Un nouveau catalogue des peintures françaises du XVIIIe siècle de la National Gallery

Auteur : Humphrey Wine.

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Seulement 68 peintures (nous excluons les quelques copies qui sont également cataloguées) par 34 artistes différents (nous excluons Roslin, uniquement représenté par une copie) : la collection de peintures françaises du XVIIIe de la National Gallery de Londres, qu’étudie Humphrey Wine d’une manière extrêmement savante et complète [1], n’est pas très imposante par le nombre. À cela plusieurs explications données par le directeur Gabriele Finaldi, et Humphrey Wine lui-même dans l’avant-propos et la préface : les relations difficiles entre la France et l’Angleterre au XVIIIe siècle et le peu d’intérêt que montra longtemps le musée londonien, peut-être aussi en raison du musée que promettait de créer Alfred Wallace, riche en grands chefs-d’œuvre de cette période. Paradoxalement d’ailleurs, ce fut justement après l’ouverture de la Wallace Collection que la National Gallery commença à acquérir des peintures françaises du XVIIIe siècle, avant d’interrompre ses achats jusqu’au directorat de Michael Levey entre 1973 et 1986, pendant lequel plusieurs œuvres importantes entrèrent dans la collection.


1. Louis-Jean-François Lagrenée (1725-1805)
L’Affection maternelle, 1775
Huile sur cuivre - 43,5 x 34,5 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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Ces dernières années, les œuvres acquises n’ont pas été nombreuses. Si l’on regarde depuis 2003, année de création de La Tribune de l’Art, seuls quatre tableaux sont venus s’ajouter à la collection : un chef-d’œuvre de Henri-Pierre Danloux et deux marines de Joseph Vernet (nous avons cité et reproduit ces peintures dans notre brève du 22/12/04), ainsi qu’un Louis-Jean-François Lagrenée, offert en 2016 après le décès de son propriétaire Brian Sewell, et dont nous n’avions pas encore parlé. Il s’agit de L’Affection maternelle (ill. 1), œuvre typique des années 1770, non loin du sentimentalisme de Greuze. La notice du catalogue, due à Francesca Whitlum-Cooper, évoque aussi d’autres exemples d’œuvres comparables par Jean-Baptiste Le Prince, Nicolas-Bernard Lépicié, Jean-Michel Moreau le jeune ou encore François-Guillaume Ménageot, tous mettant en scène le sujet de la maternité.

Le catalogue mérite tous les éloges, tant sur le plan de l’édition (très belles illustrations, beaucoup de photos de comparaison…) qui en fait un ouvrage extrêmement agréable à consulter que sur celui de la richesse des notices . Chaque œuvre est étudiée de la façon la plus complète qui soit, certaines notices faisant l’objet de véritables petites monographies (celle du Baron de Besenval fait pas moins de 24 pages…), et chaque artiste fait l’objet d’une importante notice biographique. Aux rubriques habituelles (description technique, provenance, bibliographie, bibliographie - qui ne prend en compte cependant que les principales publications, liste des expositions, œuvres en rapport…) s’ajoutent plusieurs rubriques : « Technical notes » qui donne les résultats de l’examen approfondi de l’état des œuvres et de leur technique, ainsi que des informations sur les cadres pour ceux dont on pense qu’il s’agit d’originaux. À cela se rajoute aussi une biographie des modèles lorsqu’il s’agit de portraits.


2. François-Hubert Drouais (1727-1775)
Madame de Pompadour à son métier à broder, 1763-1764
Huile sur toile - 217 x 156,8 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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Comme le souligne Humphrey Wine dans sa préface, les tableaux du XVIIIe siècle sont essentiellement des scènes de genre et des portraits, plutôt que des peintures d’histoire ou des paysages, exactement l’inverse de ce qu’on peut constater pour les peintures françaises du XVIIe siècle de ce même musée.
Parmi les chefs-d’œuvre, on peut signaler les trois tableaux de Chardin, le Portrait de Jacobus Blauw par David, Madame de Pompadour par François-Hubert Drouais (ill. 2), le Portrait d’un Grand Vizir par Jean-Étienne Liotard (le catalogue inclut les pastels), L’Autoportrait d’Élisabeth Vigée Le Brun (ill. 3)…


3. Elisabeth-Louise Vigée Le Brun (1755-1842)
Autoportrait au chapeau de paille, 1782
Huile sur toile - 98 x 70,2 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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Beaucoup des artistes français du XVIIIe siècle les plus connus sont représentés mais on ne trouve aucun Hubert Robert de manière surprenante car il s’agit d’une peintre à la fois abondant sur le marché et dont les sujets doivent plaire aux Anglais. On peut noter aussi l’absence d’artistes importants comme Jean-Baptiste Deshays, Joseph-Siffrein Duplessis, Jean-Jacques Durameau, Noël Hallé, Étienne Jeaurat, Nicolas-Bernard Lépicié, Carle Van Loo (et tous les autres Van Loo), Charles-Joseph Natoire, Jean-Baptiste Oudry, Jean Restout, Joseph-Marie Vien ou François-André Vincent…


4. André Bouys (1656-1740)
La Barre et autres musiciens, vers 1710
Huile sur cuivre - 161 x 127,9 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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Notons tout de même quelques peintures intéressantes par des seconds couteaux, tel qu’André Bouys dont la National Gallery peut montrer un chef-d’œuvre, un portrait de musiciens (ill. 4), incluant celui de La Barre et probablement aussi celui de Marin Marais. De manière assez significative, cette toile avait été acquise sous une attribution à un nom plus prestigieux, celui de Rigaud, avant d’être rendue à Bouys par Dominique Brême, une identification confirmée après que sa signature a été retrouvée. Signalons aussi, parmi ces peintres moins célèbres, la présence d’une marine de Lacroix de Marseille (ill. 5), nouvellement attribuée qui forme un complément naturel aux toiles de Joseph Vernet (à qui elle était autrefois donnée), un Portrait d’homme de Philippe Mercier ou une peinture d’histoire de Jean-Joseph Taillasson, Virgile lisant l’Énéide à Auguste et Octavie (ill. 6), qui accompagne deux œuvre de Pierre Peyron acquises en 1995.


5. Lacroix de Marseille (v. 1730-après 1792)
Un Port de mer, vers 1760
Huile sur toile - 97,2 x 133 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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6. Jean-Joseph Taillasson (1745-1809)
Virgile lisant l’Énéide à
Auguste et Octavie
, 1787
Huile sur toile - 145,8 x 161,5 cm
Londres, The National Gallery
Photo : The National Gallery
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Un travail comme celui-ci, essentiel dans la vie d’un musée, permet ainsi de faire le point sur ses forces et ses faiblesses. Peut-être ce catalogue incitera-t-il la National Gallery à renforcer son fonds de peintures françaises du XVIIIe siècle, d’autant qu’acquérir des tableaux d’histoire ou des esquisses (celles-ci sont également particulièrement peu nombreuses) par des artistes moins connus ne nécessite pas des moyens inaccessibles. Remarquons que récemment, le dépôt d’un superbe tableau d’une Annonciation par François Lemoyne, redécouverte à Winchester College (voir la brève du 16/12/11), est venu montrer dans quel sens pourrait se renforcer la collection.


Humphrey Wine, The Eighteenth Century French Paintings, édité par la National Gallery, 2018, 624 p.,75 £, ISBN : 9781857093384.


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