Une brillante esquisse pour le Prométhée de Mauzaisse entre au musée d’Amiens

1. Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)
Prométhée enchaîné, 1819 (avec son cadre)
Huile sur papier marouflé
sur carton - 25,5 x 32 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Neal Fiertag
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3/3/19 - Acquisition - Amiens, Musée de Picardie - Grâce aux efforts conjoints du musée de Picardie et des Amis des musées d’Amiens, auxquels s’ajoute la participation de deux donateurs, vient d’entrer dans les collections du musée une petite peinture [1] (ill. 1 et 2) exceptionnellement documentée, qui se rapporte au Prométhée de Jean-Baptiste Mauzaisse disparu dans le bombardement du musée en 1918 [2]. L’esquisse en question fut repérée au Salon du dessin de 2018 par Didier Rykner qui suggéra au marchand Neal Fiertag d’en proposer l’acquisition à la directrice du musée d’Amiens, Laure Dalon, d’autant que ce musée possède encore, malgré les pertes subies lors de la Première Guerre mondiale, le Tantale (ill. 3) du même artiste [3] qui faisait pendant au Prométhée, l’un et l’autre déposés par le Louvre en 1864 au tout nouveau musée d’Amiens ouvert justement cette année-là.


2. Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)
Prométhée enchaîné, 1819
Huile sur papier marouflé
sur carton - 25,5 x 32 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Neal Fiertag
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3. Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)
Tantale, 1819
Huile sur toile - 131 x 159,7 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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Le grand tableau de Prométhée, dont l’existence est opportunément rappelée par la présente esquisse, avait fait l’objet d’une commande de Louis XVIII en 1817 pour être placé « en dessus de porte » (sic) au château de Versailles, tout comme deux autres Mauzaisse, le Tantale déjà cité et Un groupe de Danaïde, tous trois tableaux exposés au Salon de 1819. Selon un État des tableaux destinés à la décoration du Palais de Versailles [4], ces Mauzaisse étaient prévus pour la Chambre à coucher de Louis XIV, et furent effectivement livrés à Versailles en 1820 en même temps qu’un Sisyphe d’Abel de Pujol destiné à la même pièce. Le Cicéroné ou l’indicateur du château et des jardins de Versailles de 1823 [5] signale justement dans ce qui est dénommé aussi la Chambre de parade sous Louis XIV : « ... Quatre tableaux modernes décorent cette pièce ; les trois qui sont du côté de la cheminée sont peints par M. Mauzaisse et représentent Tantale, les Danaïdes et Prométhée. Le quatrième, qui est du côté opposé, est peint par M. Abel de Pujol et représente Sisyphe roulant son rocher ». Par suite du grand remaniement du décor de Versailles décidé par Louis-Philippe pour le Musée de l’Histoire de France, nombre de tableaux exécutés pour Versailles sous la Restauration quittent le château, L’Indicateur des tableaux, portraits et sculptures du musée de Versailles de 1837 spécifiant à cette date que la Chambre du lit de Louis XIV est « sans tableaux ». Le fait est que les trois Mauzaisse avaient été entretemps envoyés à Paris, au Luxembourg, musée des artistes vivants de l’époque, où ils apparaissent déjà en 1834 dans le catalogue de ce musée, le Prométhée et le Tantale y figurant jusqu’en 1852 et les Danaïdes, jusqu’en 1855 [6]. On s’explique ainsi que l’esquisse acquise par Amiens porte au verso une révélatrice inscription, plutôt rare dans son genre : « Prométhée enchaîné. Esquisse par Jean-Baptiste Mauzaisse peintre d’histoire. Le tableau original est au Luxembourg » (ill. 4).


4. Inscription au revers de l’esquisse du Prométhée de Mauzaisse
Photo : Neal Fiertag
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Ensuite, le Prométhée et le Tantale sont expédiés au Louvre (inventaire dressé par Frédéric Villot, le conservateur de la section des peintures sous le Second Empire) et placés alors dans les « magasins du Louvre », autrement dit les réserves du musée [7], pour parvenir enfin à Amiens en 1864 [8]. Le seul Prométhée se devine au troisième rang à côté de très grands tableaux sur une photographie du Salon d’honneur (ill. 5), manifeste réminiscence du Salon carré du Louvre, qui résultait de la couverture de la cour intérieure du musée d’Amiens réalisée à partir de 1887 et inaugurée en 1890, photographie d’archives opportunément reproduite en 1995 puis en 2014 [9].


5. Photographie du Salon d’honneur du musée de Picardie à Amiens
Fin du XIXe siècle
Vue générale
Photo : Musée de Picardie
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Au vu de l’inscription soigneusement calligraphiée (ill. 4) qui se lit au revers de l’esquisse du Prométhée, on peut penser que le petit tableau a figuré dans la vente après décès de Mauzaisse, Paris, 19 mars 1845, même s’il n’est pas nommément cité au catalogue comme le sont diverses « esquisses », par exemple La Sagesse des nations (n° 13) aujourd’hui au musée de Quimper ou bien telle esquisse pour les Danaïdes (n° 14), non localisée de nos jours. Reste que « Plusieurs esquisses et études diverses » sont réunies sous le n° 17, avec la précision : « cet article sera divisé ». Relevons dans la même vente : « Un Aigle. Etude faite d’après nature » (n° 16) qui pourrait se rapporter au tableau définitif comme à son esquisse, Mauzaisse qui n’est pas spécialement connu comme peintre animalier s’attachant à représenter au mieux le cruel rapace.

D’une belle fougue picturale, l’esquisse acquise par le musée d’Amiens et tout à fait digne, osons-le dire, de se situer entre Géricault et Delacroix, exacts contemporains de Mauzaisse, présente de significatives variantes avec le tableau définitif tel qu’on peut l’entrevoir sur la photographie (ill. 5) signalée plus haut, variantes incontestablement heureuses qui ne devaient pas se retrouver dans le tableau final plus timoré, voire affadi, comme il arrive souvent lorsqu’on passe d’une esquisse par nature enlevée à un grand format fini. Ce que semble justement sous-entendre Landon dans sa revue du Salon de 1819 : « M. Mauzaisse n’a pas été plus heureux dans son tableau de Prométhée, qui paraît être le pendant des Danaïdes. Cette espèce d’étude académique offre une extrême sécheresse de contours, un coloris de convention, des raccourcis qui ne fuient pas, et sur-tout une nullité absolue d’expression. Cependant on y reconnaît une grande habileté de main, mais d’une main de fer ; et l’on pourrait dire que les idées qui sont sorties de la tête de l’artiste, y ont gagné l’extrémité des doigts sans passer par le cœur ». Comme si l’avisé critique qu’il était avait pu même voir l’esquisse, qu’on imagine évidemment supérieure au grand tableau. – Façon de se consoler de la disparition du très malheureux et si mal-aimé Prométhée...

Elisabeth Foucart-Walter et Jacques Foucart

Notes

[1Huile sur papier marouflé sur carton, H. 25 cm ; L. 32 cm, avec au verso inscription manuscrite : « Prométhée enchaîné. Esquisse par Jean-Baptiste Mauzaisse peintre d’histoire. Le tableau original est au Luxembourg ».

[2Toile, H. 131 cm ; L. 160 cm. S.D. : Mauzaisse 1819. Ces dimensions qui ne sont pas celles des anciens inventaires, sont données par les fiches du musée d’Amiens.

[3Voir cet article, ill. 7.

[4Archives des Musées nationaux (aujourd’hui aux Archives nationales, site de Pierrefitte).

[5Référence bibliographique signalée par Frédéric Lacaille, conservateur en chef au château de Versailles, qui précise dans une communication du 4 février 2019 que ces tableaux « étaient placés non pas en dessus de porte comme dans le reste des appartements de Versailles, mais à l’attique de la Chambre du Roi, là où sont revenus aujourd’hui les Valentin de Louis XIV ».

[6Recherches effectuées par Geneviève Lacambre, conservateur général honoraire du patrimoine et spécialiste de l’histoire du musée du Luxembourg (communications du 19 et du 26 décembre 2018).

[7Quant au tableau des Danaïdes, il sera déposé à Issoudun en 1872 dans le cadre des grands envois du Louvre dans les musées de province au début de la IIIe République, mais il est réputé avoir disparu pendant la Deuxième Guerre mondiale. Toutefois, une gravure au trait par C. Normand en est donnée dans Le Salon de 1819 de Charles-Paul Landon, pl. 60. Le Sisyphe d’Abel de Pujol sera, lui, déposé au musée de Cahors en 1872 où il se trouve toujours.

[8Citons à cet égard un rare opuscule : Musée Napoléon à Amiens. Catalogue des Peintures et Sculptures exposées dans ce monument, Amiens, 1865, dont fait état Jacques Foucart-Borville, dans son Histoire du Musée de Picardie, Eklitra, 94, Amiens, Bibliothèque municipale, 1997, p. 82.

[9Viviane Huchard et autres, Le musée de Picardie, Amiens, collection Musées et Monuments de France, sous la direction de Pierre Lemoine, Fondation Paribas / RMN, 1984, p. 10 (en haut), photo sans référence de cliché photographique. La même photo, toujours sans référence, est reproduite dans Pierre Sérié, La Peinture d’histoire en France (1860-1900) : La lyre ou le poignard, Paris, Arthena, 2014, fig. 115 p. 151, avec citation du Tantale, p. 150.

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