Rencontres à Venise. Étrangers et vénitiens dans l’art du XVIIe siècle

3 3 commentaires

Ajaccio, Palais-Fesch, Musée des Beaux-Arts, du 29 juin au 1er octobre 2018.

Entre les deux « grands » siècles vénitiens, le XVIe et le XVIIIe, le Seicento a longtemps été le mal aimé. La redécouverte n’est que récente et la France ne lui avait jamais consacré d’exposition dédiée, si l’on excepte Marseille en 1988, « Escales du baroque » (mais qui s’attachait également à deux autres écoles). Celle d’Ajaccio, qui se penche sur la Lagune après avoir exposé Florence (voir l’article) et la Lombardie (voir l’article), est donc pionnière, d’autant qu’elle ne se contente pas d’étudier la peinture et se penche également sur la sculpture, art encore plus ignoré.


1. Domenico Fetti (1591/1592-1623)
David avec la tête de Goliath, 1617-1618
Huile sur toile - 175 x 128 cm
Venise, Galleria dell’Accademia
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Une des caractéristiques principales de Venise au XVIIe est la contribution importante d’artistes étrangers, venant d’autres villes italiennes ou d’autres pays. Certains, comme le Génois Bernardo Strozzi, le Romain Domenico Fetti (ill. 1), ou le napolitain Luca Giordano n’y firent que des séjours plus ou moins brefs, marquant néanmoins la peinture locale de leur talent, tandis que d’autres tels que le Florentin Sebastiano Mazzoni ou les Allemands Johann Liss et Johann Karl Loth s’y installèrent définitivement et peuvent être considérés comme des peintres de l’école vénitienne. L’excellent catalogue, riche de plusieurs essais et de longues notices, réussit à montrer la vitalité de l’art à cette époque marqué par tous ces apports. Toutes les œuvres présentées ont été créées à Venise ou en Vénétie, à quelques exceptions parmi lesquelles les deux toiles de Luca Giordano dont les notices peinent d’ailleurs à faire le lien avec le propos de l’exposition [1].


Sebastiano Ricci (1659-1734)
Camille et Brennus, 1712-1726
Huile sur toile - 40 x 56 cm
Ajaccio, Palais Fesch-Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

La période couverte va essentiellement des années 1630 (marquées par la peste de 1630-1631) jusqu’à Sebastiano Ricci qui fait le lien avec le siècle suivant (ill. 2). Il y a cependant quelques exceptions, la Madeleine de Fetti du Louvre est fatalement antérieure à cette période puisque celui-ci est mort en 1623.
Le parcours n’est cependant pas chronologique, à l’exception de la dernière section, mais thématique, ce qui n’est peut-être pas le choix le plus heureux car il rend plus complexe l’appréhension de l’évolution des styles. Le tout début du siècle, qui voit se poursuivre l’activité d’ateliers familiaux avec notamment Domenico Tintoretto et Palma le Jeune, se place dans la suite directe de la seconde moitié du XVIe siècle, ce qui est particulièrement visible par exemple dans Orphée et Eurydice de Padovanino (ill. 3). Mais tout au long du XVIIe, les exemples de Véronèse, Titien ou Tintoret furent prégnants. Le colorisme vénitien est également une réalité au Seicento, même si l’on ne peut parler d’unité de style. À celui, vaporeux, scintillant de Mazzoni, Liss, Maffei ou Liberi qui semblent marqués par Strozzi et Fetti, s’oppose celui beaucoup plus classique et rigoureux de Carpioni ou Régnier (autre peintre étranger qui s’installa à Venise et y finit sa vie).


3. Alessandro Varotari, dit il Padovanino(1588-1649)
Orphée et Eurydice, 1615-1620
Huile sur toile - 164 x 119 cm
Venise, Galleria dell’Accademia
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Une des grandes qualités de l’exposition consiste à mêler toiles provenant d’Italie (pour beaucoup de l’Accademia de Venise) et de musées français, permettant ainsi de poursuivre l’exploration des tableaux italiens de nos collections publiques illustrée récemment par les expositions picardes (voir l’article) et la magistrale entreprise du Retif, le répertoire des tableaux italiens en France. On notera d’ailleurs à ce sujet l’excellent essai de Nathalie Volle sur les tableaux vénitiens du XVIIe siècle en France.
Parmi les œuvres peu connues montrées à Ajaccio, nous retiendrons La Continence de Scipion par Francesco Ruschi (ill. 4) du Musée de Digne-les-Bains, un très beau Giulio Carpioni judicieusement acquis en 2007 par le Musée de Pau et dont nous avions parlé ici-même (voir la brève du 16/09/07), ou encore un tableau à sujet terrifiant, Rosemonde contrainte de boire dans le crâne de son père de Pietro della Vecchia (ill. 5) à Lons-le-Saunier.


4. Francesco Ruschi (vers 1610-1661)
La Continence de Scipion
Huile sur toile - 133 x 160 cm
Digne-les-Bains, Musée Gassendi
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
5. Pietro della Vecchia (1603-1678)
Rosemonde contrainte de boire dans le crâne de son père, 1650-1660
Huile sur toile - 93 x 102 cm
Lons-le-Saunier, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

De ce dernier peintre, trop souvent seulement considéré comme un pasticheur, ce qu’il était vraiment puisqu’il peignait de faux tableaux, notamment de Giorgione (on le surnommait le « singe de Giorgione »), on verra aussi la bien connue et non moins effrayante Conversion de François Borgia du Musée des Beaux-Arts de Brest (présentée récemment à Quimper - voir l’article) .
On peut voir aussi d’autres peintures jamais exposées ou presque, voire inédites. Provenant de collections privées parisiennes, on peut ainsi admirer une petite esquisse de Johann Carl Loth, une grande toile de Pietro Liberi et une étonnante peinture de Giulio Carpioni, exécutée en collaboration avec un néerlandais (sans doute Jacobus Victor), une Allégorie du goût (ill. 6) pendant d’une Allégorie de la fragilité du Museo Civico de Vicence.
Quant à la section des portraits, elle permet de découvrir un artiste remarquablement doué dans ce domaine, Tiberio Tinelli, auteur du portrait très vandyckien de Claudio Ridolfi (ill. 7).


6. Giulio Carpioni (vers 1613-1678) et
Jacobus Victor (?) (1640-1705)
Allégorie du goût, vers 1660
Huile sur toile - 110 x 94 cm
Paris, collection particulière
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
7. Tiberio Tinelli (1587-1639)
Portrait de Claudio Ridolfi, vers 1638
Huile sur toile - 77 x 68 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Quelques dessins sont aussi montrés (dont deux feuilles recto-verso de Strozzi, décidément l’un des plus grands dessinateurs de cette époque), mais l’apport le plus innovant de cette exposition reste sans doute l’ensemble de sculptures. L’essai du catalogue explique que même les contemporains s’intéressaient fort peu à cet art et que les auteurs des statues qui ornent pourtant nombre d’édifices vénitiens sont souvent anonymes faute d’être signalés dans les sources.


8. Giovanni Bonazza (1654-1736)
La Foi et l’Honneur, 1720-1730
Marbre - 115 x 92 x 30 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
9. Giacomo Piazzetta (vers 1640-1705)
Quatre figures d’hérétiques, 1676-1683
Terre cuite - H. 44 cm
Venise, Galleria Giorgio Franchetti,
Ca’ d’Oro
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Les grands sculpteurs du XVIIe siècle ont pour nom Melchior Barthel (aucune de ses œuvres n’y est cependant exposée), Michele Fabris, dit l’Ongaro, Giusto Le Court, Filippo Parodi et Giovanni Bonazza. Beaucoup, comme les peintres, sont d’origine étrangère. Le premier est allemande, le deuxième hongrois, le troisième flamand et le quatrième génois ! Seul Bonazza (ill. 8) est vénitien, et il faut lui ajouter à cette liste Giacomo Piazzetta, le père du peintre, qui fut aussi un sculpteur de talent comme le prouvent les esquisses en terre cuite pour quatre figures d’hérétiques (ill. 9).
S’il était impossible de déplacer de grands marbres qui doivent être vus dans les édifices où ils sont encore conservés, les quelques œuvres que l’on peut voir ici, notamment les bustes de Giusto Le Court particulièrement expressifs (ill. 10), témoignent de la qualité de cette production qui mériterait d’être mieux connue et appréciée.


10. Giusto Le Court (1627-1679)
Saint Philippe, vers 1675-1679
Marbre - H. 60 cm
Cittadella, Oratorio del Salvatore
à Ca’ Nave
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
11. Gian Lorenzo Bernini,
dit le Bernin (1598-1680)
Buste du cardinal Pietro Valier, 1626-1627
Marbre - H. 59 cm
Venise, Galleria Giorgio Franchetti,
Ca’ d’Oro
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Si cette sculpture baroque vénitienne relève essentiellement, comme le dit Andrea Bacchi dans son essai, d’une inspiration différente de celle du Bernin et de ses élèves - elle se rapproche davantage des sculpteurs flamands tels que Quellinus, un marbre du célèbre romain est tout de même présenté (ill. 11), provenant de la Ca’ d’Oro, « un des plus injustement méconnus chefs-d’œuvre de Bernini portraitiste ». Déjà remarquable, l’exposition mériterait une visite, rien que pour ce buste.


Commissaires : Linda Borean et Stefania Mason, assistées d’Andrea Bacchi pour la sculpture.


Sous la direction de Linda Borean et Stefania Mason, Rencontres à Venise. Étrangers et vénitiens dans l’art du XVIIe siècle, SilvanaEditoriale, 2018, 288 p., 28 €. ISBN : 9782913043633.


Informations pratiques : Palais Fesch-Musée des Beaux-Arts, 50-52, rue du Cardinal Fesch, 20000 Ajaccio. Tél : + 33 (0)4 95 21 48 17. Ouvert tous les jours de 9 h 15 à 18 h. Tarif : 8 € (réduit : 5 €).


Site Internet du musée


Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.