Depuis quelques semaines, tout le monde n’a que cette expression à la bouche : « intelligence artificielle ». Cela est notamment dû à la mise en ligne du logiciel ChatGPT, un « robot conversationnel », censé pouvoir répondre aux questions sur « tous les sujets possibles et imaginables », si l’on en croit cet article et beaucoup de ceux qui ont été publiés depuis. Certains prétendent même que l’outil permettrait de créer des copies scolaires obtenant de bonnes notes, au point que Sciences Po a cru nécessaire d’en interdire l’utilisation. Cela en dit davantage sur le niveau actuel des étudiants que sur la capacité réelle de ce logiciel. En tout cas dans le domaine de l’histoire de l’art, comme nous allons le voir.
Précisons néanmoins qu’il n’est pas question pour nous de remettre en cause ou de douter des progrès stupéfiants réalisés par les développeurs informatiques. Le site permet en effet de tenir une conversation apparemment logique et censée avec une machine. Il s’agit incontestablement d’un outil qui peut servir à de multiples usages. Nul doute qu’il pourra certainement remplacer les « journalistes » aujourd’hui chargés de « bâtonner » des dépêches d’agence ou des communiqués de presse, c’est-à-dire les réécrire sans y apporter de réelle plus-value. Ce n’est pas très grave. Mais avant qu’il puisse enquêter, hiérarchiser et analyser les informations, ou écrire de vrais articles d’histoire de l’art, nous avons un peu de temps devant nous.
Revenons donc à notre discipline. Nous avons interrogé ChatGPT sur quelques sujets assez simples. Les réponses sont hilarantes. C’est ainsi que sur le Bernin, nous avons appris, outre quelques généralités, que celui-ci était l’auteur de Saint-Pierre-de-Montmartre, de la fontaine de Trevi, et du tombeau de Louis XIV à Versailles. Ces informations intéressantes ont été obtenues en plusieurs fois. Quand nous lui disons qu’il se trompe, ChatGPT n’est pas du genre à se vexer. Il s’excuse platement et nous donne de nouvelles informations, souvent tout aussi fausses. Par exemple, quand nous lui expliquons que le Bernin n’a jamais sculpté de tombeau de Louis XIV (mort en 1715 rappelons-le, quand le Bernin est mort lui en 1680…), il reconnaît bien volontiers son erreur puisqu’il nous affirme, sans rire, que le tombeau de Louis XIV a été créé par Louis Le Vau et Hardouin-Mansart (ill. 1). Et il nous apprend aussi qu’en revanche le Bernin a créé le monument funéraire de Philippe d’Orléans, le frère du roi, qui « est considéré comme l’une des œuvres les plus importantes du Bernin en dehors de l’Italie » (ill. 2). Et il nous décrit même ce monument : « Il se compose d’une statue en marbre blanc représentant le duc d’Orléans, placée sur une base ornée de putti et de symboles de la mort. Au-dessus de la statue, une allégorie de la Mort tenant une torche et une couronne funéraire se dresse, tandis que deux anges soutiennent une couronne de lauriers. L’ensemble est surmonté d’un dôme soutenu par quatre colonnes, avec des allégories de la Force, de la Prudence, de la Justice et de la Tempérance. » Un scoop indéniable, Philippe d’Orléans étant d’ailleurs lui-aussi mort longtemps après le Bernin.
Restons avec le Bernin : quand nous indiquons que la fontaine de Trevi, construite à partir de 1732, ne peut l’avoir été par le Bernin, après s’être confondu en excuses (une habitude chez lui, ce ChatGPT est très poli), il reconnaît son erreur, pour nous apprendre aussitôt que : « Le roi de France était un grand admirateur de l’art baroque et de l’œuvre de Bernini en particulier, et il a commandé des copies et des répliques de certaines de ses sculptures. » Il a donc « commandé une copie de la sculpture de Bernini "L’extase de sainte Thérèse" pour l’église de la Sorbonne à Paris. Cette copie, réalisée par le sculpteur français François Girardon, est considérée comme l’une des grandes réalisations de la sculpture baroque en France. » (ill. 3). Mieux encore, « Louis XIV a également commandé une réplique de la fontaine de Trevi (ill. 4) de Bernini [il y tient] pour le parc de Versailles. Cette réplique, appelée la "fontaine de Latone" (ill. 5), a été conçue par le sculpteur français Gaspard Marsy ». Donc, si ChatGPT admet - difficilement - que le Bernin n’est pas l’auteur de la fontaine de Trevi, Louis XIV l’a néanmoins fait copier pour Versailles, avant 1681 donc, année de la mort de Gaspard Marsy [1]. Cette information comme celle de la présence d’une copie par Girardon de Sainte Thérèse en extase à la Sorbonne ne sont pas garanties par La Tribune de l’Art...

Gaspard Marsy (1624-1681) et
Balthazar Marsy (1628-1674)
Bassin de Latone
Versailles
Photo : Jean-Marie Hullot (CC BY 3.0)
Nous pourrions continuer longtemps avec ce grand n’importe quoi et nous encourageons nos lecteurs à le faire eux-mêmes, c’est vraiment très drôle. Ce qui est inquiétant néanmoins n’est pas que le logiciel se trompe sans arrêt, c’est que certains pensent manifestement qu’il est fiable, et que sans doute beaucoup vont désormais s’y référer en prenant pour argent comptant ses âneries. On est ici bien loin d’une quelconque « intelligence » artificielle ou pas. Les mots ont un sens.
à 97 % pour la Vierge et 86 % pour Jésus...
Photographe non identifié

Madone Sixtine
Huile sur toile - 265 × 196 cm
Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister
Photo : Domaine public
Autre application de l’ « intelligence artificielle » qui a donné lieu à plusieurs articles sur deux tableaux différents, mais avec des problématiques comparables : l’attribution. L’« intelligence artificielle » permettrait désormais de trouver l’auteur d’une peinture avec une probabilité très élevée, sûrement davantage en tout cas que celle des historiens de l’art.
Le premier tableau est une Vierge à l’Enfant (ill. 6). L’histoire est classique : un collectionneur achète cette œuvre et se persuade qu’il s’agit d’un tableau authentique. Comme aucun spécialiste n’y croit, il se tourne vers toutes les techniques possibles pour prouver ce qui est déjà certain pour lui. Car, selon cet article sur le site d’Europe 1 « un détail [...] attire son attention : les traits du visage des deux personnages affichent une ressemblance troublante avec ceux mis en scène dans La Madone Sixtine, célèbre toile du peintre italien Raphaël, achevé vers 1513 ». Une chose est sûre au moins : le collectionneur est observateur ! L’œuvre est effectivement une copie d’après la Madone Sixtine (ill. 7), et il ne fallait pas une intelligence très développée, même artificielle, pour le remarquer ! L’information est sortie pour la première fois dans le Smithsonian Magazine, rien que ça. On y apprend que peu de temps avant sa mort, en 1997, le collectionneur a fait don de ses peintures à un trust créé par lui, et que des chercheurs de l’Université de Nottingham et de l’Université de Bradford « ont fait une percée » : « en utilisant la technologie de reconnaissance faciale et l’intelligence artificielle, ils ont conclu que la peinture est “très susceptible d’être un chef-d’œuvre de Raphaël”. » Malheureusement, les experts de ces universités ne sont pas experts en histoire de l’art mais en « informatique visuelle ». Ils sont certainement très forts pour expertiser des visages, sans doute un peu moins pour reconnaître un vrai Raphaël. Mais l’intelligence artificielle a décrété que le peintre était l’auteur de ce tableau, puisque - c’est écrit comme légende d’une des images sur un communiqué de l’Université de Bradford : « la technologie de reconnaissance faciale utilisée pour identifier l’artiste d’une peinture de la Renaissance a conclu que les visages sont IDENTIQUES à deux de ceux du retable de la Madone Sixtine de Raphaël. » Très forts, vraiment.
D’ailleurs, l’intelligence artificielle, qui sans doute demain attribuera des Caravage (il est même étonnant que cela n’ait pas été encore le cas), aime Raphaël, et les découvertes vont sans doute être très nombreuses. C’est ainsi qu’un deuxième tableau vient lui aussi de se voir adoubé comme un Raphaël ! Et c’est le très sérieux Wall Street Journal qui nous l’apprend. Un autre collectionneur amateur (on prend soin de préciser qu’il n’est pas historien de l’art, même si on s’en doutait un peu) a acheté en 1995 une Vierge à l’Enfant avec sainte Élisabeth et le petit saint Jean-Baptiste. L’œuvre est peut-être une œuvre contemporaine de Raphaël, mais il suffit de la regarder pour comprendre qu’elle n’a aucune chance d’être un Raphaël authentique. Oui, mais l’acheteur en est sûr, et l’intelligence artificielle (on ne sait s’il s’agit de la même que pour la copie de la Madone Sixtine) le confirme ! Cette fois, c’est une firme zurichoise, Art Recognition, qui l’affirme, « avec 97 % de probabilité ».
« Le reste du monde de l’art a encore besoin d’être convaincu », écrit le journal. On se demande vraiment pourquoi.
Article garanti à 100 % écrit sans l’aide d’intelligence artificielle.



