Les leçons (qui ne seront pas tirées) de l’incendie de l’église de Romilly-la-Puthenaye

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1. L’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye
Photo : Havang(nl) (CC0)
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2. L’église Saint-Aubin de
Romilly-la-Puthenaye
Photo : Havang(nl) (CC0)
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Une fois de plus, l’actualité vient nous rappeler à quel point le patrimoine est mal traité dans notre pays. Il s’agit pourtant - et sur ce point, selon nos informations, la gendarmerie est formelle - d’un incendie accidentel. L’église Saint-Pierre de Romilly-la-Puthenaye (ill. 1) dans l’Eure - et non l’autre église de la commune, Saint-Aubin (ill. 2), comme l’avait d’abord tweeté Sébastien Lecornu - a entièrement brûlé (ill. 3 à 6), soit à cause de l’installation électrique de chauffage, utilisée vendredi pour des obsèques, et qui ne l’avait pas été depuis un an, soit en raison d’un dysfonctionnement du système électrique des cloches. D’après le directeur départemental des services d’incendie et de secours de l’Eure, le feu a couvé pendant des heures.


3. Incendie de l’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye (17/4/21)
Photo : SDIS27
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4. Incendie de l’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye (17/4/21)
Photo : SDIS27
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Selon la Fondation du Patrimoine, il faudra probablement pas moins de trois millions d’euros pour restaurer la chapelle (et là on peut pratiquement parler d’une reconstruction). Mais les œuvres d’art qu’elle contenait semblent avoir presque toutes brûlé. Il y a actuellement une certaine confusion, car certaines d’entre elles provenaient de l’église Saint-Aubin et avaient été malencontreusement déposées à Saint-Pierre.


5. Incendie de l’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye (17/4/21)
Photo : SDIS27
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6. Incendie de l’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye (17/4/21)
Photo : SDIS27
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Parmi les œuvres disparues [1], on trouve la chaire du XVIIIe siècle (ill. 7), les deux panneaux d’un ancien retable, datant des environs de 1400 et provenant de l’église Saint-Aubin (ill. 8 à 10) et un Christ en croix d’une poutre de gloire du XVIIe siècle. Certains fragments d’une Vierge à l’enfant en terre cuite du XVIe siècle [2] (ill. 11) ont néanmoins pu être récupérés, en attendant une hypothétique restauration. Une restauration qui sera impossible pour cette sculpture calcinée que nous n’avons pas réussi à identifier (ill. 12).


7. Chaire de l’église Saint-Pierre de
Romilly-la-Puthenaye, détruite dans l’incendie du 17/4/21
Photo : Conseil départemental de l’Eure
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8. France, vers 1400
Scènes des vies de la Vierge et du Christ, élément de retable détruit dans l’incendie du 17/4/21
Photo : Conseil départemental de l’Eure-
T. Leroy
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On pourrait donc, une nouvelle fois, parler de manque de chance dans les conséquences de ce sinistre. Mais ce n’est pas le cas. L’installation d’un système de détection incendie aurait probablement permis de détecter le feu qui s’est déclaré plusieurs heures avant l’embrasement général, et aurait ainsi permis d’éviter la destruction presque complète de ce patrimoine. Combien coûte un tel système ? Quelques centaines d’euros par an, à comparer donc aux millions qu’il va falloir débourser pour une restauration qui ne permettra jamais de retrouver l’église dans son état d’avant l’incendie.


9. France, vers 1400
Scènes des vies de la Vierge et du Christ, élément de retable détruit dans l’incendie du 17/4/21 (détail)
Photo : Conseil départemental de l’Eure-
T. Leroy
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10. France, vers 1400
Scènes des vies de la Vierge et du Christ, élément de retable détruit dans l’incendie du 17/4/21 (détail)
Photo : Conseil départemental de l’Eure-
T. Leroy
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Cette absence de système de sécurité, qu’il s’agisse d’alertes intrusion ou de détection incendie, n’est pas une exception. C’est bien la généralité dans la plupart des églises de France, et plus largement dans les monuments historiques, à l’exception de quelques édifices particulièrement importants. Comment expliquer, d’ailleurs, que ni cette église, ni l’autre église de la commune, Saint-Aubin, dont l’intérêt semble pourtant tout aussi grand, ne soient pas au moins inscrites monuments historiques. La sous-protection du patrimoine français est une nouvelle fois mise en évidence ici, sous-protection tant sur le plan administratif que sur celui des moyens mis en œuvre pour sa sauvegarde.


11. France, XVIe siècle
Vierge à l’enfant gravement endommagée dans l’incendie du 17/4/21
Terre cuite polychrome
Romilly-la-Puthenaye, église Saint-Pierre
Photo : Monuments historiques
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12. Sculpture en bois calcinée dans l’incendie du 17/4/21
Photo : SDIS27
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On apprend, dans cet article de France 3, que « l’élu débute ce lundi un recensement des pertes à l’intérieur de l’église : mobilier urbain, œuvres, grâce aux prises de photos lors des mariages. Ce qui va permettre de mieux chiffrer encore les pertes ». Mais est-il normal qu’on doive examiner après coup les photos de mariages pour savoir ce que contenait exactement l’église ? La base « pop.culture » du ministère, malgré son utilité incontestable, est très incomplète, celle de l’Inventaire de Normandie est impraticable comme toutes les bases de l’Inventaire sur le web et, malgré l’existence d’une base de données des œuvres du département de l’Eure, un instrument très appréciable, beaucoup d’œuvres ne sont pas répertoriées et/ou photographiées. Nous n’avons même pas réussi à trouver une seule vue intérieure de l’église, ni une seule photo du Christ de la poutre de gloire.

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce nouvel incendie, qui seront une nouvelle fois probablement ignorés par le ministère de la Culture :

- il est nécessaire d’imposer rapidement l’installation de systèmes anti-intrusion et anti-incendie avec déport vers un centre de télésurveillance dans les églises et les cathédrales, et en attendant cette mesure de communiquer largement sur la nécessité de tels dispositifs,

- il faut accélérer l’inventaire et la documentation, incluant les photographies, de toutes les œuvres contenues dans ces bâtiments. Près de 60 ans après la création de l’Inventaire général, il est incroyable que tant d’œuvres ne soient toujours pas répertoriées. Comment expliquer par ailleurs qu’un si grand nombre ne soit même pas photographié dans les bases de données nationales ? Comment prétendre protéger si l’on ne sait même pas ce que l’on désire protéger ?

- il est également essentiel, comme nous l’a fait remarquer un expert en incendie, de communiquer sur le sujet de la reprise de l’activité post-COVID dans tous les domaines, industriel comme patrimonial, car les risques de dysfonctionnements après la mise en veille des installations et des équipements sont très importants.

Les incendies dans les monuments historiques [3] se succèdent avec une fréquence insupportable, et pourtant le ministère de la Culture ne s’est toujours pas emparé réellement de cette question.
Alors que la frénésie législative n’a jamais été aussi importante, deux ans après l’incendie de Notre-Dame, rien n’est venu renforcer les prescriptions concernant les travaux sur monuments historiques. Près d’un an après l’incendie criminel de la cathédrale de Nantes, rien n’est venu imposer des détecteurs intrusion et incendie dans les églises et cathédrales...
Seule bonne nouvelle : grâce à un don des Galeries Lafayette de 1 million d’euros à la Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris, un bras articulé de grande hauteur (probablement 60 mètres) a enfin pu être commandé. Mais comme manifestement tout cela n’est pas pressé, l’achat prévu en 2020 a été reporté à 2021, et ce type de matériel demande du temps pour être construit. Espérons qu’aucun incendie sur un monument de grande hauteur ne se déclenchera à Paris avant que celui-ci soit enfin opérationnel.

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