Une commode d’une chambre royale sur le point de quitter la France

Julien Lacaze

L’apparition sur le marché d’une commode d’une chambre royale est toujours un évènement. Et pour cause : il s’agit en principe du meuble le plus beau et le plus chargé de symboles des différentes résidences de l’ancienne monarchie avec, entre elles, de subtiles gradations de richesse.


1. Gilles Joubert (1689-1775) et Louis Trouard (1700-1763)
Commode de la chambre de Louis XV à Fontainebleau entre 1754 et 1755
puis de Louis XVI au château de Marly après 1788
Classée trésor national par arrêté du 16 avril 2016
Photo : auteur inconnu
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Si les commodes de la chambre de Louis XV à Versailles (ill. 2) et à Fontainebleau (de la seconde livraison ; ill. 3) conservées à la Wallace Collection de Londres sont définitivement hors d’atteinte, celle de la chambre de Louis XV au château de Choisy (voir la brève du 25/2/14) a pu intégrer récemment les collections nationales après un rocambolesque parcours italien.


2. Antoine-Robert Gaudreaus (1682-1746)
Commode de la chambre de Louis XV à Versailles
Londres, The Wallace Collection
Photo : The Wallace Collection
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3. Gilles Joubert (1689-1775) et
Nicolas Jean Marchand (vers 1697-vers 1755)
Commode qui succéda en 1755 à la commode classée trésor national dans la chambre de Louis XV
Londres, The Wallace Collection
Photo : The Wallace Collection
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Se pose aujourd’hui la question du maintien sur notre sol de la première commode livrée en 1754 pour la chambre de Louis XV à Fontainebleau, identifiée dès 1936 par son propriétaire, le comte Adolphe Niel [1], puis publiée par Pierre Verlet dans son Mobilier royal français [2].
Ce meuble, livré en septembre 1754, fut réalisé par Gilles Joubert (1689-1775), ébéniste de Louis XV entre 1751 et 1774 (succédant à Antoine-Robert Gaudreau et précédant Jean-Henri Riesener). Non estampillée, elle ne fut pas sous-traitée comme la grande masse de sa production et se rattache à son style d’alors : sobriété des placages en feuille de bois de rose encadrée de bandes de bois de violette, cartouche de bronze violoné au « rocaille assagi » et larges chutes d’angles au dessin calme et symétrique (ill. 4) [3]. Elle est précieuse par son harmonie, la ciselure de ses bonzes et ses tiroirs aux intérieurs marquetés de bois de satiné et d’amarante (ce qui est exceptionnel). L’ampleur et la puissance du dessin de ses bronzes la fait comparer au célèbre bureau en laque rouge de Louis XV de ce même ébéniste (voir ici), conservé au Metropolitan Museum de New York (après une exportation contestable).
Elle a été classée trésor national par arrêté du 16 avril 2016, sur un avis de la Commission consultative des trésors nationaux rendu en avril 2016 soulignant qu’il s’agissait de « l’un des tout derniers grands meubles de Louis XV encore conservés en France en mains privées », et même dans le monde, tant ces meubles sont rares. On peut regretter qu’aucune photo de qualité n’ait été prise lors de la présentation de la commode à la commission, ce qui ne facilite pas aujourd’hui la recherche de mécènes…


4. Gilles Joubert (1689-1775) et Louis Trouard (1700-1763)
Commode de la chambre de Louis XV à Fontainebleau entre 1754 et 1755
puis de Louis XVI au château de Marly après 1788
Classée trésor national par arrêté du 16 avril 2016
Photo : auteur inconnu
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Selon les dispositions du code du patrimoine, l’État dispose de 30 mois à compter de l’arrêté ministériel de refus du certificat pour trouver une solution de financement. Ce délai sera ainsi échu au 16 octobre 2018. Il reste donc 47 jours pour trouver une (ou des) sociétés mécènes et présenter une offre... Rappelons que l’entreprise concernée pourra déduire 90 % des sommes versées (ne couvrant pas nécessairement la totalité du montant requis) de son impôt sur les sociétés (dans la limite de 50% du montant de son impôt) (voir ici) et bénéficiera de contreparties correspondant à 5% du montant offert (mise à disposition d’espaces, visites privées…)

Pour la chambre de Louis XV à Fontainebleau

5. Ange Jacques Gabriel (1698-1782)
Projet pour agrandir la chambre et le cabinet du Conseil du roi, 1751.
La chambre royale est la pièce carrée au centre du plan, les commodes étant placées en entrefenêtres
Paris, Archives Nationales
Photo : Archives Nationales
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L’agrandissement de la chambre et du cabinet du Conseil du roi de Fontainebleau, sous la direction d’Ange Jacques Gabriel, entre 1751 et 1754 [4], suscita la commande d’un nouveau mobilier destiné à remplacer celui datant de l’époque de Louis XIV.
Notre commode est moins monumentale que celles de Versailles ou de Choisy, puisqu’assujettie à la pièce qui l’accueillait : elle était placée sous les trumeaux d’entre-fenêtre (ill. 5) avec un pendant (aujourd’hui perdu), muni de « guichets » (la commode de la seconde livraison donne probablement une idée de son aspect ; ill. 3).
Elle a été inscrite à la date du 20 septembre 1754 au journal du Garde-Meuble royal, dont elle porte le n° 1951 sous son marbre et sur son bâti : « Deux commodes de bois violet et de bois de rose à placages, bombées et chantournées, à dessus de marbre brèche violette, l’une ayant par devant deux grands tiroirs fermans à cléf imitanz les tiroirs à l’extérieur, le tout orné de compartimens, mains fixes et griffes de lion servant de pieds, longues de 3 pieds 8 pouces [1,19 m] sur 2 pieds [0,65 m] de large et 30 pouces [0,81 m] de haut » [5].


6. Louis Trouard (1700-1763)
Plateau assorti de la commode classée trésor national, portant au revers le n° 1951 du journal du Garde-Meuble, 1754
Photo : auteur inconnu
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7. Louis Trouard (1700-1763)
Cheminée de la chambre de Louis XV à Fontainebleau (devenue salle du Trône sous l’Empire), toujours en place, 1751-1754
Photo : auteur inconnu
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Particularité intéressante, le marbre d’époque de la commode (ill. 6), en brèche violette (extraite à Seravezza dans le bassin de Carrare) est, comme c’était l’usage, accordé avec celui de la cheminée de la chambre (ill. 7), toujours conservée avec ses bronzes d’origine. La cheminée, comme le plateau, furent d’ailleurs livrés par le marbrier Trouard [6]. C’est sur cette cheminée que fut placée, au même moment (entre 1754, date de sa création, et septembre 1755), une époustouflante pendule « à la gloire de Louis XIV » [7](ill. 8). Un brocart fond bleu à fleurs datant de 1731 fut alors tendu sur les murs et sur les sièges [8](ill. 9). Mais, sous l’Empire, la chambre royale devint la salle du Trône, état aujourd’hui présenté au public.


8. Edme Jean Gallien (1720-1797), Louis François Gobert (?-1772) et Jean Martinot (1698-1780)
Pendule « A la gloire de Louis XIV », 1754
Bronze ciselé et doré
Pendule placée entre 1754 et septembre 1755 dans la chambre du roi à Fontainebleau
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : auteur inconnu
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9. Brocard fond bleu à fleurs, Lyon, 1731. Soie, fils d’argent doré.
Tendu en 1754 sur les murs et le mobilier de la chambre du roi à Fontainebleau
Mobilier national
Photo : auteur inconnu
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Acquise par le château, la commode serait par conséquent incluse dans le circuit permanent de la visite, à proximité de son emplacement d’origine, état alternatif particulièrement intéressant dans la « maison des siècles » qu’est Fontainebleau.

D’une chambre royale à l’autre

10. Plan de l’appartement du roi au château
de Marly sous Louis XVI, avec emplacement de la chambre royale
In Stéphane Castelluccio, Le château de Marly sous le règne de Louis XVI, p. 80
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Les commodes livrées en septembre 1754 pour la chambre de Louis XV restèrent peu de temps à Fontainebleau, peut-être en raison d’une largeur trop importante, si l’on suit l’hypothèse de Pierre Verlet. En effet, presque un an jour pour jour après cette date, le 11 septembre 1755, furent livrées, toujours par Joubert - qui sous-traita cependant ici à Nicolas Jean Marchand - deux nouvelles commodes en laque de la Chine au marbre de brèche violette, larges de seulement 3 pieds (0,97 m) [9]. Elles demeurèrent jusqu’à la Révolution dans la chambre royale et ont malheureusement été dénaturées après l’Ancien Régime. L’une d’entre-elles, replaquée de bois de rose, est conservée à la collection Wallace de Londres (ill. 2), son pendant, également replaqué, appartenant à une collection particulière.
Les premières commodes partirent alors pour le château de Choisy, où l’inventaire de 1764 les situe dans le salon de compagnie du roi au château neuf [10].

Les économies décidées par Louis XVI entrainèrent cependant le démeublement du château de Choisy en 1787, qui rendit de nombreux meubles disponibles. La chambre du roi à Marly (ill. 10) était alors meublée de « deux commodes de marqueterie de Boules [Boulle] de forme antique » livrées en 1708 pour la chambre de Louis XIV. C’est afin de rajeunir ce mobilier que les commodes commandées en 1754 pour Fontainebleau leur furent substituées au début de l’année 1788 (celles commandées pour Louis XIV étant déplacées dans la chambre de la comtesse de Provence). Elles furent, à cette occasion, rehaussées de 7,9 cm afin de correspondre à la hauteur du bas lambris de la chambre royale [11]. On y inscrivit alors le numéro « M [pour Marly] N° 162 / N2 », toujours lisible sur le bâti de la commode classée trésor national.


11. François Boucher (1703 – 1770)
Vénus demandant des armes à Vulcain, 1747
Huile sur toile - 94 x 127 cm
Paris, Musée du Louvre
Toile placée, en 1747, en dessus-de-porte de la chambre de Louis XV, puis de Louis XVI, à Marly
Photo : Domaine public
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12. François Boucher (1703-1770)
L’Apothéose d’Énée, 174
Huile sur toile
Louveciennes, Musée Promenade de Marly
Toile placée, en 1747, en dessus-de-porte de la chambre de Louis XV, puis de Louis XVI, à Marly
Photo : Domaine public
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Les commodes retrouvèrent alors à Marly une cheminée de brèche violette, posée en 1746 par Trouard, qui a probablement déterminé leur choix parmi les meubles revenus de Choisy. Elles correspondaient aussi stylistiquement aux dessus-de-porte peints par François Boucher en 1747, Vénus demandant des armes à Vulcain (musée du Louvre ; ill. 11) et L’apothéose d’Enée (musée Promenade de Marly-Louveciennes, achat en 1991 des collections Marcos, toile jadis exposée au Metropolitan Museum de Manille ; ill. 12), qu’il faudrait réunir... Un ensemble Louis XV démodé, mais de la plus belle facture, était ainsi formé à Marly sous Louis XVI !

Le 5 frimaire an II (25 novembre 1793), le meuble aujourd’hui classé trésor national et son pendant furent adjugés, malgré leur division en deux lots, au citoyen Diette [12].

Un meuble pour les collections nationales

On le comprend, la commode de Louis XV, qui tisse tant de liens avec notre histoire et avec d’autres objets prestigieux, doit aujourd’hui rejoindre les collections nationales en souvenir du collectionneur érudit que fut le comte Niel. Conformément à l’appel à mécénat (voir ici), elle pourrait intégrer les collections de Fontainebleau, son contexte originel ou - à défaut - celles de Versailles, en charge du domaine de Marly et conservant la pendule « à la gloire de Louis XIV ». Hors de ces logiques contextuelles, son importance artistique et historique en ferait une acquisition de choix pour le musée du Louvre.

L’appel à mécénat du château de Fontainebleau indique que « le prix de vente est de 500 000 euros », reprenant semble-t-il le chiffre de la demande de certificat d’exportation [13], prix particulièrement attractif, mécénat ou pas [14]. Mais la fin toute proche du délai de 30 mois inquiète (il ne reste que 47 jours rappelons-le sur les 900 initiaux), comme le précédent récent de l’exportation à Boston des cloches du service Penthièvre-Orléans, également reconnues trésor national (voir ici). Le manque d’empressement du service des musées de France, en charge de ce dossier, a d’ailleurs permis un changement de propriétaire. Un ressortissant du sultanat d’Oman – toujours soumis au statut de trésor national [15] – en est désormais propriétaire… Tout cela n’est pas clair et très inquiétant pour l’avenir de ce meuble. Nous reviendrons bientôt sur ce dossier.

Julien Lacaze

Notes

[1Le comte Adolphe Niel (1879-1966), petit-fils du maréchal du Second Empire, qui épousa en 1921 une riche héritière américaine, Victoire de Gasquet-James, fut un grand mécène du musée de Versailles. Il donna notamment en 1962, en souvenir de la comtesse Niel, deux guéridons porte-girandole de la Galerie des Glaces (Vmb 14506 et 14507) et légua le fameux guéridon en acier, bronze doré et bois pétrifié de Marie-Antoinette (inv. Vmb 14799).

[2Pierre Verlet, Le mobilier royal français, Picard, 1990, t. IV, n°4, p. 44-45

[3Voir Alexandre Pradère, Les ébénistes français de Louis XIV à la Révolution, Chêne, novembre 1989, p. 208-219.

[4p. 119

[5Voir Pierre Verlet, Le mobilier royal français, Picard, 1990, t. IV, n°4, p. 44

[6Vincent Droguet (sous la direction de), Louis XV à Fontainebleau. La « demeure des rois » au temps des lumières, catalogue d’exposition, RMN, avril 2016, p. 83

[7Voir Emmanuel Starcky (sous la direction de), Louis XVI et Marie-Antoinette à Compiègne, RMN, octobre 2006, p. 94-95

[8Vincent Droguet (sous la direction de), Louis XV à Fontainebleau. La « demeure des rois » au temps des lumières, catalogue d’exposition, RMN, avril 2016, p. 142

[9voir Pierre Verlet, Le mobilier royal français, Picard, 1994, t. III, n°4, p. 117

[10Pierre Verlet, Le mobilier royal français, Picard, 1990, t. IV, n°4, p. 44

[11Stéphane Castelluccio, Le château de Marly sous le règne de Louis XVI, RMN, novembre 1996, p. 89-91

[12Voir Stéphane Castelluccio, Le château de Marly sous le règne de Louis XVI, RMN, novembre 1996, p. 89-91

[13Selon divers échos, puisque le ministère de la Culture refuse de communiquer toute information sur les certificats délivrés (voir nos articles ou ceux de l’association Sites et Monuments, malgré un avis favorable de la CADA et sa condamnation par le tribunal administratif de Paris)

[14Ce qui revient d’ailleurs au même pour les finances publiques, à 5 % près.

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