Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse

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Paris, Musée du quai Branly - Jacques Chirac, du 28 mai au 29 septembre 2019
Paris, Musée de l’Orangerie, du 16 octobre 2019 au 27 janvier 2020
New-York, The Museum of Modern Art, du 22 mars au 25 juillet 2020

Quelques années après s’être intéressé à l’activité de critique d’art du poète Guillaume Apollinaire, qui avait fait l’objet d’une superbe exposition au printemps 2016, le Musée de l’Orangerie accueille somptueusement Félix Fénéon, l’un des pères fondateurs de l’art moderne, à proximité des salles qui abritent ordinairement la collection d’un autre précurseur, Paul Guillaume. Celles-ci sont en chantier depuis le mois de septembre 2019 et ne rouvriront hélas qu’en mars 2020 : la confrontation n’aurait pu qu’être stimulante. On sait déjà qu’une intelligente politique de dépôt de la part du Musée du quai Branly - Jacques Chirac permettra d’exposer une sélection de chefs-d’œuvre d’Afrique et d’Océanie qui appartenaient à Paul Guillaume parmi ses tableaux modernes présentés au Musée de l’Orangerie. Pour Guillaume Apollinaire et Paul Guillaume, art contemporain et art africain faisaient fort bon ménage et l’accrochage de l’exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse illustre à merveille l’harmonieux mélange des arts que pratiquait Félix Fénéon dans son appartement parisien de l’avenue de l’Opéra. Le temps de l’exposition, le portrait de Jeanne Hébuterne par Amedeo Modogliani de l’ancienne collection Fénéon retrouve (ill. 1 et 2) ainsi un beau masque Baoulé de Côte-d’Ivoire qui appartenait également au célèbre critique.


1. Vue de l’exposition Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie
Photo : Sophie Crépy
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2. Vue de l’exposition Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie
Photo : Sophie Crépy
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Fallait-il alors véritablement séparer « les arts lointains » et « les temps nouveaux » ? On reste perplexe devant l’inexplicable division d’une aussi passionnante exposition en deux sites et en deux temps, alors qu’il n’y a bien sûr qu’un seul catalogue et que la manifestation sera reprise en un seul tenant par le MoMA de New-York au printemps. On a donc quitté Félix Fénéon sur la rive gauche de la Seine avec la fin de l’été pour mieux le retrouver sur les cimaises du Musée de l’Orangerie, alors qu’un aussi fascinant personnage aurait très largement mérité une grande rétrospective au Musée d’Orsay ou au Grand Palais, où elle aurait davantage trouvé sa place que certaines expositions largement dispensables. Peu de visiteurs ont sans doute pu profiter des deux volets, où certaines œuvres étaient d’ailleurs présentées successivement, rendant cette fragmentation aussi absurde qu’inexplicable.


3. Les trois Poseuses de Seurat à l’exposition Félix Fénéon (1861-1944). Les arts lointains au Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Photo : Alexandre Lafore
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4. Georges Seurat (1859-1891)
Poseuses, 1886-1888.
Huile sur toile - 200 x 249,9 cm
Philadelphie, The Barnes Foundation
Photo : Barnes Foundation
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C’est par exemple le cas des trois emblématiques Poseuses de Seurat, précieux petits panneaux (ill. 3) judicieusement acquis par l’État à l’occasion de la vente après-décès de Fénéon en 1947. Celui-ci avait toujours refusé de s’en séparer et les emportait même partout avec lui, dans un étui spécialement conçu à cet effet. Le grand tableau des Poseuses (ill. 4), acheté par le docteur Barnes, n’est bien sûr pas venu des États-Unis, où il est désormais conservé à Philadelphie. Si le Musée de l’Orangerie introduit son exposition par le grand portrait (ill. 5) de Félix Fénéon par Maximilien Luce, réalisé en 1903 et conservé au musée de Nevers [1], le Musée d’Orsay en conserve depuis 1980 une esquisse qui était visible (ill. 6) au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac. On peut également s’étonner qu’une exposition célébrant cette personnalité capitale et séduisante n’arrive que maintenant mais le projet était dans les tiroirs depuis de longues années, lorsque Françoise Cachin était directrice des Musées de France : spécialiste de l’œuvre de son grand-père Paul Signac, elle avait édité dès 1966 un recueil d’articles de Félix Fénéon.


5. Maximilien Luce (1858-1941)
Portrait de Félix Fénéon, 1903
Huile sur toile - 127 x 118
Nevers, Musée de la faïence et des beaux-arts
Photo : S. Nesly
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6. Maximilien Luce (1858-1941)
Portrait de Félix Fénéon, 1901
Huile sur carton - 31 x 45 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/A. Didierjean
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Les artistes représentés dans l’exposition sont désormais tous bien connus et étudiés - Signac, Seurat, Luce et Cross ont bénéficié de catalogues raisonnés et d’expositions variées - mais on aimerait aussi voir un jour une grande exposition sur les liens entre la mouvance anarchiste et l’art à la fin du XIX siècle. En écho à l’un des essais du catalogue, le visiteur découvre en effet une salle qui tente de le replonger dans l’ambiance de l’époque. Si l’exposition réussit incontestablement à replacer Fénéon dans son environnement intellectuel et artistique, les toiles aux couleurs chatoyantes feraient presque oublier la violence de la société, les lois scélérates de 1893 et les terribles attentats. Le président de la République Sadi Carnot fut assassiné par l’anarchiste Caserio et Félix Fénéon, pourtant employé au ministère de la guerre (!), fut un acteur militant du mouvement, jugé lors du Procès des Trente en 1894, dont il échappa brillamment grâce à ses saillies devant les juges. Divers documents ainsi que deux gravures de Félix Vallotton (ill. 7) rappellent qu’avant-garde et anarchisme faisaient bon ménage dans les années 1890 et que le grand tableau de Paul Signac, Au temps d’harmonie, s’intitulait initialement Au temps d’anarchie. Exposée dans l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville de Montreuil depuis plusieurs décennies, la toile est présente dans l’exposition grâce à une réplique (ill. 8) de plus petit format, venue des États-Unis. Le grand format (310 x 410 cm) a récemment fait parler de lui : malheureusement détérioré lors d’une réception le 31 décembre 2011 puis habilement restauré, le tableau a fait l’objet d’une proposition de transfert au Musée d’Orsay initiée par les descendants de l’artiste et les responsables du musée parisien mais la Ville de Montreuil en a finalement été reconnue comme légitime propriétaire.


7. Félix Vallotton (1865-1925)
L’Anarchiste, 1892
Gravure sur bois - 17,1 x 25 cm
Paris, Bibliothèque nationale
Photo : BnF
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8. Paul Signac (1863-1935)
Au temps d’harmonie : l’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir, 1896
Huile sur toile - 65,5 x 81 cm
Montclair, Kasser Mochary Art Foundation
Photo : Nikolai Dobrowols
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C’est encore à Paul Signac que l’on doit l’une des icônes de l’exposition et de l’art moderne : le fabuleux portrait de Félix Fénéon acheté en 1968 par David Rockefeller puis offert en 1991 au MoMA de New-York. Cette œuvre magnétique (ill. 9) qui orne bien entendu l’affiche de l’exposition et la couverture du catalogue avait certes récemment été montrée à Paris, dans l’exposition que la Fondation Louis Vuitton consacrait au musée américain, mais sans la précieuse contextualisation qui est proposée ici. C’est toute la genèse de ce tableau iconique qui est magistralement évoquée grâce à un ensemble de documents qui permet de comprendre l’origine et le sens de cette œuvre : les musées publics ont parfois moins de moyens mais plus d’idées que les fondations privées. Un bref mais passionnant essai du catalogue, dû à Charlotte Hellman, revient d’ailleurs sur l’amitié entre Félix Fénéon et Paul Signac. C’est à la suite de la première biographie du jeune artiste, parue en juin 1890, où le critique qualifie le peintre de « jeune gloire du néo-impressionnisme », que s’initie le projet. Signac lui garantit non pas « un banal portrait mais un tableau très composé [...]. Une pose angulaire et rythmique. Un Félix décoratif, entrant, chapeau ou fleur à la main ». Ce sera finalement chapeau et fleurs : Fénéon le dandy tient son haut-de-forme, sa canne et ses gants dans la main gauche et une fleur - un lys ou un cyclamen - dans la main droite.


9. Paul Signac (1863-1935)
Opus 217. Sur l’émail d’un fond rythmique des mesures et d’angles, de tons et des teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890
Huile sur toile - 73,5 x 92,5 cm
New York, The Museum of Modern Art
Photo : MoMA
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Une jolie lettre à la graphie multicolore, prêtée par la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, appelle Fénéon à venir poser pour Signac : « Dès que vous aurez un petit moment, vous seriez bien gracieux de venir à l’atelier en pardessus jaune clair. Nous chercherons ensemble ». Les recherches, illustrées ici par deux précieux dessins préparatoires (ill. 10 et 11) encore conservés en collection privée, furent manifestement fructueuses : s’inspirant à la fois de motifs tirés de textiles japonais et des théories du jeune Charles Henry, théoricien de l’optique, l’extraordinaire spirale de couleurs et de formes - on distingue des globes, des étoiles ou bien encore des vagues - qui constitue le fond de ce puissant manifeste pictural transcende la simple dimension du portrait. Rien de tel n’avait jamais été peint, même si l’on reconnaît au premier coup d’œil la plus célèbre barbiche de l’art moderne. A la fois portrait de Fénéon et allégorie du sens de la vue, le tableau célèbre « l’œil » qu’était pour lui le critique. Fénéon conserva son étrange effigie toute sa vie, en témoignage de son amitié indéfectible avec l’artiste que seule la mort de Signac en 1935 viendra interrompre.


10. Paul Signac (1863-1935)
Étude pour le portrait de Félix Fénéon, 1890-1891
Crayon et encre sur papier contrecollé - 28 x 43 cm
Collection particulière
Photo : Alexandre Lafore
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11. Paul Signac (1863-1935)
Esquisse pour Opus 217. Sur l’émail d’un fond rythmique de mesures et d’angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890, 1890-1891
Mine de plomb et huile sur bois - 23 x 34,5 cm
Collection particulière
Photo : Alexandre Lafore
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Point d’orgue de l’exposition du Musée de l’Orangerie, la salle suivante est un véritable éblouissement, où le visiteur plonge au cœur des passions artistiques de Félix Fénéon. Lors du Salon des Indépendants de 1884, celui-ci découvrit - accrochée dans la buvette, la toile aussi monumentale qu’insolite n’ayant pu trouver place sur les cimaises - Une baignade à Asnières de Georges Seurat. Ce fut un choc, dont cet amateur de néologismes tirera deux ans plus tard l’appellation « néo-impressionnisme » alors qu’il n’adoptera jamais le mot « pointillisme ». La déambulation commence avec des artistes déjà rencontrés plus tôt : Maximilien Luce et Paul Signac, représenté ici par une merveilleuse scène d’intérieur (ill. 12) qui s’inspire assez directement des œuvres de Gustave Caillebotte. Un dimanche constitue une allégorie de l’ennui bourgeois, campé dans un décor de plantes vertes et de mobilier de style Henri II. Signac délaissa bien vite ce genre de tableau, comprenant d’instinct que sa sensibilité pointilliste saurait mieux s’exprimer à l’extérieur.


12. Paul Signac (1863-1935)
Un dimanche, 1888-1890
Huile sur toile - 150 x 150 cm
Collection particulière
Photo : Patrice Schmidt
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13. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Les Îles d’Or, entre 1891 et 1892
Huile sur toile - 59,5 x 54 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/P. Schmidt
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Fénéon ne défendit pas que Signac et Seurat : un essai dans le catalogue et la présence d’un des plus beaux tableaux d’Henri-Edmond Cross (ill. 13) sur les cimaises du Musée de l’Orangerie rappellent l’importance de son engagement envers l’artiste, qu’il encouragea d’abord comme critique puis comme marchand en lui offrant un contrat stable et une grande monographie qui lui assura un succès international, comme collectionneur aussi, en achetant les tableaux qu’il aimait, comme exécuteur testamentaire en organisant sa vente posthume, comme éditeur enfin en publiant ses carnets après sa mort, assurant aussi sa postérité. Cross partageait aussi bien les convictions anarchistes que les passions littéraires de Fénéon : simple étude mais vrai chef-d’œuvre, Les Îles d’Or furent immédiatement préemptées par l’État lors de la vente des collections de 1947 et constituent aujourd’hui l’un des fleurons du Musée d’Orsay. L’exposition donne l’occasion de rapprocher le tableau de Cross de l’une des toiles japonisantes (ill. 14) peintes par Signac à Concarneau en 1891, dont Fénéon disait qu’elles symbolisaient « les heures et les saisons sur la mer ». Ces magnifiques paysages reflètent aussi le souhait de Signac d’établir en peinture une analogie avec la musique, préoccupation partagée par les artistes symbolistes : il y a quelques années, le Musée de l’Orangerie accueillait déjà une très intéressante exposition dédiée à ce thème (voir l’article).


14. Paul Signac (1863-1935)
Soleil couchant. Pêche à la sardine. Adagio. Opus 221, 1891
Huile sur toile - 65 x 81 cm
New-York, The Museum of Modern Art
Photo : John Wron
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Déjà grisé par Signac et Cross, le visiteur découvre ensuite un ensemble exceptionnel de vingt-cinq œuvres de Seurat, composant plusieurs cimaises magnifiques où l’on admire une série de dessins - les célèbres « Noirs » - ainsi qu’une suite de cinq marines qui ont traversé la Manche ou l’Atlantique pour l’occasion. Les relations de Georges Seurat et Félix Fénéon furent d’abord artistiques avant d’être amicales mais sa passion pour l’artiste ne cessa jamais d’habiter le critique, qui fut bouleversé par sa mort prématurée en 1891 et n’eut de cesse de promouvoir son art jusqu’à la fin de sa propre vie. Cette étourdissante mini-rétrospective Seurat, que Fénéon qualifiait de « Puvis modernisant », constitue donc le cœur de l’exposition du Musée de l’Orangerie et s’incarne également dans l’un des plus intéressants essais du catalogue, dû à la plume alerte d’Isabelle Cahn.


15. Vue de l’exposition Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie
Photo : Sophie Crépy
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16. Vue de l’exposition Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie
Photo : Sophie Crépy
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On y apprend que l’inventaire de l’atelier de Seurat fut confié, un mois après sa mort, au trio Luce-Signac-Fénéon et que la rédaction du catalogue des œuvres de l’artiste occupa Fénéon jusqu’à son lit de mort en 1944. Fénéon organisa une exposition Seurat dans les bureaux de La Revue Blanche en 1900 ainsi qu’à la galerie Bernheim-Jeune en 1908. Fidèle à la mémoire de son ami, il s’offrit Une baignade à Asnières et le conserva pendant près d’un quart de siècle avant de se résoudre à le céder à la National Gallery de Londres en 1924 tandis qu’un autre des manifestes du néo-impressionnisme, Un dimanche à la Grande Jatte, rejoignit la collection de la peintre Lucie Cousturier dont les portraits de tirailleurs sénégalais étaient présentés au Musée du quai Branly - Jacques Chirac. Si ces deux tableaux d’importance capitale sont malheureusement absents du parcours, on peut toutefois y admirer la très belle étude pour Un dimanche à la Grande Jatte qui appartenait à Félix Fénéon. Tout au long de sa vie, il essaya de faire entrer Seurat au Louvre et conçut une vive amertume du désintérêt affiché des musées français pour l’œuvre de l’artiste qu’il estimait le plus.


17. Théo van Rysselberghe (1862-1926)
La Lecture par Émile Verhaeren, 1903
Huile sur toile - 181 x 241 cm
Gand, Museum voor Schone Kunsten
Photo : Hugo Maertens
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Introduite par le grand tableau (ill. 17) de Théo van Rysselberghe du musée de Gand, tristement absent de la superbe exposition que le Musée des Avelines de Saint-Cloud avait consacré à Emile Verhaeren (voir l’article), la section suivante tente de présenter succinctement l’activité littéraire de Félix Fénéon. C’est bien lui que l’on remarque à peine sur la toile, accoudé à la cheminée, écoutant le poète belge lire ses vers à une société choisie où l’on reconnaît les traits d’Henri-Edmond Cross, André Gide ou Maurice Maeterlinck. Omniprésent dans le monde des livres, Fénéon fit souvent preuve de discrétion : un respectable employé du Ministère de la Guerre pouvait difficilement signer des articles dans la presse anarchiste. Grand épistolier, sa correspondance est partiellement perdue : Françoise Cachin raconte ainsi que les lettres que s’échangeaient Paul Signac et Félix Fénéon ont disparu au cours d’un déménagement pendant la guerre. Si l’exposition évoque - sans essayer de la reconstituer - sa collection de tableaux et d’objets africains, le sort de sa bibliothèque - qu’on imagine conséquente - n’est pas abordé.


18. Félix Vallotton (1865-1925)
Félix Fénéon à la Revue Blanche, 1896
Huile sur carton - 52,5 x 66 cm
Collection particulière
Photo : akg-images/Erich Lessing
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19. Edouard Vuillard (1868-1940)
Félix Fénéon à La Revue Blanche, 1896-1898
Huile sur carton - 46,4 x 57,5 cm
New-York, Solomon R. Guggengeim Museum
Photo : Solomon R. Guggenheim Foundation
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Lorsque son procès pour anarchisme lui ferma les portes de l’administration, c’est vers la presse que se tourna Fénéon : les frères Natanson l’appelèrent dès 1895 à La Revue Blanche, où il officia comme secrétaire de rédaction puis, très vite, comme rédacteur en chef du journal jusqu’en 1903. C’est de cette époque féconde que datent deux portraits à la fois semblables et différents, où on reconnaît ses traits acérés et son iconique barbiche. Seul le premier d’entre eux est présenté au Musée de l’Orangerie : s’il n’appartint jamais à Félix Fénéon, son portrait par Félix Vallotton (ill. 18) est probablement le plus évocateur de cette période intense. Quelque temps plus tard, Édouard Vuillard peignit à son tour Fénéon à son bureau, mais dans un cadrage plus large : l’œuvre (ill. 19) est désormais conservée au Guggenheim Museum de New-York. Après la fermeture de la revue, Félix Fénéon intégra l’équipe de nuit du Figaro, en charge des faits divers. Cette expérience lui fut utile lorsqu’il rejoignit trois ans plus tard, au printemps 1906, un autre titre de la presse française : au Matin, il réinventa le genre des « Nouvelles en trois lignes », explosives condensations de l’esprit qui font penser à quelques tweets d’un autre temps et qui sont encore aujourd’hui enseignées en école de journalisme. Une sélection de ces petits trésors est présente dans l’exposition via une douche sonore, ainsi que dans le catalogue ; impossible de résister au plaisir d’en citer quelques-unes : « C’est au cochonnet que l’apoplexie terrassa, à 70 ans, M. André, de Levallois : sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus », « Pour la cinquième fois, Cuvillier, poissonnier à Marines, s’est empoisonné, et, cette fois, c’est définitif » ou « L’ex-maire de Cherbourg, Gosse, était en proie à un barbier, quand il cria et mourut sans que le rasoir y fût pour rien ».

20. Pierre Bonnard (1867-1947)
Les frères Bernheim-Jeune, 1920
Huile sur toile - 166 x 155,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski
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En novembre 1906, nouveau coup de canon : Félix Fénon fut nommé directeur de la section moderne de la galerie Bernheim-Jeune. L’ex-fonctionnaire anarchiste, ami des artistes et des écrivains, s’institutionnalise. Cette partie moins étudiée jusqu’ici par l’historiographie de Fénéon fait l’objet d’une section dédiée au sein de l’exposition du Musée de l’Orangerie où manque, hélas, le beau portrait (ill. 20) de Gaston et Josse Bernheim par Pierre Bonnard, pourtant bien présent au Musée du quai Branly - Jacques Chirac : sans doute n’avait-il pas le droit de traverser la Seine. Un passionnant essai de Béatrice Joyeux-Prunel, qui avait reçu le Prix du Musée d’Orsay pour son ouvrage sur l’internationalisation de la peinture avant-gardiste parisienne entre 1855 et 1914 (voir l’article), rappelle l’importance d’un tel recrutement pour la galerie : Félix Fénéon, ancien de La Revue Blanche, était alors un acteur majeur du Paris littéraire et artistique. Devenu marchand de ses amis néo-impressionnistes, Fénéon travailla aussi à la promotion des Nabis mais surtout des membres d’une jeune écurie prometteuse : les Fauves.

21. Henri Matisse (1869-1954)
Intérieur à la fillette (La Lecture), 1905-1906
Huile sur toile - 72,7 x 59,7 cm
New-York, The Museum of Modern Art
Photo : Paige Knight
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Fournissant des contrats exclusifs aux artistes, bénéficiant d’un solide réseau implanté dans toute l’Europe, Fénéon joua un rôle majeur dans l’exportation des œuvres d’un artiste comme Henri Matisse, qu’il fit connaître et acheter en Allemagne ou en Scandinavie. Bénéficiant de la confiance des frères Bernheim, Fénéon put conserver toute sa liberté d’action : comme le raconte Henry Dauberville, fils de Josse Bernheim, « aucun collaborateur ne fut plus fantaisiste : il faisait exactement ce qu’il voulait et négligeait les affaires les plus urgentes avec une sorte de volupté ». Les frères Bernheim durent souvent aller faire chercher en taxi le directeur de leur galerie pour s’assurer de sa présence aux heures de bureau ! Si Félix Fénéon n’a pas laissé d’écrits sur Matisse - qu’on rêverait de lire - il acheta lui-même quelques œuvres au peintre, dont l’Intérieur à la fillette du MoMA de New-York (ill. 21) et lui organisa plusieurs expositions à la galerie Bernheim-Jeune, dont tous les tableaux n’étaient pas à vendre : le public put notamment y admirer des œuvres prêtées par des collectionneurs comme Alphonse Kann ou Leo Stein mais aussi certaines toiles destinées à partir pour la Russie chez Morosov ou Chtchoukine.


22. Umberto Boccioni (1882-1916)
Le Rire, 1911
Huile sur toile - 110,2 x 145,4 cm
New-York, The Museum of Modern Art
Photo : MoMA/Scala
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23. Carlo Carrà (1881-1966)
Les Funérailles de l’anarchiste Galli, 1910-1911
Huile sur toile - 198,7 x 259,1 cm
New-York, The Museum of Modern Art
Photo : Paige Knight
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L’exposition du Musée de l’Orangerie se conclut par une section dédiée au futurisme italien, à qui Félix Fénéon organisa en février 1912 la toute première exposition parisienne dans les salons de la galerie Bernheim-Jeune. Pour les futuristes, il s’agissait là d’une extraordinaire opération : Paris était encore la capitale mondiale de l’art. Ce bouquet final en forme d’explosion colorée peut surprendre, venant après La symphonie pastorale de Bonnard, mais l’anarchiste Fénéon n’a pas dû manquer de se reconnaître dans les futuristes. Lorsque Filippo Tommaso Marinetti se propose de « détruire des musées, des bibliothèques, des académies de toutes sortes » dans son manifeste publié en 1909 dans Le Figaro, comment ne pas penser aux propos de Félix Fénéon quelques années plus tôt, quand il déclarait : « Nous applaudirions à un incendie assainissant le hangar luxembourgeois si ne s’accumulaient là des documents indispensables aux monographes futurs de la bêtise au XIXe siècle » ? Les trente-quatre toiles de l’exposition constituent un sommet du futurisme : comme l’écrit Starr Figura dans son essai du catalogue, elles combinent les principes néo-impressionnistes de la couleur, la fracturation cubiste des formes et l’intérêt futuriste pour les thèmes urbains. Le Rire d’Umberto Boccioni (ill. 22) et Les Funérailles de l’anarchiste Galli de Carlo Carrà (ill. 23), toutes deux venues du MoMA new-yorkais à l’occasion de l’exposition, rappellent l’importance de la manifestation organisée par un Fénéon toujours précurseur.

Aussi belle pour l’œil que pour l’esprit, cette exposition s’impose comme l’une des manifestations les plus réussies de la saison : ce résumé foisonnant de plus d’un demi-siècle de vie littéraire et artistique a enfin permis de lever le voile sur celui qui fut l’une des éminences grises de l’art moderne, aussi pluriel que mystérieux. Félix Fénéon a vécu avec et pour les artistes et les nombreux portraits de ce dandy rebelle réunis ici sont autant d’hommages que lui a rendus la plus brillante communauté artistique de son époque. On regrette, bien sûr, quelques manques cruels dans le choix des œuvres ou l’évocation minimaliste de Fénéon directeur artistique et collectionneur, sans parler de la déplorable mais traditionnelle absence de notices dans le catalogue, qui se lit pourtant d’une traite et ne donne qu’une seule envie : revoir encore une fois cette magnifique exposition avant sa fermeture.

Commissariat : Isabelle Cahn et Philippe Peltier

Sous la direction d’Isabelle Cahn et Philippe Peltier, Félix Fénéon. Critique, collectionneur, anarchiste, Coédition Musées d’Orsay et de l’Orangerie / Réunion des musées nationaux - Grand Palais / Musée du quai Branly - Jacques-Chirac, 2019, 320 p., 39,90€. ISBN : 9782711874446.


Informations pratiques : Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries, 75001 Paris. Tél : +33 (0)1 44 50 43 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h à 18h. Tarifs : 9 € (réduit : 6,5 €).
Site du Musée de l’Orangerie.

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