Une tour sur la Maison du Peuple, le projet qui n’existe pas (pour la direction des Patrimoines seulement)

Didier Rykner
1. Projet Duval/Ricciotti. Maquette présentée pour l’exposition des projets lauréats des concours « Inventons la métropole de Paris », Pavillon de l’Arsenal,
30 novembre 2017-4 mars 2018
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Dans une tribune parue dans Le Figaro le 24 février dernier, Alexandre Gady s’interroge à propos de la construction d’une tour sur la Maison du Peuple (ill. 1), édifice classé monument historique : « Va-t-on livrer les monuments historiques à des opérations immobilières ». Nous renvoyons nos lecteurs à ce texte, réservé aux abonnés du Figaro mais qui a été publié en accès libre sur le site de Sites et Monuments, l’association présidée par Gady (voir aussi notre premier article).

Rappelons que lorsque nous avions interrogé la direction des Patrimoines cet été, alors que le directeur par intérim était François Loyer-Hascoët, celui-ci nous avait répondu notamment : « les services du ministère de la culture ont d’ores et déjà eu l’occasion de faire connaitre leur position défavorable quant au projet évoqué au regard du classement MH de la maison du peuple, de son intégrité et de son histoire, sans oublier son caractère emblématique pour l’architecture. » Depuis, un rapport a été demandé à ses services dont nous savons que la conclusion est résolument hostile à ce projet.

Quelle est désormais la position officielle de la direction des Patrimoines dont Philippe Barbat à pris la tête ? C’est simple : elle n’en a aucune, car la Direction Régionale des Affaires Culturelles n’a pas été saisie du dossier. Philippe Barbat nous l’a confirmé : il aura un avis à ce propos (la construction d’une tour au dessus d’un monument historique) lorsque la DRAC en sera saisie, et pas avant ! Et à notre question de savoir s’il ne pouvait arrêter ce projet dès maintenant, il nous a indiqué qu’il ne pouvait mettre le holà sur quelque chose qui n’existe pas encore et dont tout ce qu’il connaît est ce qu’il lit dans les journaux…

Cela confirme complètement le constat d’Alexandre Gady : face à un projet qui avance (« les études préliminaires s’accumulent, le plan local d’urbanisme (PLU) du centre-ville de Clichy est modifié pour permettre l’érection de la future tour… En plein été 2018, des sondages sont mêmes entrepris dans le sol autour de la Maison du Peuple. »), « le ministère [applique] la formule du président Queuille : gouverner, c’est attendre. »

Cette attitude est d’ailleurs totalement absurde comme en témoigne l’échange que nous avons eu ensuite avec le directeur des Patrimoines :
« - Je souhaiterais pouvoir lire le rapport élaboré par vos services ?
- Le rapport remis par les fonctionnaires du ministère de la Culture sur ce projet est incommunicable.
- Pourquoi est-il incommunicable ?
- Parce qu’il prépare une décision de l’administration, et que tant qu’une décision n’est pas prise, il n’est pas communicable.
- Mais comment peut-il préparer une décision puisque la DRAC n’est pas saisie et que le projet n’existe donc pas ?
- Ah oui, mais il y aura forcément une décision à prendre lorsqu’elle le sera… »

On croirait un dialogue de Ionesco ou d’Alfred Jarry. Et cela est d’autant plus insupportable que ce projet qui n’existe pas, ce projet pour lequel la procédure veut que la DRAC soit d’abord saisie, et bien ce projet va être présenté directement au ministre de la Culture par le maire de Clichy courant mars ! Nous avions cette information, démentie par le ministère. Puis nous avions appris, toujours par la bande évidemment, que le maire devait rencontrer directement le Président de la République. Sans réponse de l’Élysée, nous avons tout bêtement appelé le cabinet du maire, qui a infirmé la rencontre avec le Président, mais confirmé le rendez-vous avec le ministre !

Or Philippe Barbat nous a précisé que compte tenu de l’importance du dossier, c’est le ministre qui en définitive prendra la décision. N’est-il donc pas particulièrement scandaleux que le ministre reçoive, en dehors de toute procédure, un maire qui va profondément dénaturer un monument historique, laissant ainsi tout loisir à ce dernier, en l’absence de contradicteur, de le convaincre de la pertinence de son projet ? Ceci est d’autant plus vrai que toutes les informations dont nous disposons sur la Maison du Peuple vont dans le même sens : contrairement à ce qu’affirme Philippe Barbat, et comme le disait Alexandre Gady, la tendance est au compromis, à une évolution du projet pour le rendre plus présentable. Le directeur des Patrimoines, qui nous a dit ne pas être au courant, apprendra donc ici qu’on parle désormais d’une espèce de pont qui serait construit au-dessus de la maison pour servir de base à la tour, qui ne passerait donc plus à travers le monument. Mais cela revient à vouloir résoudre la quadrature du cercle : on ne construit pas une tour au-dessus d’un monument historique, cela ne devrait même pas se discuter.


2. Anciens thermes d’Aix-les-Bains
Photo : Cper1 (CC BY-SA 3.0)
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3. Projet de constructions sur les
anciens thermes d’Aix-les-Bains
© Vincent Callebaut Architecture
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4. Projet de constructions sur les
anciens thermes d’Aix-les-Bains
© Vincent Callebaut Architecture
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Cette affaire, nous rejoignons Alexandre Gady, est très grave. Il écrit ainsi : « en frappant une icône classée, les promoteurs du projet et leurs divers alliés ouvrent la porte, demain, à de grandes opérations immobilières sur n’importe quel monument historique ». Eh bien cette mode semble prendre, puisque aujourd’hui même nous avons pris connaissance d’un autre projet qui ressemble à s’y méprendre à cette affaire : la construction de deux immeubles de huit étages (particulièrement moches qui plus est) au-dessus d’un autre monument protégé, les anciens thermes d’Aix-les-Bains, inscrit monument historique et labellisé patrimoine du XXe siècle [1] (ill. 2 à 4). La ville d’Aix-les-Bains nous a affirmé travailler en lien étroit avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles et l’Architecte des Bâtiments de France, ce qui est sans doute encore plus inquiétant... Nous ne pouvons que conclure à nouveau avec une phrase tirée de l’article d’Alexandre Gady : « ici, le masque du nouveau monde tombe, révélant à nos yeux fatigués de toutes ces palinodies son véritable visage : celui d’un néolibéralisme, qui ne supporte aucune règle et ne connaît de limite que celles qu’il veut bien se fixer ».

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