Entre un monument et un autre, nous refusons de choisir

Victor Orsel (1795-1850)
Chapelle du Mariage
Paris, église Notre-Dame-de-Lorette
Photo : Didier Rykner
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La Région Île-de-France, l’association Dartagnans et le journal Le Parisien sont partenaires pour une opération appelée « Sauvons nos monuments ». Celle-ci consiste à demander à des porteurs de projets de restauration de se porter candidats pour recevoir une aide importante. Les organisateurs, après avoir sélectionné 18 projets (deux par départements), ont lancé une opération très médiatisée de vote du public qui doit, avant le 8 novembre, choisir un projet sur les deux pour chaque département. Les lauréats bénéficieront à la fois d’une subvention importante de la Région (jusqu’à 300 000 € pour les monuments inscrits, jusqu’à 200 000 € pour les monuments classés et jusqu’à 150 000 € pour les monuments labellisés), et d’une opération de crowdfunding lancée par Dartagnans.
Nous avons été, à plusieurs reprises, contactés par des amis ou des lecteurs pour que La Tribune de l’Art fasse la publicité de cette opération, voire appelle à voter pour tel ou tel projet, notamment pour la restauration de Notre-Dame-de-Lorette à Paris (il s’agit de la restauration de la chapelle des Mariages de Victor Orsel - ill. 1 - dont les travaux menés par la COARC ont d’ailleurs heureusement commencé) qui se trouve opposée au Musée de l’Éventail. Dans les autres départements, on met en concurrence un château avec un château (dans l’Oise), une collégiale avec une collégiale (en Seine-et-Marne), ou des monuments de genres différents dans les autres départements.

Mais nous ne pouvons, en aucune façon, adhérer à cette opération, et encore moins à ce principe de faire voter le public pour savoir quel monument il faut sauver, et par conséquent quel monument sera abandonné à lui-même. Certes, ce simulacre de démocratie est un peu différent du budget participatif parisien qui consiste à voter pour des chantiers de la Ville de Paris dont beaucoup - ceux concernant l’entretien du patrimoine - ne sont pas de l’ordre du facultatif, mais bien de la mission première de la Ville. Ici, aucune loi n’oblige la région Île-de-France, et encore moins Dartagnans et Le Parisien à aider tel ou tel monument. Mais s’ils choisissent de le faire, ils doivent assumer leurs choix sur des critères objectifs : importance du monument en question, urgence de la restauration, qualité du projet, etc. On aimerait savoir comment le public, qui ne connaît pas tous ces monuments dont il découvre souvent l’existence à l’occasion de ce concours, va se décider. Que sait-il du Musée de l’Éventail et de ses extraordinaires collections qui doivent absolument être sauvées ? Connaissent-ils le parc Boussard et le théâtre de Bligny qui sont opposés dans l’Essonne ?
Le site consacré à l’opération ne prend même pas le temps de présenter chaque monument, d’expliquer dans quel état ils sont, sur quoi portera d’abord la restauration ni quelle est l’urgence de l’intervention. Et quand on constate que parmi ces projets se trouve un monument appartenant à l’État, comme le four à bois de la Cité de la Céramique, dans la manufacture de Sèvres, on se dit que la différence entre ce vote et celui du budget participatif de Paris n’est pas vraiment évidente.

2. Église troglodyte de Haute-Isle
Photo : Didier Rykner
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Nous ne jetons pas la pierre aux organisateurs qui, après tout, essayent de faire quelque chose pour remédier comme ils le peuvent aux carences du financement des monuments historiques en France et qui ont au moins le mérite de mettre le patrimoine à la une de l’actualité. Mais nous contestons formellement cette manière de choisir les projets à soutenir, selon des critères qui n’en sont pas. Puisque la région Île-de-France souhaite montrer son intérêt qui semble réel pour les monuments historiques, nous lui suggérons la seule manière honorable de traiter cette situation : décider de financer les dix-huit monuments dont elle a considéré qu’ils sortaient du lot, et aider à la fois l’église Notre-Dame-de-Lorette et le Musée de l’Éventail, à la fois la collégiale de Crécy-la-Chapelle et celle de Montereau, à la fois l’horloge astronomique des Orphelins d’Auteuil et la ferme Mazier d’Aubervilliers. Nous ne connaissons pas tous ces monuments, mais nous avions consacré un article à l’église Saint-Louis de Vincennes, et un autre à l’église de Haute-Isle, de la plus haute importance patrimoniale (ill. 2). Comment peut-on demander au public de choisir entre la restauration de cet exemple rare d’architecture troglodyte et celle du château de Vigny, édifice du XVIe siècle, menacé par la mérule (voir cet article du Parisien). Les deux doivent être soutenus.

Surtout, il serait temps une fois pour toutes, comme nous ne cessons de l’écrire, que le ministre de la Culture et le gouvernement prennent à bras le corps cette question du financement pérenne des monuments historiques. À quoi sert de former des ouvriers pour travailler sur le chantier de Notre-Dame ceux-ci n’ont plus de travail une fois le chantier terminé ? Nous avons, à plusieurs reprises, écrit ici ce qu’il conviendrait de faire pour mettre enfin à niveau le budget dédié au patrimoine, sans que cela vienne gréver celui du pays, et sans que cela représente une charge fiscale supplémentaire. Puisque ces idées ne sont toujours pas prises en compte par le ministère de la Culture, nous répétons à nouveau ce que nous proposons : une taxe de 0,50 centimes, voire d’un euro sur toutes les nuitées des touristes en France et un prélèvement de 1,8% sur les mises de la Française des Jeux. Nous répétons que ces mesures sont indolores : parce qu’une taxe qui augmenterait de 3,50 voire 7 € une semaine de vacances en France (d’ailleurs en grande partie payée par des touristes étrangers) est absolument indolore sur un budget de vacances, et parce que diminuer légèrement les montants reversés aux gagnants des jeux de hasard (rappelons que 66% reviennent aux joueurs) ne diminuerait en aucune façon l’attractivité de ces jeux.

Tant que le budget affecté annuellement au patrimoine n’atteindra pas le montant, parfaitement accessible, de 800 millions à 1 milliard par an , nous en serons réduits à ces expédients insupportables dont le principe n’est pas très différent de celui du choix de Sophie.

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