Envoyer une sorcière au bûcher, c’est prendre au sérieux son pouvoir de nuisance : est-ce bien raisonnable ? Montaigne émit quelques bémols sur le sujet . « Après tout, c’est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d’en faire cuire un homme tout vif. » La question fit débat au XVIe siècle : les sorcières existent-elles vraiment ? Assurément, répondit Heinrich Kramer [1], auteur en 1486 du Malleus maleficarum (autrement dit Le Marteau des sorcières). Réédité plus de trente fois jusqu’en 1669, l’ouvrage fut publié — tout de même ! — à plus de 35 000 exemplaires et diffusé dans l’Europe entière. Selon lui, la sorcellerie était une spécificité féminine — « Béni soit le Très-Haut qui jusqu’à présent préserve le sexe mâle d’un fléau. » — et ces femmes insatiables, obnubilées par leur désir de folâtrer avec les démons, devaient être exterminées. Nier leur existence, c’était aller contre la foi catholique. Jean Bodin, économiste, jurisconsulte, théoricien politique, mais aussi démonologue — celui qui étudie le démon — reprit cette idée en 1580, nourrissant alors une polémique avec Johann Weyer, médecin néerlandais, qui s’était montré quelque peu dubitatif dans un essai écrit en 1567 et intitulé Cinq livres de l’imposture et tromperie des diables, des enchantements et sorcelleries. Pour Weyer, les sorcières étaient moins des êtres maléfiques que de pauvres femmes, souvent vieilles, mélancoliques et mentalement faibles, dont l’imagination était corrompue par les démons. Les torturer, et même les juger, c’était manquer d’humanité. Et Montaigne de renchérir, trente ans plus tard, dans son essai Des Boiteux : ces êtres soi-disant maléfiques n’étaient que des individus souffrant de troubles mentaux, qu’on pourrait tenter de soigner par quelques plantes médicinales, plutôt que par les flammes d’un bûcher.

La Sorcière, 1501
(L’exposition présente une reproduction...)
Burin - 11,5 × 7 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : BnF
Le Château des ducs de Bretagne, à Nantes, retrace l’histoire des sorcières, de l’Antiquité au XXIe siècle, dans une exposition qui confronte le mythe et la réalité, croisant des approches historiques, culturelles et symboliques, à travers des peintures, des sculptures, des enluminures, mais aussi des documents d’archives, des objets — animaux empaillés, poupées, boules de cristal... — et quelques vidéos. Le propos se veut avant tout historique, ce qui explique peut-être l’absence de grands chefs-d’œuvre, et c’est un peu dommage, les grands maîtres tels que Dürer ou Goya étant présents à travers des copies ou des reproductions, ce qui, sauf exception justifiée, ne devrait pas être le cas dans une exposition (ill. 1).
Le thème est à la mode dans les musées français : celui de Pont-Aven [2] s’intéressait tout récemment au renversement de l’image de la sorcière opéré par Jules Michelet dans un ouvrage publié en 1862 : un nouveau mythe s’imposa, celui d’une femme rebelle résistant à un ordre injuste. Quant au musée d’Aquitaine, à Bordeaux, il annonce une exposition très semblable à celle de Nantes pour le mois d’octobre, empruntant son titre aux féministes italiennes des années de plomb [3] « Tremblez, tremblez ! Les sorcières sont parmi nous ». Enfin, le Musée Thomas Henry de Cherbourg, qui révélait, il n’y a pas si longtemps, diverses « Prédictions » (voir l’article), laissera entrer cet été « L’Ange de la Révolte », avec une exposition sur Satan dans les arts au XIXe siècle.
Le parti pris du Château des ducs de Bretagne est résolument féministe. Krystel Gualdé, directrice et commissaire, souhaitait travailler sur une « image féminine archétypale », ce qui n’a rien d’étonnant dans une ville qui veut devenir la « première ville non-sexiste de France d’ici 2030 » ; tout un programme... Cette exposition veut donc montrer que la sorcellerie fut essentiellement incarnée par des femmes, et que ces femmes « pourchassées pour des crimes imaginaires, subirent d’effroyables supplices. » La démonstration est convaincante, assurément, mais peut-être aurait-elle mérité plus de nuances. Furent-elles traquées parce qu’elles étaient femmes, ou parce que les accusations de sorcellerie touchaient d’abord les personnes en marge de la société qui, bien souvent, étaient de sexe féminin ? Quel fut le rôle des hommes dans l’histoire de la sorcellerie, tel Pierre Valdo (ou Valdès), riche marchand lyonnais né en 1140, qui distribua ses biens aux nécessiteux, vécut dans la pauvreté, diffusa la Bible en langue populaire, et fit de nombreux adeptes, ce qui ne plut guère à l’Église qui condamna le mouvement pour hérésie, au point que son nom donna naissance au mot « vaudois », synonyme de « sorcier ».

Scène de sabbat, vers 1640-1650
Huile sur toile - 28 x 35 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Alienor
La sorcière est celle qui jette un sort. Si le mot apparut au XIIe siècle, l’Antiquité avait ses magiciennes : la belle Circé, experte en drogues, poisons et autres cocktails détonants, transforma les compagnons d’Ulysse en porcs ; Médée qui mit ses pouvoirs au service de Jason, tua ses propres enfants pour se venger de celui aussi avec l’impitoyable Canidie, citée par Horace : elle captura, tortura et tua un enfant pour concocter une potion destinée à faire revenir son amant. Mais la magie, dans le monde antique, n’était pas qu’une pratique épouvantable, elle faisait aussi partie du quotidien : amulettes, philtres à base de plantes, incantations et pratiques divinatoires permettaient de guérir, de protéger ou de connaître l’avenir.
Au Moyen Âge, la sorcellerie fut associée à l’hérésie et la sorcière au diable. Là encore, un peu de nuance dans les textes des salles eût été la bienvenue : « En Europe, à partir du 11° (sic) siècle, l’Église se constitue comme un pouvoir total sous l’impulsion de la papauté, plaçant sous l’autorité du clergé l’ensemble des laïcs. » Sans doute ce commentaire fait-il référence à la réforme grégorienne du XIe siècle, lorsque fut mise en place une structure centralisée autour de la papauté et que l’indépendance du clergé fut préservée en empêchant les laïcs d’intervenir dans les nominations. Mais peut-on vraiment parler de pouvoir total ? « En miroir de l’image idéalisée de la Vierge et des saintes, qui servent de modèle et inspirent dévotion et respect, les théologiens diffusent une vision ambiguë et négative des femmes ». C’est un peu court . Quels théologiens ? Quelle sorte de vision ? Les femmes ne sont-elles que des victimes ? Et n’ont-elles pas su s’approprier ces modèles pour s’octroyer une place ?

Circé, la magicienne, 1911
Huile sur toile - 76 × 110,5 cm
Rome, Collection particulière, Rome
Photo : Peter Nahum at The Leicester Galleries, London
Le crime de sorcellerie fut évoqué dès la bulle pontificale Vox in Rama de 1233 (qui fixa aussi la mauvaise réputation des chats noirs, qu’on se le dise). Les sorcières pactisaient avec le diable et lui prêtaient allégeance en embrassant l’anus d’un bouc, le fameux « baiser infâme ». Elles formaient une secte contre l’Église, et les sabbats — auxquels elles se rendaient gaillardement, à califourchon sur leur balai volant ou quelque animal fantastique — étaient souvent au cœur des procès : il fallait savoir si l’accusée avait participé à ces réunions secrètes et nocturnes, rythmées de rituels démoniaques dont on voulait connaître les détails tout en les suggérant (ill. 2). Alors on la torturait, alors elle avouait, forcément, et finissait sur le bûcher. Pour savoir comment la faire parler, il suffisait de lire le Malleus de Kramer, véritable guide pour les inquisiteurs. Le brodequin était efficace, qui broyait les os de la cheville, tout comme l’estrapade, qui disloquait les épaules, ou bien la cire chaude qui infligeait des brûlures persuasives . Il fallait également chercher la marque du diable sur le corps de l’accusée, et pour ce faire, le piquer avec des aiguilles jusque dans ses parties les plus intimes afin de trouver la zone insensible de sa peau, celle qui ne saigne pas et qui prouve un contact avec le diable.
Tout partait d’une rumeur. Un événement malheureux survenait, la mort d’un être humain ou d’un animal, des récoltes compromises, une épidémie... On en cherchait la cause : la malveillance d’un sorcier était la plus logique. Alors on le cherchait, et on le dénonçait. Car la dénonciation — anonyme — était autorisée et même encouragée : c’était répondre à son devoir de conscience que de moucharder son voisin. La personne accusée ne pouvait prouver son innocence et se trouvait condamnée avant même d’être jugée.
Les procès en sorcellerie ne furent pas menés par la seule Inquisition. La justice laïque s’en chargea, elle aussi, notamment à partir du XIVe siècle, et se montra plus cruelle que l’Église. Contrairement aux idées reçues, la chasse aux sorcières ne s’épanouit pas au Moyen Âge, mais durant l’époque moderne, entre les XVe et XVIIe siècles. On découvre dans l’exposition une géographie des bûchers concentrés dans les grandes villes de la partie septentrionale du Saint-Empire romain germanique, Cologne, Mayence, mais aussi dans le duché de Savoie, dans la Suisse actuelle, les Pays-Bas espagnols, le royaume de Danemark-Norvège, et celui d’Ecosse. En France, plusieurs affaires firent grand bruit. Pierre de Lancre, en 1609, fut chargé par le bon roi Henri IV de réprimer la sorcellerie au Pays basque ; il mena une répression si féroce qu’il provoqua le soulèvement de la population de la province du Labourd. Plusieurs affaires de possédées touchèrent des religieuses en France, au point qu’on parla d’« épidémie de couvents » ; les Ursulines de Loudun notamment, se disaient malmenées par le diable, mais aussi par le curé de la ville, Urbain Grandier. Or ce prêtre avait publié un pamphlet violent contre Richelieu, qui en profita donc pour le condamner pour sorcellerie.

La Sorcière au chat noir, 1893
Huile sur toile - 90 x 72 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : bbsg
Dès le XVIe siècle, des débats émergèrent sur la réalité de la sorcellerie. Certaines condamnations subsistèrent malgré tout en Europe jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, comme en Suisse où la dernière femme exécutée pour sorcellerie fut Anna Göldin en 1782. En France, la chasse aux sorcières s’essouffla dans la seconde moitié du XVIIe siècle. L’inextricable « affaire des poisons » survenue entre 1676 et 1682, à laquelle fut mêlée Madame de Montespan, entraîna Louis XIV à réduire la sorcellerie à un simple crime d’escroquerie, publiant un édit pour la punition de différents crimes, contre ceux qui se disent devins, magiciens et enchanteurs ; il s’agissait de réglementer la vente de produits toxiques et réprimer les empoisonnements ainsi que toutes les pratiques superstitieuses.
Au XIXe siècle, la sorcière fut métamorphosée par Jules Michelet dans un essai de 1862 : inventeur d’un mythe moderne, l’historien fit de cette femme créatrice, proche de la nature, l’incarnation d’une révolte contre les oppressions. Artistes et écrivains participèrent à cette nouvelle image d’une femme séduisante et dangereuse à la fois, puissante et libre. Le contraste est grand entre les chairs roses d’un Boutet de Monvel, la Circé préraphaélite de Waterhouse et la sorcière ésotérique de Paul Ranson (ill. 3 et 4).
L’exposition se poursuit jusqu’à l’époque contemporaine, montrant la survivance de certaines pratiques liées à la sorcellerie - rituels, objets, croyances - la présence des sorcières dans la culture populaire - cinéma, séries, littérature - mais aussi dans les mouvements féministes depuis les années 1960, qui en font un symbole de résistance, de liberté et de pouvoir féminin. Voltaire avait tort lorsqu’il écrivait, un brin narquois, « On cessa de croire aux sorcières dès lors qu’on cessa de les brûler ». Ce sont elles qui brûlent tout aujourd’hui.
Commissaire : Krystel Gualdé
Sous la direction de Krystel Gualdé, Sorcières !, Les Éditions du château, 400 p., 39,50 €. ISBN : 9782488106009.
Informations pratiques : Château des ducs de Bretagne - Musée d’histoire de Nantes, 4 place Marc Elder 44 000 Nantes. Tél : 0 811 46 46 44. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h. Tarif : 9 € (réduit : 5 €).
Site du musée.