La curieuse histoire du Désespéré, visible pendant 5 ans au Musée d’Orsay

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14/10/25 - Trésor national - Paris, Musée d’Orsay - Dans un communiqué triomphant transmis à l’AFP, qui a publié un article repris un peu partout, le Musée d’Orsay se prévalait d’exposer pour la première fois en France, depuis dix-sept ans, le célèbre autoportrait connu sous le titre Le Désespéré, qui avait été présenté au Grand Palais à la rétrospective de 2007. Le tableau, qui, selon nos informations, n’a jamais fait partie de la collection de la BNP Paribas, contrairement à ce qui est dit, avait été acquis par les Qataris « dans l’optique de l’exposer dans leur futur musée d’art contemporain et moderne, le Art Mille Museum de Doha, dont la construction doit être achevée à l’horizon 2030 ». Ce tableau, « appartenant à Qatar Museums, Doha, Qatar », avait même fait l’objet, le 10 juin 2025 - cela nous avait échappé -, d’un arrêté d’insaisissabilité.


Gustave Courbet (1819-1877)
Le Désespéré, 1843-1845
Huile sur toile - 45 x 54 cm
France, propriété de Qatar Museums Authority
Photo : Wikipedia (domaine public)

On pouvait légitimement penser qu’après son acquisition, le Qatar avait demandé un certificat d’exportation et que le tableau partirait après 2030 au musée de Doha auquel il appartient. Ce qui aurait été un nouveau scandale : jamais cette œuvre ne devrait être autorisée à quitter la France sans que celle-ci fasse tout, via le classement trésor national et l’utilisation du mécénat, pour l’acquérir.

Ne comprenant pas ce qui s’était passé, nous avons fait le siège du ministère de la Culture et du Musée d’Orsay pour nous faire expliquer comment ce tableau avait pu se voir accorder un certificat d’exportation.
Il s’avère, en réalité, d’après la réponse faite par le Musée d’Orsay, que ce certificat n’a pas été demandé, et n’a donc pas été accordé. Le Musée de Doha a donc acheté en France un tableau qui ne peut pas sortir de France, sauf pour une exportation temporaire. Il est donc prévu qu’il soit, selon les termes employés par Orsay, « ensuite exposé un temps dans ce musée (sous régime d’autorisation de sortie temporaire pour exposition), puis par rotation entre Paris et Doha (toujours sous ce même régime) ».
Un cas de figure tout à fait unique, que l’on peut interpréter de deux manières : l’une optimiste, l’autre pessimiste.

L’interprétation optimiste voudrait que l’on se félicite d’abord que ce tableau soit toujours officiellement conservé sur le territoire français et qu’il puisse être visible régulièrement du public sans que l’État n’ait à débourser un centime pour son acquisition, préservant ainsi l’avenir : au cas où un certificat d’exportation serait demandé, la France aurait 30 mois pour l’acquérir, en faisant notamment jouer les ressorts du mécénat, comme, récemment, pour le tableau de Gustave Caillebotte (voir la brève du 29/1/23) .

L’interprétation pessimiste consisterait d’abord à rappeler qu’il n’est jamais bon, pour des raisons de conservation, de faire voyager sans arrêt un tableau entre deux musées (même si c’est le cas désormais, trop souvent, comme pour les Rembrandt du Louvre et du Rijksmuseum). Elle s’interrogerait également sur ce qui s’apparente à un détournement de la loi sur les trésors nationaux, qui permettrait à une œuvre d’être exposée pendant des années hors du territoire national. Surtout, la nature du pays acquéreur, le Qatar, dont la puissance financière fascine d’une manière parfois discutable les hommes politiques français, pourrait les inciter un jour prochain à leur accorder très facilement un certificat d’exportation, qui serait cette fois définitif. Et cela d’autant plus que ces demandes de certificats, nous l’avons assez répété, sont honteusement gardées cachées par le ministère de la Culture.

Ajoutons qu’il est pour le moins curieux, puisque le tableau ne peut sortir du territoire français sans une autorisation temporaire d’exportation, d’avoir publié un arrêté d’insaisissabilité. Ceux-ci ne concernent en effet que les cas inverses : les œuvres en importation temporaire en France. Il faut espérer que notre pays exigera les mêmes garanties du Qatar quand le tableau s’y trouvera.

Si l’on peut, pour conclure, se réjouir de voir Le Désespéré pendant cinq ans exposé à Orsay, il faudra être attentif à la suite des événements. Ce tableau ne doit jamais obtenir de certificat d’exportation. Il devra, à terme, intégrer une collection publique française.

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