Tapisserie de Bayeux : les faits du prince

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1. Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner

Alors que le prêt de la tapisserie de Bayeux a été décidé par le président de la République et que notre pétition atteint les 60 000 signatures, ce qui est insuffisant, mais a permis néanmoins de largement médiatiser cette affaire, il est temps de faire le point en rappelant les faits. Des faits qui sont disponibles à tout un chacun et permettent de comprendre, sans même avoir parlé directement, comme nous l’avons fait pour nos précédents articles, avec des restaurateurs et des conservateurs en charge de son étude.

Fait : le ministère de la Culture estimait, en janvier dernier, que l’œuvre ne pouvait pas être transportée sur une longue distance sans lui faire courir de grands risques, même pour être restaurée. Nous l’avons déjà signalé, mais la vidéo publiée par la préfecture du Calvados, où la conservatrice du patrimoine, conseillère musée, l’explique, est une pièce fondamentale de ce dossier. S’il est impossible de la transporter sans risque trop important pour la restaurer, pourquoi serait-il devenu, par la grâce de la parole présidentielle, possible de la transporter pour la prêter à Londres ?

Fait : prétendre que la tapisserie, étant stockée pendant deux ans, c’est-à-dire pendant les travaux du musée, peut donc être envoyée à Londres sans problème est un mensonge. L’envoyer au British Museum, la déployer pour l’exposer, la reconditionner puis lui faire faire le chemin inverse est justement ce qui la met en péril. La stocker à proximité du musée (le lieu de stockage se trouve dans Bayeux) était logiquement la solution retenue.

2. Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner

Fait : les rares fois où une des restauratrices en charge de la tapisserie de Bayeux s’est exprimée, elle n’a rien dit d’autre, même si elle le dit d’une façon moins véhémente. Dans un débat organisé par France Culture le 22 juillet, Thalia Bajon Bouzid donnait sa réaction lorsqu’elle avait appris la décision du président de la République : « J’ai été très étonnée oui, même si on en parlait depuis un certain temps, que la décision soit prise, oui. Les conclusions de nos études ont montré que c’était compliqué, que c’était très complexe, que ça risquait d’engendrer des dégradations, à la fois durant son transport, mais également au moment de sa mise en place. Elle n’a pas encore été restaurée, elle n’a pas de soutien, elle n’a pas de doublure. Et c’est ce qui nous préoccupe. Toute manipulation sera un danger pour elle […] On risque d’avoir des dégâts qui seront irréversibles. Une déchirure, même si on la restaure par la suite, par souci d’authenticité on ne la refera pas. Elle restera déchirée. »

Fait : même un document intitulé « Préconisations de conservation pour l’exposition et la manipulation de la tapisserie de Bayeux » préalable à sa restauration, datant du 18 octobre 2021, souligne les dangers que cela lui ferait courir. Il rappelle d’abord le mauvais état de l’œuvre et les risques de toute manipulation : « L’état général et particulièrement structurel de la Tapisserie est préoccupant. La très grande fragilité de la toile de lin de fond ainsi que de la plupart des laines de broderie, nous oblige à considérer que la moindre manipulation ou tension la met en danger : risques de déchirures et de ruptures de fibres. » Un peu plus loin, alors que l’objet n’est en aucune façon le déplacement de l’œuvre sur une longue distance, on peut lire : « Si elle était transportée sur une longue distance (au-delà d’une heure de trajet), la Tapisserie de Bayeux encourrait des risques supplémentaires en raison de ses dimensions, de sa structure et de sa fragilité mécanique. ». Un peu plus loin encore : « À l’heure actuelle, il n’existe aucun système d’amortissement de vibrations qui puisse éliminer toute vibration pendant la manipulation et le transport de la Tapisserie. Cela signifie que tout transport, même en caisse climatique, engendrera des contraintes vibratoires sur la Tapisserie directement. Ces contraintes s’accumulent avec le temps, sous la forme de micro-altérations qui deviennent ensuite visibles et irréversibles (rupture de fils ou agrandissement de déchirures par exemple). Dans ce contexte, tout transport de longue distance (au-delà d’une heure) est fortement déconseillé. Plus le transport est long, plus le temps d’accumulation des micro-altérations augmente et plus le risque d’apparition d’altérations visibles et irréversibles croît. »

3. Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner

Fait : la seule étude récente consacrée à la faisabilité d’un transport sur une longue distance date de mars 2022. Or cette étude qu’il serait simple de diffuser pour prouver, une fois pour toutes, l’absence de risques graves, est cachée par le ministère de la Culture et l’Élysée. Ce n’est pas une théorie complotiste, c’est une affirmation tirée des documents liés au nouvel appel d’offre destiné à réaliser une étude complémentaire pour son transport. On y lit en effet à plusieurs reprises [1] que : « pour des raisons de confidentialité, l’administration ne communique les deux annexes ci-dessous que sur demande des candidats, le processus pour obtenir ces documents est décrit à l’article 5.2.1 du règlement de consultation ». Les deux documents sont donc cette étude de faisabilité (« Annexe 4 (confidentielle) : Étude de faisabilité pour le transport longue distance Tapisserie de Bayeux - 2022 ») et une autre étude (Annexe 5 (confidentielle) : Étude de 2023 de faisabilité « Conditionnement pour un stockage prolongé de la Tapisserie de Bayeux », Thalia Bajon Bouzid & Raphaëlle Déjean ».

Fait : l’Élysée raconte n’importe quoi. Devant la polémique qui monte, Philippe Bélaval, conseiller spécial du président pour le prêt de la tapisserie de Bayeux s’est voulu rassurant : « la tapisserie n’est pas intransportable » dit-il. Là, il joue sur les mots. Toute œuvre d’art en effet est transportable d’un point A à un point B. Mais la vraie question est : dans quel état arrivera-t-elle au point B ? Il se garde bien d’y répondre. Il s’emmêle ensuite un peu les pinceaux, expliquant d’abord qu’on a « un ensemble d’études et d’avis qui ne se placent pas sur la question de savoir si elle est transportable ou pas, mais qui cherchent à déterminer la façon de la manipuler », avant d’ajouter qu’il existe « une étude extrêmement précise, signée par plusieurs personnes » datant du début de 2025 qui détaille « les préconisations à prendre en termes de manipulation et de transport » et que celle-ci « ne dit absolument pas que cette tapisserie est intransportable ».
Faisons un peu d’exégèse. Il n’existe donc aucune étude permettant de savoir si elle est transportable ou pas, mais une étude donnant les préconisations à prendre pour la manipuler et la transporter ne dirait pas qu’elle est intransportable. Puisque ce n’était pas son objectif, mais que le transport était déjà décidé, on ne comprend pas comment le fait qu’elle ne le dise pas pourrait prouver quoi que ce soit. On admirera par ailleurs que cette étude « extrêmement précise » soit pourtant décrite avec le plus grand flou : on ne sait même pas qui l’a réalisée, sinon « plusieurs personnes » et on ne la divulgue pas, bien entendu.
Ajoutons enfin qu’il est mensonger d’affirmer qu’il n’existerait pas d’étude se plaçant sur la question du transport. Cette étude existe, elle date de mars 2022, nous l’évoquions plus haut, mais elle est « confidentielle » !

4. Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner

Terminons cet article sur une note plus légère, même si elle montre à quel point on est ici dans le fait du prince, ou du roi, comme l’on veut. Le prince, c’est Emmanuel Macron, qui pense pouvoir disposer du patrimoine national à sa guise. Et la meilleure preuve se trouve dans un des documents de l’appel d’offre que nous avons déjà mis en lien, le « Cahier des clauses techniques et particulières », un document officiel élaboré par la Direction générale des patrimoines et de l’architecture. On y lit en effet l’affirmation suivante, et stupéfiante :
« Le prêt de la Tapisserie de Bayeux, a été accordé par le Président de la République, propriétaire de l’œuvre (ou prêteur), au British Museum (emprunteur) sous la forme d’un arrangement administratif tripartite […]. »

Oui, vous avez bien lu : la Direction générale des patrimoines écrit que le président de la République est « propriétaire » de la Tapisserie de Bayeux. Il a bien le droit donc d’en faire ce qu’il veut ! Peut-être lorsqu’il quittera l’Élysée (en 2027 ou même avant) faudra-t-il la lui livrer à son nouveau domicile, dans sa caisse antivibrations ?

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