Adoubés par de grands musées, plusieurs tableaux soupçonnés d’être faux


Les faux sont partout en cette année 2016. Et des musées sont concernés. Pour les meubles, Versailles principalement était sous le feu de l’actualité. Pour les tableaux, une affaire dont nous avons déjà parlé dans une brève en mars dernier, au moins trois d’entre eux sont aujourd’hui sur la sellette (sans compter le Cranach Liechtenstein). Non pour avoir acquis l’une de ces œuvres - fort heureusement - mais pour les avoir en quelque sorte reconnues authentiques, soit en les exposant, soit, pour le Louvre, en en faisant classer une trésor national. Nous même avons reproduit ces trois œuvres sur La Tribune de l’Art sous le nom de leur auteur alors présumé.


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1. Accroché à la National Gallery de Londres l’année
dernière comme d’Orazio Gentileschi (1562-1639)
David méditant devant la tête de Goliath, vers 1610
Huile sur lapis-lazuli
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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2. Cartel du David méditant devant la tête de Goliath
à la National Gallery, en juillet 2015
Photo : Didier Rykner

Nous écrivions prudemment en mars dernier que « plusieurs autres tableaux seraient en cause, des peintures flamandes et italiennes du XVIe et du XVIIe siècle notamment : certaines sont passées en ventes publiques, deux d’entre elles sont en dépôt dans des grands musées anglo-saxons ». Nous n’avons pour l’instant aucun élément de preuve que ces deux dernières soient fausses, mais les présomptions semblent de plus en plus fortes.
Un de ces deux tableaux a déjà été plusieurs fois cité par la presse : il s’agit d’un David avec la tête de Goliath (ill. 1) sur lapis lazuli, qui aurait été peint par Orazio Gentileschi. Nous l’avions vu pour la première fois dans la rétrospective Artemisia Gentileschi, et reproduit dans notre article sur cette exposition. Et nous l’avons revu en juillet dernier, sur les cimaises de la National Gallery de Londres à qui il avait été prêté (ill. 2), avant que cette histoire ne sorte au grand jour, mais alors que nous savions que circulait déjà la rumeur qu’il s’agissait d’un faux. Nous avouons que cela ne nous avait pas paru évident. Plus étrange encore : aucun des connaisseurs que nous avons pu interroger (grands marchands, historiens d’art et conservateurs) ayant eu l’occasion d’examiner ce tableau ne le pensaient faux. La restauratrice Cinzia Pasquali, l’une des meilleures dans son domaine (elle travaille fréquemment pour le Louvre), qui l’avait nettoyé, nous a affirmé en mars 2015 sa certitude qu’il est ancien.


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2. Accroché l’année dernière au Metropolitan
Museum comme attribué au Parmesan (1503-1540)
Saint Jérôme
Huile sur panneau
Collection particulière
Photo : Didier Rykner

L’autre tableau a été accroché dans un musée américain, le Metropolitan Museum, comme « attribué à Parmigianino » (ill. 3) et nous avons déjà évoqué son implication dans cette affaire (voir la brève du 15/7/16). Pas une seconde, en le voyant, nous n’avions douté qu’il s’agisse d’un tableau de la Renaissance italienne. Nous avons appris ensuite qu’il avait été proposé au Louvre il y a plusieurs années, et que seul un manque d’enthousiasme pour l’œuvre (mais pas un doute sur son authenticité) avait empêché son achat. Ce Saint Jérôme avait été vendu le 26 janvier 2012 par Sotheby’s New York comme « cercle of Parmigianino » et provenant d’une collection particulière française, d’ailleurs doté d’une bibliographie impeccable. La première publication date de 1999 où elle est présentée par Mario di Giampaolo comme la redécouverte d’un tableau de Parmesan. Le tableau a même été exposé dans la rétrospective de l’artiste organisée à Parme en 2003 (voir notre court article). Si certains auteurs ont pu s’interroger sur son caractère autographe (Maria Cristina Chiusa le publie comme attribution incertaine, Vittorio Sgarbi comme œuvre attribuée et David Ekserdian avance le nom de Michelangelo Anselmi, d’après la notice Sotheby’s), personne à notre connaissance n’avait remis en doute son caractère de tableau ancien.

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3. Classé trésor national en 2007 comme
Frans Hals (1581/85-1666)
Portrait d’homme
Huile sur panneau
Collection particulière
Photo : C2RMF

Une troisième peinture, le Portrait d’homme de Hals (ill. 4), est encore plus problématique. En effet, Sotheby’s qui avait été chargé de le vendre à un collectionneur particulier, a prévenu son client d’un possible problème sur l’authenticité et a commissionné son étude approfondie par le laboratoire Orion Analytical. Les résultats de celui-ci sont, selon Sotheby’s, sans ambiguïté : il s’agirait sans aucun doute d’un faux qui n’a pas pu être peint au XVIIe siècle. La maison de vente a donc remboursé son client1.
Or, ce Hals avait été déclaré trésor national : le Louvre voulant l’acheter. Sur la foi du texte du refus de certificat et de la photo dont nous disposions, qui montre une œuvre peinte avec un certain brio, nous avions écrit à l’époque (voir la brève du 5/12/08) que le panneau était « époustouflant de qualité ». Un jugement que nous avions amèrement regretté après l’avoir vu quelque temps après à Londres chez le marchand Mark Weiss qui l’avait finalement acheté, le Louvre n’ayant pu l’acquérir. Car sans soupçonner à l’époque qu’il puisse s’agir d’un faux, son examen direct nous avait fortement déçu et persuadé qu’il n’avait réellement pas grand intérêt. Que l’on ait pu, même en le supposant authentique, le classer « trésor national » reste pour nous un mystère complet.

Notons enfin un point important : Christie’s Paris avait été sollicité pour la vente de trois tableaux : le Cranach, le Hals et le Gentileschi, mais n’a donné suite à aucune de ces propositions. La maison de vente avait envoyé le Cranach (censé provenir d’une collection privée belge) à Londres pour être étudié en laboratoire. Sans arriver à une certitude, les résultats des analyses ont montré suffisamment d’anomalies pour inciter Christie’s à refuser de vendre le panneau. Le Hals étant classé trésor national a été étudié à Paris, de manière moins approfondie qu’il ne l’aurait été à Londres, mais le résultat a été le même : des choses n’allaient pas, et la maison de vente n’a pas donné suite. Enfin, le Gentileschi lui avait été proposé alors qu’il était sous vitrine à l’exposition du Musée Maillol, ce qui empêchait toute étude sérieuse, raison pour laquelle elle a également décliné la proposition de le vendre. Ces tableaux, privés de provenance ancienne, en ont une récente : ils appartenaient tous au même homme, Giuliano Ruffini2, qui les avait confié en vente à des intermédiaires.

Cette affaire de faux menace de devenir la plus importante dans le domaine de la peinture ancienne depuis bien longtemps. Le plus étonnant, et ce qui perturbe réellement les acteurs du marché, c’est la qualité et la variété des œuvres concernées. Outre celles déjà citées, plusieurs dizaines d’autres tableaux (Andrea Solario, Luis Melendez…) sont soupçonnés en raison de leur provenance identique. De plus en plus d’acteurs du marché sont désormais convaincus que tous ces tableaux - y compris le Cranach du prince du Liechtenstein - sont faux. D’autres peinent encore à le croire. Quant au C2RMF, on se demande pourquoi il n’a rien trouvé de douteux sur le tableau de Frans Hals qu’il a pourtant examiné3. Celui-ci ne nous a pas non plus répondu sur le rapport qu’il a produit sur le Cranach, pour les besoins de l’enquête. Les informations parues sur celui-ci sont contradictoires : Le Canard Enchaîné, cet été, affirme qu’il conclut au caractère entièrement faux du tableau, Vincent Noce dans Le Journal des Arts paru le 30 septembre, affirme que le C2RMF« a rendu une étude d’une grande prudence », tout en relevant de nombreuses anomalies. On est donc loin de tout savoir, pour l’instant, dans cette histoire dont le marché de l’art et les musées attendent avec inquiétude les prochains développements.


Didier Rykner, vendredi 7 octobre 2016


Notes

1Voici le communiqué de presse envoyé par Sotheby’s, dans son intégralité (la traduction est de nous) : « Avec le consentement du vendeur, nous avons informé l’acheteur d’un problème possible sur l’authenticité de la peinture. Nous avons alors travaillé ensemble pour demander une analyse technique approfondie qui a établi que l’œuvre était indubitablement un faux, à la suite de quoi nous avons donc annulé la vente et remboursé intégralement le client. Les clients font affaire avec nous parce qu’ils savent que Sotheby’s tiendra ses engagements quand des problèmes surviennent, et nous avons été très heureux de le faire ici » (With the consent of the seller, we informed the buyer of a possible issue with the authenticity of the painting. We then worked together to commission an in-depth technical analysis which established that the work was undoubtedly a forgery, after which we rescinded the sale and reimbursed the client in full. Clients transact with us because they know Sotheby’s will keep its promises when problems arise, and we were very pleased to do that in this case.).

2Nous avions rencontré son avocat, Me Philippe Scarzella, en mars dernier. Le nom de son client n’avait pas alors été divulgué, mais il a depuis été cité par de très nombreux journaux.

3Nous l’avons sollicité, mais il ne nous a pas répondu.





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