A Rouen et au Cateau-Cambrésis, deux expositions sur le point de se terminer

L’intense activité muséale ne nous aura pas permis de consacrer un article de fond à chacune des expositions que nous avons vues. Nous proposons ici une rapide recension de deux expositions sur le point de se terminer qui méritent une tout autre fortune que notre omission.

Arts et cinéma. Les liaisons heureuses
Rouen, musée des Beaux-Arts, du 18 octobre 2019 au 10 février 2020.
Lausanne, Fondation de l’Hermitage, du 26 juin au 1e novembre 2020.

Sans qu’aucune commémoration ou programmation nationale ne les y prédestine, nombreux furent les musées à s’intéresser aux corrélations entre les arts plastiques et le cinéma ces derniers mois. Là où Nantes choisit d’étudier l’influence de Charlie Chaplin sur les avant-gardes, Nice la culture cinématographique de Matisse ou Metz les inspirations artistiques de Sergueï Eisenstein, Rouen explore avec ses « liaisons heureuses » une grande partie du XXe siècle européen. De l’impressionnisme au Pop Art, du proto-cinéma à la Nouvelle Vague, le propos est si vaste que chacune des sections semble appeler une exposition spécifique. C’est toute la force et la faiblesse de ce panorama chronologique aussi didactique que laconique. Le très succinct catalogue de l’exposition ne sera d’aucun secours. Aucune notice n’est détaillée et l’absence de bibliographie nous semble plus regrettable encore tant la connivence de la peinture avec le cinéma a été étudiée.


1. Armand Guillaumin (1841-1927)
Tempête de vent d’est à Agay, 1895
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Rouen, musée des beaux-arts
Photo : Rouen, musée des beaux-arts
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2.Auguste et Louis Lumière
Rochers de la Vierge (Biarritz), 1896
Photogramme
Lyon, Institut Lumière
Photo : Lyon, Institut Lumière
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Nous glanerons quelques jalons essentiels au fil des succincts essais rédigés par d’éminents spécialistes du cinéma, au premier rang desquels Dominique Païni, ancien directeur de la Cinémathèque française et co-commissaire érudit de l’exposition rouennaise aux côtés de Sylvain Amic et Joanne Snrech. Citons donc, dans le désordre et sans souci d’exhaustivité, l’exposition fondatrice de Beaubourg – de Dominique PaÏni, définitivement incontournable, et Guy Cogeval - « Hitchcock et l’art : coïncidences fatales », qui fit, il y a maintenant vingt ans, du cinéma un objet d’exposition ; le critique Ricciotto Canudo, premier historien du cinéma auquel nous devons l’expression « septième art » au début des années 1920 qui comptèrent d’autres grands théoriciens du cinéma tels Elie Faure et Jean Epstein ; le rôle d’Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque française qu’il dota d’œuvres d’arts plastiques dès les années 1930 ou bien encore l’indispensable traité de philosophie esthétique de Gilles Deleuze, Cinéma : Image-mouvement et Image-temps, publié en deux tomes au début des années 1980. Mentionnons enfin les récentes études critiques des historiens de l’art Georges Didi-Huberman [1], Victor I. Stoichita [2] et Alain Bofand [3], sans oublier la providentielle synthèse universitaire de Luc Vancheri, Cinéma et Peinture, parue en 2007 chez Armand Collin, qui se propose de résumer la peinture et le cinéma à trois types de relation exclusives : les « présences » (la citation d’œuvres de peinture citées et exploitées dans des fictions), les « partages » (les entreprises qui voulurent être à la fois peinture et cinéma - films peints etc) et les « passages » (tous les problèmes de peinture que le cinéma a repris et métamorphosés).


3. Robert Delaunay (1885-1941)
Football, 1918
Aquarelle - 48,5 x 61 cm
Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
Photo : Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
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4. Marcel Duchamp (1887-1968)
Anémic Cinéma, 1925
Photogramme
Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
Photo : Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
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Une centaine d’œuvres est réunie principalement issue des collections de la Cinémathèque française, assorties du fonds rouennais, de prêts publics institutionnels et privés. Sept décennies sont survolées : Monet, Pissarro, Guillaumin et les Frères Lumière (ill. 1 et 2) ; Charlot et le Ballet mécanique de Fernand Léger ; l’Anémic Cinema de Marcel Duchamp et l’orphisme de Sonia et Robert Delaunay (ill. 3 et 4) ; les expérimentations picturales et cinématographiques d’Hans Richter et Viking Eggeling ; Ernst Ludwig Kirchner, Fritz Lang, F.W. Murnau et Berthold Bartosh ; Dziga Vertov et les affiches constructivistes de Boris Bilinsky ; Luis Buñuel, Salvador Dalí et Un chien Andalou... Nous mentionnerons sans autre précision les deux dernières sections de l’exposition qui, consacrées à la Nouvelle Vague et aux gestes des peintres filmés, ne relèvent pas du champ chronologique de La Tribune de l’Art. Après Madrid et Séville, et avant Lausanne où une séance de rattrapage sera possible, Rouen présente un panthéon des plus classiques dont la mise en scène, éprouvée par un corpus d’une grande hétérogénéité (toiles, dessins, sculptures, maquettes, affiches avoisinent une trentaine d’extraits de films), constitue l’évidente réussite.

Commissaires : Sylvain Amic, Dominique Païni et Joanne Snrech.


Sous la direction de Sylvain Amic, Dominique Païni et Joanne Snrech, Arts et cinéma. Les liaisons heureuses, Snoeck, 2019, 264 p., 35 €. ISBN : 9789461615701.


Informations pratiques :Musée des Beaux-Arts, Esplanade Marcel Duchamp, 76000 Rouen. Tél : 02 35 71 28 40. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h. Tarif : 6 € (réduit : 3 €)


Devenir Matisse. ce que les Maîtres ont de meilleur 1890-1911
Le Cateau-Cambrésis, musée départemental Matisse, du 9 novembre 2019 au 10 février 2020.

« On est dans tout ce qu’on fait, dans ses premières toiles aussi bien que dans les dernières » confiait Henri Matisse au critique d’art Pierre Courthion dans « Les entretiens égarés » de 1941 [4] Pourtant jamais encore, dans la pléthore d’expositions qui lui furent consacrées - Henri Matisse ou la promesse de mirifiques succès publics -, l’œuvre de jeunesse n’avait bénéficié d’une pleine attention, chapitre toujours accessoire d’une modernité bien plus sensationnelle. Une approche lacunaire que le musée Matisse du Cateau-Cambrésis - fondé par Matisse lui-même dans sa ville natale en 1852 - corrige aujourd’hui brillamment à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance de l’artiste. Ce projet mûri cinq années durant avec l’incommensurable soutien de la regrettée Wanda Budes de Guébriant, brillante spécialiste de Matisse, décédée en mars dernier, est d’une ampleur exceptionnelle. Pas moins de deux cent cinquante œuvres (dont une cinquantaine d’œuvres des maîtres anciens et contemporains copiés, médités et interprétés par Matisse) - ont été magistralement réunies par Patrice Deparpe, directeur du musée et commissaire de l’exposition, issues d’une trentaine de collections françaises et étrangères, publiques et privées.

La liste est prestigieuse, du Louvre au MoMA, d’Orsay à la Tate, de Beaubourg au Musée Pouchkine, du Petit Palais au Moderna Museet de Stockholm, du Quai Branly au Museum of Art de Philadelphie, San Francisco, Washington, Baltimore etc. Notons que près de quatre vingt dix œuvres sont de provenance américaine, issues de ces grandes collections publiques mais aussi, et surtout, des descendants de l’artiste et de la Pierre and Tana Matisse Foundation new yorkaise. Nous reviendrons prochainement sur leur générosité toute particulière et les dons accordés au musée catésien dans le cadre de ce cent cinquantenaire. Si nous pouvons regretter l’absence de quelques œuvres phares, la Femme au chapeau de San Francisco, qui prête par ailleurs sa magnifique Assiette de fruits, L’Atelier rose, premier intérieur symphonique demeuré au musée Pouchkine pour son exposition Chtchoukine, les prêts de la monumentale Desserte du MoMA (ill. 7) ou du très bel Autoportrait du Statens Museum for Kunst de Copenhague, rapproché du non moins remarquable Autoportrait de Picasso de Philadelphie, demeurent absolument réjouissants. À ces derniers s’ajoutent de nombreuses œuvres de collections privées très rarement présentées au public, tels ces deux nus académiques, Vieillard assis et Homme debout (ill. 5), ou cette petite série de paysages peints sur le motif dans les environs de Bohain vers 1903 (ill. 6).


5. Henri Matisse (1869-1954)
Nu académique : homme debout
Huile sur toile - 81 x 65 cm
Vieillard assis (nu académique)
Huile sur toile - 65 x 54 cm
Collections particulières
Photo : JD
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6. Henri Matisse (1869-1954)
Le Chêne brûlé, Bohain, 1903
Huile sur bois - 40 x 50 cm
Collection particulière
Arbres en fleurs (Bohain), vers 1903
Huile sur toile - 46 x 38 cm
Arbres près d’une rivière, vers 1900
Huile sur carton - 29,72 x 25,4 cm
The Pierre and Tana Matisse Foundation Collection
Photo : JD
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Soulignons également la prouesse d’avoir su adjoindre aux copies littérales puis aux réinterprétations de Matisse les œuvres originales des maîtres étudiés. Sa Pourvoyeuse copiée d’après Chardin avoisine la version originale du Louvre et son étude réflectographique conduite par le C2RMF - dont la récente acquisition par le musée catésien fut commentée sur La Tribune de l’Art (voir la brève du 24/5/19) -, sa Desserte du musée Matisse niçois et du MoMA le Jan Davidsz de Heem du Louvre (ill. 7). Ajoutons Le Pied-bot de Ribera, le Jaguar dévorant un lièvre de Barye mais aussi Rembrandt, Goya, Delacroix, Corot... Et puis Rodin, Monet, Cézanne, Marquet, Derain, Signac, Van Gogh, Gauguin, Picasso, en un jeu d’influences toujours bouillonnant et d’opportuns rapprochements ponctuant l’ensemble du parcours.

La présentation chronologique illustre exhaustivement la vingtaine d’années qui, de 1890 à 1911, virent Matisse se soustraire à sa destinée juridique pour tardivement embrasser une carrière artistique. 1890 marquant l’année de la révélation artistique - cristallisée par une boite de peintures - et 1911 la fermeture de l’Académie Matisse créée trois ans auparavant. Tout est là, l’élève puis le maître rapidement réputé, l’héritage d’une famille de tisserand, les ateliers de William Bouguereau et du libérateur Gustave Moreau, l’échec aux Beaux-Arts, les belles académies sur toile ou papier, les inlassables copies du Louvre, le retour peu glorieux à Bohain, le motif mercantile des bouquets, Belle-Ile, Saint-Tropez, Collioure et la révélation de la couleur, la découverte de l’art africain (ill. 8), la récurrence des motifs - le dos, la fenêtre, la chocolatière -, l’atelier de la rue de Sèvres et ses élèves Max Weber, Oskar Moll, Rudolf Levy, Friedrich Ahlers-Hestermann, Franz Nölken, Mathilde Vollmoeller... Le propos est si vaste que quelques salles du parcours permanent du premier étage furent adjointes à l’espace réservé aux expositions temporaires au rez-de-chaussée. Des contraintes spatiales bientôt obsolètes puisque, dix-huit ans après son conséquent agrandissement, le musée Matisse catésien s’apprête, sous la houlette de Bernard Desmoulin qui mena dernièrement la rénovation du musée de Cluny, à étendre sa surface d’un tiers environ. Les deux années de travaux prévues, d’octobre 2020 à la fin de l’année 2022, le doteront de 1000m2 supplémentaires dévolus aux expositions temporaires et aux ateliers pédagogiques.


7. Henri Matisse (1869-1954)
Nature morte d’après Davidz de Heem. La Desserte, 1893
Huile sur toile - 72 x 100 cm
Nice, musée Matisse
Nature morte d’après Davidz de Heem. La Desserte, 1915
Huile sur toile - 180,9 x 220,8 cm
New York, The Museum of Modern Art
Photo : JD
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8. Henri Matisse (1869-1954)
La gitane, 1905
Huile sur toile - 55 x 46 cm
Saint-Tropez, musée de l’Annonciade
Portrait de Marguerite, hiver 1906/printemps 1907
Huile sur toile - 56 x 46 cm
Le Cateau-Cambrésis, musée Matisse
Masque Fang (Gabon)
Bois exotique peint
Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
Photo : Paris, Centre Georges Pompidou/musée national d’Art moderne
Photo : JD
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Quant au catalogue de l’exposition, pourtant conséquent, nous ne pouvons qu’une fois de plus déplorer l’absence de notices, d’autant plus dommageable que l’ouvrage devrait constituer une référence sur l’œuvre de jeunesse de Matisse. Tout s’y révèle confus : l’alternance des essais et du catalogue des œuvres qui échoue à distinguer clairement œuvres réellement présentées et comparatives, les légendes parfois inversées, la mise en page, la numérotation des œuvres et leur liste récapitulative... Un catalogue qui réussit l’exploit d’obscurcir le propos pourtant limpide de l’exposition qu’il sert.

Commissaires : Patrice Deparpe et Thomas Wierzbinski.


Sous la direction de Patrice Deparpe, Devenir Matisse… Ce que les maîtres ont de meilleur 1890-1911, Silvana Editoriale, 2019, 366 p., 35 €. ISBN : 9788836644186.


Informations pratiques : Musée départemental Matisse, Palais Fénelon, 59360 Le Cateau-Cambrésis. Tél : +33(0)3 59 73 38 00. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h. Tarif : 8 € (réduit : 6 €).

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