Jubé de Chartres : des hypothèses sont-elles des preuves ?

1. France, vers 1230-1240
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Partie supérieure de la rosace centrale, détail
Pierre calcaire - 163 x 62 x 7 cm
Paris, Galerie Brimo de Laroussilhe
Photo : Didier Rykner
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Il y a longtemps que nous n’avons pas parlé de la revendication par l’État d’un fragment du jubé de Chartres. Cela fait pourtant désormais près de onze ans que la procédure judiciaire est en cours et que les décisions successives des tribunaux font un peu désespérer de la justice. Nous ne rappellerons pas ici tous les détails que nous avons largement évoqués dans deux articles, celui du 10 juillet 2009 où nous révélions l’affaire, et celui du 3 février 2010 où nous expliquions pourquoi les arguments du ministère de la Culture n’étaient pas recevables. Depuis, trois décisions de justice ont eu lieu. Le tribunal de grande instance de Paris a jugé en première instance le 26 novembre 2015 et la cour d’appel a confirmé ce jugement le 18 janvier 2018. Le tribunal administratif de Paris qui était saisi depuis l’origine et ne s’était jamais emparé du dossier a finalement décidé d’une audience et a pris une décision le 29 juin 2017.
Ces trois décisions vont toutes dans le sens de l’État qui réclame la restitution du fragment du jubé. Elles se basent toutes sur les conclusions du rapport d’expert confié à l’atelier Prieur et Associés et remis le 28 novembre 2013. La galerie Brimo de Laroussilhe a fait appel de la décision du tribunal administratif et se pourvoit en cassation. Nous avons pu étudier le rapport d’expert, ainsi que les différentes pièces du dossier. Et notre opinion est toujours la même : cette revendication ne se base sur aucune preuve indiscutable, bien au contraire.

Avant de résumer les différentes conclusions de l’expert qui ont orienté les institutions judiciaires, nous remarquerons d’abord que notre précédent article, qui mettait à bas les conclusions du ministère de la Culture prétendant que le fragment du jubé avait été décrit par l’architecte Lassus, a été endossé par l’expert qui n’a pu que constater l’évidence : il y a bien actuellement parmi les morceaux du jubé conservés dans la cathédrale de Chartres un « bas-relief formant la contrepartie du précédent et composé d’animaux symboliques », ce qui exclut de facto l’affirmation contraire du ministère [1]

La discussion sur l’histoire du fragment du jubé - dit aussi « fragment à l’Aigle » - porte en réalité sur une seule question : à quelle date celui-ci est-il sorti de la cathédrale ? Nous ne rentrerons pas, dans cet article, dans le débat portant sur la date à laquelle l’inaliénabilité des œuvres commence à s’appliquer. Soit 1805 (ou en tout cas après les événements révolutionnaires), comme cela était communément admis jusqu’ici, ou en 1789 comme le prétend désormais le ministère de la Culture, revenant ainsi sur la pratique raisonnable qui était la sienne, comme en témoigne l’autre affaire du Pleurant du tombeau des ducs de Bourgogne (voir l’article). Cela n’a en réalité pour l’instant pas d’intérêt dans cette affaire puisque désormais le ministère de la Culture prétend que le fragment est sorti de terre après 1836 ce qui suffirait à lui attribuer un caractère inaliénable et imprescriptible. En effet, à partir de cette date il était considéré comme une œuvre d’importance patrimoniale et non comme un simple matériau de remblai.
Le problème du rapport d’expertise, c’est qu’à aucun moment il ne prouve sans l’ombre d’un doute que l’œuvre serait sortie de la cathédrale après 1836. Bien au contraire : les arguments avancés sont si faibles qu’ils ne permettent pas de conclure sur l’histoire du relief. Or, chaque partie reconnaît qu’il est nécessaire pour le ministère de prouver le caractère inaliénable et imprescriptible, et non à Brimo de Larroussilhe de prouver l’inverse.

Plusieurs hypothèses sont possibles et nous verrons qu’aucune ne peut être écartée.

1. Le relief fait partie de ceux déterrés par Lassus en 1848, et dans ce cas il appartiendrait de manière indiscutable à l’État et serait inaliénable et imprescriptible. Sauf que cela n’est en rien prouvé, et sûrement pas par le texte de Lassus dont même l’expert judiciaire reconnaît le caractère imprécis et sujet à diverses interprétations. Que le relief ait été déterré par Lassus en 1848 voire après est si peu étayé que l’expert, dans son rapport, n’exclut pas qu’il ait pu l’être AVANT 1848. À la page 120 du rapport, dans le tableau analysant les hypothétiques dates de sortie du relief, l’expert judiciaire conclut, pour une sortie le 23/12/1837 : « Une distraction frauduleuse aurait pu intervenir après l’incendie [du 4 juin 1836]. »

2. Le relief ne fait pas partie de ceux déterrés par Lassus, mais il a été trouvé après l’incendie qui a touché la cathédrale en 1836, lors des travaux effectués sur le dallage de la cathédrale pour effacer les traces du sinistre. Si tel était le cas, là encore le relief serait effectivement la propriété de l’État et serait inaliénable et imprescriptible. Aucun écrit ne vient appuyer cette hypothèse que n’exclut pas l’expert.

3. Le relief est sorti de la cathédrale avant 1836. L’expert exclut cette hypothèse.

Il est donc nécessaire d’examiner attentivement les différentes dates de sortie possible du fragment avant 1836 et les arguments avancés à cette occasion par l’expert.

- 24/9/1763 (après la démolition du jubé) : un texte d’archive révèle qu’« une longue pierre qui est proche de la chapelle Sainte Christine, laquelle ne peut servir au mur de clôture du chœur et est défectueuse et peu épaisse » a été donnée à un chanoine honoraire qui souhaite réaliser des travaux personnels. Si l’on ne peut affirmer, comme le fait la galerie Brimo de Laroussilhe, qu’il s’agit probablement du fragment à l’Aigle, rien ne l’exclut, et surtout rien n’interdit de penser que d’autres fragments auraient pu à la même époque sortir de la cathédrale sans donner lieu à un témoignage écrit. L’expert judiciaire considère que « cette hypothèse n’est pas à retenir car dans ce cas le « Fragment à l’Aigle » n’aurait pas été scellé dans le dallage de la cathédrale ; l’usure au revers du relief ne s’explique pas ; la fracture et le recollage immédiat des reliefs ne s’explique pas ». Nous reviendrons plus loin sur ces trois arguments.

- 21/8/1765 : un témoignage indique la réutilisation de pierres de la cathédrale pour la réparation de « toutes sortes de maisons ». L’expert exclut que ce soit le cas pour le relief pour les mêmes raisons que précédemment.

- 1767-1773 : le nouveau jubé de Victor Louis est construit. L’expert exclut qu’à cette occasion il y ait eu une démolition du pavage. Mais il ne l’exclut pas totalement puisqu’il l’envisage quand même et écrit : « En toute hypothèse, s’il y avait eu à démolir le pavage, celui-ci aurait été démoli avec soin, sans souci de recoller immédiatement les parties fracturées de la pierre ». On aimerait savoir comment il peut affirmer avec autant de certitude que la démolition aurait été faite « avec soin », ou même que la pierre aurait été fracturée puis recollée à cette occasion. On aimerait connaître les sources de l’expert, mais il ne les cite pas. Il s’agit de pures conjectures.

- 1786-1787 : le chœur des chanoines est repavé en marbre, ce qui pour Brimo de Larroussilhe aurait pu être un moment de distraction de la pierre. L’avis de l’expert est double. Il explique d’abord que « le projet de réfection du dallage du chœur était déjà à l’étude avant la démolition du Jubé gothique. Il ne semble pas à l’expert judiciaire que dans ces conditions le chapitre ait engagé des frais pour réparer un sol en 1769 destiné à être remplacé dans la foulée de la construction d’un nouveau jubé ». On appréciera à sa juste valeur le « il ne semble pas », qui témoigne de la minceur de l’hypothèse. Surtout, cette remarque est absolument incompréhensible : de quels frais l’expert veut-il parler ? Et comment ne serait-il pas possible d’ « engager des frais » en 1763 par rapport à des travaux ayant lieu plus de vingt ans plus tard ?
L’expert, manifestement conscient de la faiblesse de son argumentation, poursuit : « Mais plus objectivement, la dépose du « Fragment à l’Aigle » ne se serait pas faite dans ces conditions de préservation telle que celle que nous pouvons observer, et l’importance de l’usure du revers de la dalle de pierre ne s’expliquerait pas ». Là encore, que sait l’expert de ce qui se serait passé lors de l’extraction du relief à cette date et de sa sortie de la cathédrale pour un réemploi éventuel ailleurs ? Quant à l’usure de la pierre, nous y reviendrons.

- 9/11/1793 : l’expert remarque qu’à cette date le mouvement iconoclaste « ne s’intéresse pas aux signes masqués, enfouis ou enterrés ». Dans l’état actuel de notre réflexion, qui ne vise qu’à démontrer que l’on ne sait en réalité rien de l’histoire de ce relief, admettons qu’il ait raison.

Il nous faut donc nous pencher sur les seules arguments que met en avant l’expert pour déterminer que le relief « n’a pas pu sortir avant 1836 » :

Quels sont ces arguments :

- le relief a été scellé dans le sol de la cathédrale,
- l’usure au revers du relief ne s’explique que par un enfouissement long (il est dû aux pas des fidèles et du clergé qui marchaient sur le sol de la cathédrale)
- l’existence d’une fracture avec un recollage immédiat.

Aucun de ces arguments ne tient.

2. France, vers 1230-1240
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Partie supérieure de la rosace centrale, détail
Pierre calcaire - 163 x 62 x 7 cm
Paris, Galerie Brimo de Laroussilhe
Photo : Didier Rykner
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D’abord, il n’y a aucune preuve certaine qui atteste que le relief ait été scellé dans le sol de la cathédrale. La seule « preuve » que met en avant l’expert est la présence du même mortier de scellement présent sur les reliefs découverts par Lassus et sur le relief à l’Aigle.
Rien, pourtant, n’interdit qu’à une même époque et dans une même ville, éventuellement avec les mêmes ouvriers (ceux travaillant dans la cathédrale) un même mortier ait pu être utilisé dans la cathédrale et dans un lieu proche de la cathédrale. Il y a, effectivement, une possibilité que ce mortier soit celui uniquement de la cathédrale mais cela n’est pas démontré. Ajoutons que si l’expert affirme qu’aucun autre mortier de scellement n’a été retrouvé, une des analyses effectuée en 2007 a tout de même trouvé la présence d’un autre « mortier fin de tonalité légèrement plus grise non prélevé ». Même si cet autre mortier n’a pas été à nouveau identifié en 2012 lors d’une autre analyse, il est peu probable que sa présence ait été imaginée en 2007.

Admettons que le fragment, même si rien ne le prouve avec certitude, ait été scellé dans le sol de la cathédrale. Un autre argument qu’assène l’expert est l’usure du dos de la pierre sur lequel marchaient les fidèles. Il faut ici récapituler les constats faits lors des analyses :

- « le fragment à l’Aigle est le fragment le plus usé avec des traces de polissage par des pas sur une partie de sa surface. Une déflation de 5 mm observée au niveau du bord latéral droit du revers, dans la partie supérieure du fragment et une déflation de 3 mm observée en bordure inférieure du fragment montre une usure importante due soit au passage sur un axe plus fréquenté que les autres dalles soit parce que la dalle était placée sur un lieu de piétinement due aux pratiques religieuses type dévotion populaire »
- un autre fragment (« petit ») dit « à l’aile » a été sorti en 2008 du sol de la cathédrale. Il était « localisé dans un lieu de circulation intense devant la porte latérale sud du choeur » et « présente un poli caractéristique d’une pierre de revêtement de sol avec une déflation sur les bords de 2 à 4 mm. Cette usure […] correspond à l’usure du revers du « Fragment à l’Aigle » »

L’expert judiciaire conclut de cette usure forte du fragment à l’aile que cela constitue « une preuve matérielle prouvant une pose en dallage pendant une durée suffisamment longue pour ce faire ». On avoue rester perplexe devant cette conclusion. D’une part, aucune étude de l’usure des pierres en fonction d’un passage supposé permettant d’extrapoler la longueur de l’exposition à ce passage n’est présentée par l’expert, et pour cause, cela n’existe certainement pas. Celui-ci se contente d’en tirer des affirmations très hypothétiques sur la durée de la présence dans le sol de la cathédrale pour arriver à cette usure.
Page 51, on peut même lire que « l’expert judiciaire considère que l’usure au revers du [fragment] est un élément important qui permet de considérer comme plausible (et même certain) un maintien de cette pierre dans e sol de la cathédrale de Chartres jusqu’en 1848 » On admirera l’expression « plausible (et même certain) ». Si cela est certain, on ne comprend pas que l’expert emploie une telle expression. Si cela est seulement plausible (c’est évidemment ce qu’il faut retenir), ce n’est pas « certain ».
L’expert poursuit : « En tout cas, cette usure montre a contrario qu’il est tout à fait improbable que ce « fragment à l’Aigle » ait pu sortir du sol de la cathédrale dès 1763, date du repavage en marbre du chœur des chanoines. » Ce qui est « tout à fait improbable » est-il « impossible » ? En bon français, évidemment non.
Outre que l’usure du dos peut s’expliquer par le fait qu’il était sorti de la cathédrale dès 1763 et installé ailleurs dans la ville (ce que le mortier unique, comme nous l’avons déjà expliqué, n’empêche pas), on s’étonne par ailleurs que l’expert judiciaire soit aussi flou sur les circonstances et le temps nécessaire pour obtenir l’usure constatée. Ainsi, il explique p. 51 - on l’a vu plus haut - qu’est « plausible (et même certain) un maintien de cette pierre dans le sol de la cathédrale de Chartres jusqu’en 1848, c’est-à-dire près de 85 ans (60 ans si l’on retient l’hypothèse de M. Vincent Cochet [2]) et il considère même qu’« un maintien sur une durée plus réduite n’aurait pas permis d’atteindre cette usure ». On en conclut donc si l’on sait lire qu’il est impossible qu’une durée inférieure à 60 ans ait permis l’usure constaté. Or, dans le tableau des hypothèses, nous avons déjà vu plus haut que l’expert n’excluait pas complètement que le relief ait été extrait du sol de la cathédrale en 1836, et nous avons déjà remarqué qu’il n’excluait pas complètement l’hypothèse de Vincent Cochet d’un enfouissement en 1788-1789 (voir la note 2). Ce qui, en toute rigueur, veut dire que l’expert n’exclut pas que le fragment ait pu rester enfoui et servir de sol seulement entre 1789 et 1836, soit 47 ans.

La durée nécessaire pour cette usure, selon l’expert judiciaire, varie donc de 85 ans à 60 ans, et même à 47 ans, ce qui démontre à quel point sa méthode est empirique et ne repose sur rien. Sur quoi peut-il se baser pour affirmer que l’usure constatée peut s’expliquer sur 47 ans mais pas sur 30 ans comme il l’écrit p. 48 : « certes s’il y a presque 30 ans entre la mise en place de cette pierre dans le sol de la cathédrale et la révolution française de 1789 qui a transféré la propriété de la cathédrale à l’Etat français, ce laps de temps ne semble pas suffisant pour user de telle manière cette pierre de dallage, notamment comparé à l’usure des autres pierres, même si ces pierres ont été posées dans des lieux moins exposés aux pas des pèlerins ». 47 ans suffisent, mais pas 30 ans ? En vertu de quelle loi physique ?
En réalité, on ne peut rien conclure de l’usure des pierres, comme le prouve celle du fragment à l’aile qui, retrouvé en 2008, soit après plus de 250 ans passé dans le sol de la cathédrale, est usé de la même manière que les reliefs retrouvés en 1848. Or, ce relief était selon le rapport, comme nous le disions plus haut, « localisé dans un lieu de circulation intense devant la porte latérale sud du choeur ». Un lieu de circulation « intense », mais manifestement beaucoup moins « intense » que celui où se trouvait le relief à l’Aigle qui en 47, 60 ou 85 ans aurait été aussi usé que celui-ci en 250 ans !

Cela fait donc deux des trois arguments avancés par l’expert judiciaire qui ne prouvent en réalité rien. Le troisième, la « fracture et le recollage immédiat » du fragment à l’Aigle, ne prouve rien non plus.
De quoi s’agit-il d’ailleurs ? Nous ne nous embarrasserons pas d’une analyse de la cause de la fracture de haut en bas du relief puisque l’expert judiciaire explique son apparition (p. 52) avec une « très grande probabilité ». Une très grande probabilité n’est pas un fait avéré (et le fait dont il s’agit n’est de toute façon pas probant en lui-même). Ce qui est certain en revanche, c’est que la manière dont les deux reliefs (celui à l’Aigle, et celui à l’Ange) ont été collés, est différente, ce que reconnaît l’expert judiciaire. Cela ne le gêne pourtant pas. Plutôt que d’y voir deux histoires différentes qui pourraient se comprendre par une sortie précoce de la cathédrale du relief à l’Aigle, il affirme que cela s’expliquerait par une sortie de celui-ci après avoir été découvert par Lassus [3] alors que l’autre relief aurait été cassé plus tard [4] et été collée, après l’application d’un badigeon de chaux qui ne se trouve pas sur le relief à l’Aigle. En réalité, toute cette histoire de collage est absolument floue et les explications données par l’expert judiciaire ne sont que des hypothèses qui ne sont à aucun moment prouvées. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne cesse d’employer des termes tels que « il […] semble probable », « suggère », « a pu intervenir » (p. 56), « probablement » (p. 57), Comment peux-t-on se faire une opinion ferme sur des hypothèses aussi fragiles ?

On remarquera donc que les arguments qui empêcheraient - de l’aveu même de l’expert judiciaire - de dater la sortie du relief de la cathédrale d’avant la Révolution ne sont en aucun cas des preuves, ce qui rend possible l’hypothèse d’une sortie du relief avant la Révolution.
D’autres arguments sont également avancés tout au long du rapport. L’un d’entre eux est celui de la « tradition canonique » qui interdirait « la sortie des pierres consacrées » de l’édifice. Si cette tradition canonique est réelle, elle n’est pas absolue. Manifestement, que des têtes sculptées provenant de l’ancien Jubé aient été retrouvées en 1912 murées dans la cheminée d’une maison située près de la cathédrale n’a pas suffi, contre toute logique, a ruiner ce raisonnement. Un autre argument consiste à dire que si le fragment à l’Aigle avait été utilisé comme pavage d’un autre sol que celui de la cathédrale, il aurait été taillé différemment des reliefs restés dans la cathédrale. Cela ne nous semble pas probant - des pavages anciens avec des pierres de récupération sont rarement alignées comme à la parade, mais peu importe puisque l’expert reconnaît lui-même que « la probabilité d’utiliser un morceau dans un dallage et l’autre dans le dallage d’un autre bâtiment est bien hypothétique ». « Bien hypothétique » ne veut pas dire impossible. Or rappelons que l’État doit apporter des preuves, pas des hypothèses.

Il faut, pour terminer, examiner un point qui n’est qu’effleuré dans le rapport de l’expert judiciaire : la disparition de plusieurs rosaces comparables à celles qui sont aujourd’hui conservées (le fragment à l’Ange et le fragment à l’Aigle). Il précise même qu’il « n’avait pas à étudier cette question de la disparition des autres dalles du garde-corps du jubé », ce qui est bien dommage car il s’agit à notre avis d’un point fondamental.
Les historiens de l’art s’accordent, d’après le rapport, pour dire qu’il devait y avoir soit 11 soit 13 reliefs identiques. On n’en a pour l’instant retrouvé que deux, ce qui implique qu’il en manque plusieurs. S’ils avaient été utilisés dans le sol de la cathédrale, on s’étonne qu’ils n’aient pas depuis été retrouvés. Cela peut signifier (c’est en tout cas une hypothèse dont on ne comprend pas qu’elle n’ait pas été retenue) que de nombreux reliefs ont disparu avant la découverte de Lassus. Celui-ci en effet ne fait aucune allusion à d’autres reliefs, et comme le reconnaît l’expert judiciaire (p. 89) il est impossible qu’une découverte d’un (ou de plusieurs) relief du jubé après les fouilles de Lassus soit restée inconnue. Cela signifie donc que selon toute probabilité (une probabilité qui doit ici profiter au défendeur, qui n’a pas à apporter de preuve absolue) il y a encore d’autres reliefs ou morceaux de reliefs sortis de la cathédrale à des dates inconnues et qui restent à retrouver. La sortie de la cathédrale du relief à l’Aigle n’est donc pas un événement isolé.

Dans ses conclusions, l’État précise qu’il « ne conteste pas avoir la charge de la preuve de l’appartenance du fragment au domaine public ». On ne comprend donc pas comment le tribunal de grande instance ni la cour d’appel ont pu lui donner raison car cette preuve, indiscutable, de la sortie du fragment après 1836 qui seul signerait l’appartenance au domaine public, n’a jamais été apportée.

Didier Rykner

Notes

[1On se référera pour plus de détail à notre article.

[2Dans un rapport plus ancien, Vincent Cochet, conservateur du patrimoine, pensait plausible un remploi du fragment en 1788-1789.

[3Ce qui, rappelons-le, n’est absolument pas prouvé.

[4La cassure est « plus franche » nous dit-on sans jamais aller plus loin dans la précision.

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