Du Grand Louvre au petit Louvre

Didier Rykner
Colonnade du Louvre
Photo : Jean-Pierre Dalbéra (CC BY 2.0)
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Nous avions promis un bilan de l’action du président-directeur du Louvre Jean-Luc Martinez depuis son arrivée en 2013. Cet article, que nous avons mis du temps à écrire tant il y a de choses à dire, se trouve ici. Il est très long car il est normal que notre constat sévère soit argumenté comme il est normal aussi de prendre du recul et de nous interroger sur les conséquences à terme de la politique qui est actuellement menée.

Le Louvre a la chance de bénéficier d’un prestige inégalé. Il est indéniable que ce musée possède encore une image positive auprès du grand public et des personnes peu férues d’art ou qui ne s’intéressent pas de près à ce qui s’y passe. Il reste que cette image se fissure largement, que ce soit en interne, dans les musées français ou, plus grave encore, à l’international. L’affaiblissement du Louvre est général et l’isolement de son président évident.

En interne d’abord. La série d’interviews que nous avons publiée sur les réserves de Liévin démontre que la grande majorité des conservateurs est opposée à ce projet pour des raisons évidentes qui n’ont rien à faire avec un quelconque égoïsme. Il s’agit simplement de permettre au Louvre de travailler, de poursuivre ses travaux de recherche et d’accueillir au mieux les étudiants et les chercheurs du monde entier. Ce qui ne sera objectivement plus possible après le déménagement des réserves du Louvre en ce lieu éloigné choisi pour de strictes considérations politiciennes.
Mais le personnel du musée du Louvre, notamment le personnel scientifique, n’a pas que ces griefs contre son président. Il est à peu près impossible de rencontrer quelqu’un y travaillant qui défende sa politique. Car celle-ci, comme nous le détaillons dans notre article, est indéfendable : politique d’expositions médiocre, acquisitions en berne (le refus initial d’acquisition des deux Rembrandt en 2015 a en définitive coûté très cher à la France), rénovation du pavillon de l’Horloge complètement ratée et très coûteuse, incapacité de déléguer... Plusieurs directeurs de département même sont fortement opposés à leur président-directeur mais ils n’ont pas d’autre choix que de mettre en œuvre sa politique, faute de quoi ils devraient partir. L’éviction en 2013, sans raison objective autre sans doute que l’ombre portée sur les résultats de Jean-Luc Martinez dans son propre département, de deux grandes directrices, Geneviève Bresc, aux Sculptures et Guillemette Andreu-Lanoé, aux Antiquités Egyptiennes, qui symbolisaient dans le monde entier l’excellence scientifique du Louvre, avait frappé les esprits. Tout le monde n’a pas le courage d’un Jean-Pierre Cuzin qui, à l’époque, avait démissionné de son poste pour protester contre Henri Loyrette. Ils ont même dû signer sur notre site un texte défendant les réserves du Louvre à Liévin. Ceux qui connaissent les vraies positions sur ce sujet de plusieurs d’entre eux ont dû sourire à cette lecture.

Désavoué - en silence, devoir de réserve oblige - par ses anciens pairs, Jean-Luc Martinez est également fortement décrié par les directeurs des musées français. Là encore, personne ne s’exprimera ouvertement, personne ne voudra être cité car tous ces musées empruntent régulièrement des œuvres au Louvre, et doivent demander l’avis des grands départements (c’est-à-dire, on le sait, en réalité des départements du Louvre) pour leurs acquisitions. Personne ne peut se permettre de se fâcher avec le Louvre, encore moins avec son président-directeur qui reste une des personnes les plus puissantes du monde de l’art en France.

Quant à l’international, l’ouverture du Louvre Abu Dhabi a sans doute beaucoup impressionné, même si Jean-Luc Martinez n’y est en réalité pour rien, tout le projet ayant été négocié et préparé par l’équipe précédente. La vérité est que désormais France Muséums et le Louvre sont ravalés par les émirats au rang de simples fournisseurs.
Ailleurs, dans le monde des musées internationaux, le crédit de Jean-Luc Martinez n’est pas plus haut. Nous avons cité quelques exemples dans notre article de la manière dont il traite les directeurs et conservateurs étrangers, ainsi que les mécènes. Nous aurions pu multiplier ces exemples et nous encourageons nos confrères journalistes à enquêter sur ce sujet.

Jean-Luc Martinez aime se plaindre que la conjoncture n’est pas bonne. Le mécénat nous dit-il, a baissé de manière globale, mais moins au Louvre qu’ailleurs. Nous avons vérifié les chiffres dans notre article (auquel nous renvoyons) : c’est tout simplement faux. De même, la fréquentation du musée s’est effondrée, mais c’est bien sûr, d’après lui, la faute des attentats ! Il n’a évidemment sur ce plan pas tout à fait tort, et tous les musées ont souffert. Mais que voit-on si l’on regarde de plus près ? Que le nombre de visiteurs du Louvre n’a cessé de diminuer depuis que Jean-Luc Martinez est à sa tête [1] ! En 2012, il était de 9,72 millions, en 2013 de 9,33, en 2014 de 9,26, en 2015 de 8,52 ! Celui de l’année 2016, la seule pendant laquelle les attentats ont eu un effet dissuasif indiscutable (nous ne disposons pas encore des chiffres de 2017), était de 7,1 millions. Soit entre 2012 et 2016 une baisse de 26,9% de la fréquentation !
Comparons donc ce chiffre avec la chute de la fréquentation entre 2012 et 2016 à Orsay et à Versailles : pour Orsay, elle est passée de 3,6 millions à 3 millions, soit 16,7% de moins ; pour Versailles, de 7,2 millions à 6,31 millions, soit une baisse de seulement 12,4% ! Oui, les attentats ont pesé sur la fréquentation du Louvre, mais sans doute pas davantage que la politique qui y est menée.

Un mécénat et une fréquentation en forte baisse, une politique scientifique désavouée par ses pairs, une image internationale dégradée, des fermetures de salles de plus en plus fréquentes… le Louvre s’agrandit par la taille avec l’ouverture du Louvre Abu Dhabi et le début de la construction des réserves à Liévin, mais en réalité, il rapetisse. Du Grand Louvre au petit Louvre, voilà le vrai bilan d’un mandat de cinq ans.

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