Le Musée Fabre préempte l’esquisse du Coriolan de Vien

19/11/20 - Acquisition - Montpellier, Musée Fabre - Il y a parfois des préemptions surprise mais d’autres sont au contraire attendues, voire espérées : c’était le cas de cette ravissante petite huile sur papier (ill. 1) qui constitue une esquisse préparatoire à un grand tableau (ill. 2) de Joseph Marie Vien désormais conservé à Montpellier, ville natale de l’artiste. Le Musée Fabre ne s’y est pas trompé et a donc exercé son droit de préemption lors de sa vente chez Artcurial hier après-midi, où elle fut adjugée 8 000 € marteau, une somme raisonnable correspondant à son estimation basse. La juxtaposition des deux tableaux montre aisément que l’esquisse présente fort peu de différences avec la version finale : cadre, figures, décors et accessoires sont déjà en place.


1. Joseph Marie Vien (1716-1809)
La famille de Coriolan venant le détourner d’assiéger Rome
Huile et encre de Chine sur papier marouflé sur toile - 25,5 x 26,5 cm
Préempté par le Musée Fabre
Photo : Artcurial
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2. Joseph Marie Vien (1716-1809)
La famille de Coriolan venant le détourner d’assiéger Rome
Huile sur toile - 375,5 x 310 cm
Montpellier, Musée Fabre
Photo : Musée Fabre
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Dans leur monographie parue chez Arthena en 1988, Thomas W. Gaehtgens et Jacques Lugand reviennent sur le grand tableau, alors conservé au Musée Granet d’Aix-en-Provence, où le Louvre l’avait mis en dépôt en 1872 : il ne gagna les cimaises du Musée Fabre qu’en 2006, lorsque la Ville d’Aix-en-Provence remit ce dépôt du XIXe siècle à l’État afin que la toile, conservée en réserves, puisse à nouveau être exposée. Le Musée Fabre parachevait alors sa rénovation (voir l’article) et redéployait fastueusement ses collections, accueillant de nombreux nouveaux dépôts souvent venus du Louvre ou d’Orsay (voir l’article). Coriolan avait alors trouvé une place naturelle au sein des collections montpelliéraines qui font la part belle à la peinture néoclassique de la fin du XVIIIe siècle.

3. Joseph Marie Vien (1716-1809)
La famille de Coriolan venant le détourner d’assiéger Rome
Huile sur toile - 375,5 x 310 cm (détail)
Montpellier, Musée Fabre
Photo : La Tribune de l’Art
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Thomas W. Gaehtgens et Jacques Lugand soulignent d’abord que le tableau a longtemps souffert d’une mauvaise identification : on y voyait La Continence de Scipion ! Les deux historiens de l’art ne font pas mystère du flou qui entoure les origines de l’œuvre mais la datent de 1779 [1] en citant une inscription (jos. vien Roma 1779) qui la situe à Rome, où il exerça comme directeur de l’Académie de France entre 1775 et 1781. Lorsqu’on regarde attentivement le tableau, on repère facilement la signature : celle-ci (ill. 3) est inscrite sur le bouclier situé en bas à droite de la composition. On peine cependant à y lire l’inscription décrite par Gaehtgens et Lugand : on voit plutôt (j. m. vien), sans date ni localisation. Un ancien inventaire du Louvre déclarait que le tableau proviendrait des collections de Louis XVI mais les archives sont venues démentir cette hypothèse : la correspondance entre Vien et le comte d’Angiviller, directeur des bâtiments du roi, ne fait état d’aucun Coriolan ni même d’un Scipion. Thomas W. Gaehtgens et Jacques Lugand estiment donc que ce grand tableau pourrait provenir des collections de Madame Du Barry à Louveciennes ! Leur théorie est loin d’être absurde, même s’ils pensent que le tableau aurait pu être commandé avant la mort du roi Louis XV en 1774 et exécuté à Rome, cinq à six ans plus tard, sans que d’Angiviller n’en soit informé...

4. Joseph Marie Vien (1716-1809)
Marc-Aurèle secourant le peuple, 1765
Huile sur toile - 300 x 300 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : RMN-GP/J. Schormans
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On sait en effet que madame Du Barry s’était fait livrer, en 1771, trois grands tableaux destinés au château de Choisy afin de décorer le Salon Carré de son Pavillon de Louveciennes : la favorite royale avait choisi Marc-Aurèle faisant distribuer des aliments et des médicaments dans un temps de peste et de disette (ill. 4) de Joseph Marie Vien, Auguste faisant fermer les portes du Temple de Janus de Carle van Loo et La Justice de Trajan de Noël Hallé. Ces trois tableaux, aujourd’hui conservés au Musée de Picardie d’Amiens (Vien, Van Loo) et au Musée des Beaux-Arts de Marseille (Hallé) avaient été dévoilés au public à l’occasion du Salon de 1765. Pourtant, ce sont bien quatre tableaux qui furent inventoriés à Louveciennes le 22 pluviôse de l’an II (10 février 1794) : « deux de Vien, un de Hallé et le 4e de Van Loo, de dix pieds carrés » ! Le mystérieux second tableau de Vien mentionné dans l’inventaire de 1794 est encore attribué au peintre par les héritiers de la favorite en 1827, qui décrivent une « Famille qui implore la grâce d’un empereur romain », description qui pourrait parfaitement correspondre au Coriolan de Vien, même si celui-ci n’avait rien d’un empereur. Gaehtgens et Lugand appuient leur hypothèse sur les dimensions pratiquement identiques des quatre tableaux et sur le choix du sujet, en rapport avec les trois tableaux du Salon de 1765.

Quatre ans après la monographie Arthena de 1988, Vien fut l’un des principaux protagonistes de l’exposition Madame du Barry : de Versailles à Louveciennes dont le catalogue est garni d’un passionnant essai de Marie-Catherine Sahut consacré au goût de madame Du Barry pour la peinture : elle rappelle que l’ordre de transporter les trois tableaux du Salon de 1765 du dépôt de Versailles jusqu’au pavillon de Louveciennes a été signé par le marquis de Marigny le 6 décembre 1771 et cite également un inventaire de 1772 où un tableau décrit comme La Clémence de Titus (sic) aux côtés des trois autres a toutes les chances de correspondre au grand Coriolan du Musée Fabre, dont il faudrait définitivement abandonner la datation en 1779. On peut donc imaginer que le grand format de Vien est issu d’une commande exécutée en 1771-1772 et destinée à compléter les trois fameux tableaux commandés en 1764 par Cochin pour le château de Choisy mais qui n’avaient pas été employés.

La précieuse esquisse dont vient de s’enrichir le Musée Fabre a pu être présentée à madame Du Barry avant l’exécution du grand tableau : on la retrouve en tous cas dans la vente après-décès [2] de Vien, le 17 mai 1809, au sein du lot 107 qui comportait trois esquisses. Là encore, la monographie Arthena pose un petit défi : Artcurial a choisi de considérer que la petite huile correspondait à celle que décrivent Thomas W. Gaehtgens et Jacques Lugand mais ce sont cette fois-ci les dimensions qui ne concordent pas ! En effet, leur numéro 243 décrit une huile sur carton mesurant 12 x 16 cm alors que le tableau vendu hier chez Artcurial fait 25,5 x 26,5 cm : la différence est notable. Se pourrait-il qu’il existe une autre esquisse pour le Coriolan ? L’avenir et les hasards du marché nous le diront peut-être.


5. Nicolas Poussin (1594-1665)
Coriolan supplié par sa femme et sa mère, 1652-1653
Huile sur toile - 112 x 198 cm
Les Andelys, Musée Nicolas Poussin
Photo : RMN-GP/C. Jean
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Le général Coriolan n’est pas le personnage le plus représenté de l’histoire romaine mais sa vie racontée par Tite-Live et Plutarque inspira tout aussi bien Shakespeare que Beethoven. Plusieurs grands artistes s’emparèrent du sujet au XVIIe siècle, choisissant tout particulièrement le moment où une délégation de matrones romaines - dont sa mère Volumnie et son épouse Véturie - vinrent le supplier d’épargner la Ville éternelle alors qu’il se préparait à marcher vers son ancienne patrie. Le Musée du Louvre conserve ainsi un splendide tableau d’Eustache Le Sueur peint vers 1638-1639 et offert par Othon Kaufmann et François Schlageter mais on songe aussi à l’interprétation qu’en donna Guercino vers 1640, dans un grand format exécutée pour la célèbre galerie de peinture italienne de l’hôtel de La Vrillière aujourd’hui exposé au Musée des Beaux-Arts de Caen, ainsi qu’au célèbre tableau (ill. 5) peint vers 1652-1653 par Nicolas Poussin et déposé depuis le XIXe siècle au musée municipal des Andelys, la ville qui vit naître l’artiste en 1594.

Au XVIIIe siècle, le sujet sut également inspirer d’autres grands artistes français : le Musée Antoine Lécuyer de Saint-Quentin conserve Coriolan devant Rome de Jean-François de Troy, le Musée des Augustins de Toulouse Coriolan chez les Volsques de Louis Jean François Lagrenée et les lecteurs de La Tribune de l’Art sont désormais familiers des Adieux de Coriolan à sa famille de Girodet, redécouvert l’an dernier chez Christie’s à New York et acquis par la National Gallery of Art de Washington (voir la brève du 1/11/19) sans que l’on sache très bien comment ce tableau qui provenait d’une collection française avait bien pu obtenir aussi facilement son certificat d’exportation (voir l’article). De son côté, le musée de Montpellier surveille avec attention le marché de l’art et n’hésite pas à se mobiliser lorsqu’il s’agit de faire entrer des œuvres de l’un des plus célèbres enfants de la ville dans ses collections : en novembre 2015, déjà chez Artcurial, le Musée Fabre avait préempté un magnifique tableau de jeunesse de l’artiste (voir la brève du 16/11/15). Un an après, c’est un tableau qui avait appartenu à madame Geoffrin que l’institution montpelliéraine préemptait chez Osenat à Fontainebleau (voir la brève du 27/11/16) mais le Musée Fabre n’achète pas toujours ses Vien au mois de novembre : le charmant portrait du jeune fils de l’artiste fut préempté au printemps 2020 à l’hôtel des ventes de Troyes (voir la brève du 28/5/20). On n’attend donc plus qu’une importante rétrospective accompagnée d’un solide catalogue pour remettre enfin Joseph Marie Vien à son illustre place au sein de l’histoire du néoclassicisme.

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