Deux préemptions à la vente Altounian chez Artcurial

Alexandre Lafore 1 1 commentaire

21/09/19 - Acquisitions - Paris, Musée du Louvre ; Cluny, musée Ochier - Le catalogue de la vente de la collection du marchand Joseph Altounian (1889-1952) annonçait la couleur en présentant celui-ci comme « l’antiquaire des musées, l’ami des artistes ». Né à Constantinople à la fin du XIXe siècle, Altounian était passé des rives du Bosphore à celles de la Seine, vivant à Paris où il fréquentait le Bateau-Lavoir et ses artistes. Il avait rencontré en 1922 Henriette Lorbet, descendante d’une famille d’antiquaires de Bourgogne, et le couple s’était ensuite installé à Mâcon. Exposée chez Artcurial en même temps que La Biennale Paris, la collection avait bénéficié d’une mise en scène de Yann Le Coadic et Alessandro Scotto pour ses pièces phares. On y admirait notamment six dessins d’Amedeo Modigliani, ami du collectionneur, dont une superbe Tête [1] (ill. 1) que la maison de ventes avait habilement rapprochée de plusieurs sculptures médiévales dont les deux plus belles ont été fort intelligemment préemptées par les musées français !


1. Amedeo Modigliani (1884-1920)
Tête - Vers 1911-1912
Crayon sur papier - 43 x 26,5 cm
Photo : Artcurial
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2. Torse d’homme barbu ou prophète - vers 1115 - 1130
Sculpture en pierre calcaire fragmentaire - 24,1 cm
Cluny, Musée Ochier
Photo : Artcurial
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C’est le Centre des monuments nationaux qui a exercé en premier son droit de préemption, comme nous l’a appris un tweet de son président Philippe Bélaval. Le CMN s’est porté acquéreur, avec le soutien du Ministère de la Culture, d’une tête d’homme barbu ou de prophète (ill. 2) en pierre calcaire, sculptée vers 1115-1130 et provenant certainement de l’abbaye de Cluny. Adjugée 78 000€, cette tête rejoindra les collections du Musée Ochier de la ville de Cluny, où sont déjà exposés de nombreux fragments issus notamment des fouilles archéologiques menées sur le site de l’abbaye. Elle avait été acquise sur place, dans les années 1920, par la belle-mère de Joseph Altounian et constitue un des rares vestiges conservés du décor roman de l’abbaye de Cluny, qui fut des siècles durant l’un des plus importants édifices religieux d’Occident avant de disparaître presque intégralement dans les tourments révolutionnaires. Grâce à sa belle-famille, implantée dans la région, Joseph Altounian s’est retrouvé en possession de plusieurs sculptures clunisiennes dont certaines ont déjà intégré de prestigieuses collections depuis des décennies : citons par exemple le bel ange du Metropolitan Museum (ill. 3) ou le chapiteau orné d’une scène de vendanges (ill. 4) acquis par le musée du Louvre en 1929.


3. Fragment de relief avec un ange
Vers 1115-1135
Pierre calcaire - 34,9 cm
New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters
Photo : MMA (domaine public)
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4. Chapiteau orné d’une scène de vendanges
1120-1125
Pierre calcaire - 63,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/T. Ollivier
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5. Jean-Baptiste Lallemand (1716-1803)
Vue intérieure de la nef de l’abbatiale de Cluny III, vers l’abside, vers 1779/1780
Encre brune et lavis brun et gris, rehauts de gouache blanche - 30 x 23 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/T. Querrec
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Par comparaison avec d’autres sculptures rescapées de la démolition, les spécialistes ont pu dater celle-ci des années 1115-1130 : on y retrouve en effet des caractéristiques communes avec des fragments du portail occidental de la troisième église abbatiale de Cluny, mieux connue aujourd’hui sous le nom de « Cluny III ». Ce chef-d’œuvre de l’art roman a fait l’objet d’une exposition au musée Ochier en 1988, où la tête avait pu être pour la première fois confrontée au corpus existant, et plus récemment d’une exposition parisienne au musée national du Moyen Age. À cette occasion, les plus belles sculptures provenant de l’édifice avaient été rassemblées, parmi lesquelles un aigle acquis de Joseph Altounian par le musée du Louvre, avec le soutien de la Société des Amis du Louvre. Symbole de saint Jean l’Évangéliste, cet aigle est l’un des morceaux les mieux conservés des fragments du grand portail de Cluny III. L’an dernier, il a été rejoint au Louvre par une tête d’apôtre provenant du même décor. Le musée parisien s’est également enrichi en 2018 d’un des plus importants témoignages graphiques de l’abbatiale de Cluny III : un dessin de Jean-Baptiste Lallemand (ill. 5), souvent reproduit dans la littérature spécialisée, a enfin pu gagner les collections nationales.


5. Ile-de-France, dernier quart du XIIIe siècle
Ange musicien
Pierre calcaire - 74,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Artcurial
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6. Ile-de-France, dernier quart du XIIIe siècle
Ange musicien
Pierre calcaire - H. 74,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Artcurial
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Dans la vente organisée chez Artcurial, la tête clunisienne était immédiatement suivie d’un très bel ange - qui a malheureusement perdu ses ailes - en pierre calcaire, considéré comme le fleuron de la collection Altounian : il a été emporté pour 78 000 € par le musée du Louvre. Acquis à Paris par l’antiquaire, cet ange musicien (ill. 6 et 7) a bénéficié récemment d’une superbe restauration due à Juliette Lévy, qui a permis d’en savoir plus sur son origine, sa datation et sa fonction : il a certainement été exécuté en Île-de-France sous le règne de Philippe le Bel et devait appartenir à un groupe d’anges porteurs des instruments de la Passion ou sonnant de la trompette, intégré dans le décor d’un portail dédié au Jugement Dernier. Ses joues gonflées par l’action de souffler dans un instrument semblent accréditer cette dernière hypothèse mais sa relative petite taille suggère quant à elle son appartenance à un décor intérieur. La coiffure de cet ange, avec des cheveux aux épaisses mèches ondulantes stylisées retenues par un fin bandeau qui est caché sur le devant par d’autres boucles plus fines, mais visible en observant la statue de profil (ill. 8) est comparable à celle d’autres figures d’anges exécutées à la même époque, avec quelques variantes. Il faut ici citer le groupe de statues d’anges qui ornaient l’église prieurale Saint-Louis de Poissy, fondée par Philippe IV le Bel en l’honneur de son grand-père Louis IX, qu’il fit canoniser en 1297 : trois d’entre elles sont conservées au Musée de Cluny et quatre autres sont visibles au Musée du Louvre. On retrouve en effet une coiffure équivalente dans la figure de l’ange tenant une couronne du Louvre tandis que l’ange soufflant dans une trompette permet de comprendre l’attitude de la sculpture judicieusement préemptée par le Louvre cette semaine.


7. Ile-de-France, dernier quart du XIIIe siècle
Ange musicien (détail)
Pierre calcaire - H. 74,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Artcurial
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