée espagnole (ill. 2), ont une saveur presque française et pourraient inciter à regarder de plus près certains portraits d’homme anonymes conservés dans les musées de notre pays. Remarquons à ce propos qu’un seul tableau de sa main se trouve en France - fort important d’ailleurs car il s’agit d’un grand retable (hélas en partie coupé sur ses côtés), une Annonciation (ill. 3) au Musée Promenade de Marly-le-Roi - mais que bien d’autres semblent y avoir été présents et sont encore sans doute à redécouvrir. Un Portrait d’homme présenté comme une « école flamande vers 1650 » a été vendu le 15 avril 2015 chez Christie’s Paris et lui est désormais attribué et montré dans l’exposition (ill. 4) non loin d’une autre découverte, une Étude de jeune femme « attribuée à Jacob van Oost » et vendue chez Tajan le 16 décembre 2016 avant de passer à nouveau en vente chez Christie’s New York le 25 avril 2017 avec cette fois son attribution à Michaelina Wautier (ill. 5). Nul doute que l’exposition d’Anvers permettra d’autres trouvailles.


5. Michaelina Wautier (1604-1689)
Étude de jeune femme
Huile sur toile - 62,5 x 57,5 cm
Anvers, Fondation Phoebus
Photo : Didier Rykner
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6. Michaelina Wautier (1604-1689)
Saint Jean-Baptiste
Huile sur toile - 68 x 61 cm
Madrid, Museo Lázaro Galdiano
Photo : Didier Rykner
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L’exposition comprend d’ailleurs beaucoup d’œuvres nouvellement attribuées, comme un très beau Saint Jean-Baptiste identifié à Madrid au Museo Lázaro Galdiano (ill. 6). Comme pour beaucoup d’autres tableaux religieux de Michaelina, la figure n’est pas du tout idéalisée et l’on peut parfois reconnaître le modèle d’une toile à l’autre. L’attribution est en partie due à la ressemblance effectivement frappante avec un autre jeune garçon peint par l’artiste dans une scène de genre Deux garçons faisant des bulles de savon (ill. 7) qui rappelle Michael Sweerts, un autre peintre dont Michaelina Wautier se montre parfois proche.


7. Michaelina Wautier (1604-1689)
Deux garçons faisant des bulles de savon
Huile sur toile - 90,5 x 121,3 cm
Seattle, Art Museum
Photo : Didier Rykner
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L’exposition présente un autre saint Jean, l’Évangéliste cette fois (ill. 8), qui là encore semble presque un portrait historié tant les traits du modèle sont individualisés.


8. Michaelina Wautier (1604-1689)
Saint Jean-l’Évangéliste
Huile sur toile - 60,5 x 69 cm
Italie, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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Le plus grand tableau de l’exposition est également la seule œuvre mythologique connue du peintre, et faisait elle aussi partie de la prestigieuse collection de Léopold Guillaume. Il s’agit d’un Triomphe de Bacchus (ill. 9). D’après la notice du catalogue, il est possible que la femme qui se tient à l’extrémité droite du tableau soit Michaelina elle-même dont on connaît par ailleurs un autoportrait qui ouvre l’exposition. Mais ce que souligne l’auteur du texte est la représentation de nus masculins qui n’était pas évidente pour une femme peintre en Europe au XVIIe siècle. Être la sœur de plusieurs frères, et avoir partagé l’atelier de celui qui était devenu également peintre et pouvait employer des modèles a sans doute facilité sa tâche.


9. Michaelina Wautier (1604-1689)
Le Triomhe de Bacchus
Huile sur toile - 270 x 354 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : Didier Rykner
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10. Charles Wautier (1609-1703)
Prophète ?
Huile sur toile - 100 x 92 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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On ne connaît qu’un seul dessin de Michaelina Wautier, une étude d’après une tête antique, qui n’a pu être identifiée que grâce à la signature du verso, proche de celle que l’on voit sur les peintures. Pourquoi ne connaît-on aucun autre dessin ? Le catalogue passe rapidement sur cette question qui aurait sans doute mérité des développements plus longs mais qui confirme qu’on ne sait décidément pas grand-chose sur la vie de l’artiste dont la formation reste inconnue. On ne connaît d’œuvres certaines de sa main qu’entre 1643 et 1659 mais la première - une peinture non retrouvée mais connue par une estampe - semble déjà si remarquable qu’il est probable qu’elle exerçait déjà depuis plusieurs années. Il est possible que son frère, bien que de cinq ans plus jeune qu’elle, soit devenu peintre plus tôt et soit en partie à l’origine de sa formation. Les deux peintres restèrent très proches par leur style comme le montrent les quelques tableaux de Charles Wautier présentés ici.


11. Charles Wautier (1609-1703)
Jésus parmi les docteurs
Huile sur toile - 166,5 x 249,5 cm
Michel Ceuterick bvba
Photo : Didier Rykner
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Nous en reproduirons deux : un Prophète conservé en France au Musée de Cambrai (ill. 10) et un Jésus parmi les docteurs vendu en 2014 par Sotheby’s Londres comme un anonyme flamand vers 1625 (ill. 11).


12. Michaelina Wautier (1604-1689)
Guirlande de fleurs suspendue entre deux crânes d’animaux avec une libellule
Huile sur toile - 41,1 x 57,4 cm
Oelde/Berlin, SØR Rusche Collection
Photo : Didier Rykner
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Nous conclurons cette recension par une nature morte (ill. 12), là encore remarquable, l’une des deux seules que nous connaissions par Michaelina Wautier, même si certains autres tableaux tels que Deux jeunes filles comme sainte Agnès et sainte Dorothée (ill. 13) témoignent de son talent dans ce domaine. Sans la signature, il aurait été difficile voire impossible de la lui attribuer. Cela confirme l’extraordinaire variété de cette artiste majeure pour laquelle un voyage à Anvers s’avère impératif.


13. Michaelina Wautier (1604-1689)
Deux jeunes filles en sainte Agnès et sainte Dorothée
Huile sur toile - 89,7 x 122 cm
Anvers, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten
Photo : Didier Rykner
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Commissariat : Katlijne Van der Stighelen.


Sous la direction de Katlijne Van der Stighelen, Michaelina Wautier 1604-1689. Glorifying a Forgotten Talent, 2018, Rubenshuis-BAI, 324 p., 45 €. ISBN : 9789085867630. (édition anglaise, il existe aussi une édition en flamand).


Informations pratiques : MAS | Museum aan de Stroom, Hanzestedenplaats 12000 Anvers. Tél +32 3 338 44 00. Ouvert du mardi au vendredi de 10 h à 17 h et les samedi et dimanche de 10 h à 18 h. Tarifs : 10 € (réduit 8 €). Site internet du MAS.

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