La Tribune de l’Art s’est beaucoup battue pour Notre-Dame et pour ses abords, notamment pour le square de l’archevêché. Mais il est vrai que nous ne nous étions pas beaucoup penchés sur le sort du Mémorial des martyrs de la Déportation, et de son jardin, connu aussi sous le nom de square de l’Île-de-France (ill. 1). Ce monument, dû à l’architecte Georges-Henri Pingusson, avait en effet été, par la force des choses, élevé après la guerre, et inauguré seulement en 1962. Or notre site ne se consacre, habituellement, qu’au patrimoine du Moyen Âge aux années 30.
Nous avions fait, cependant, deux exceptions, l’une à propos des arènes de Fréjus et l’autre à propos du temple de Mercure, sur le Puy-de-Dôme, qui datent tous deux de l’Antiquité. Les atteintes contre ces monuments étaient en effet trop graves pour que nous n’en parlions pas. Il nous faut, aujourd’hui, faire une autre exception avec ce Mémorial, car il s’agit non seulement d’une atteinte inadmissible au patrimoine parisien — il est classé monument historique — mais aussi d’une attaque contre la biodiversité qui nous tient à cœur, avec la destruction de la haie d’ifs et les menaces sur les mûriers. Il s’agit, enfin, et c’est peut-être le plus scandaleux, d’une dénaturation profonde d’un lieu de mémoire dédié à la mémoire des victimes du nazisme déportées dans les camps de concentration et, pour beaucoup d’entre elles, assassinées dans des conditions abominables. Le responsable est la mairie de Paris, avec la complicité du ministère des Armées, qui gère le Mémorial, et du préfet qui a donné son autorisation par le biais de l’architecte des bâtiments de France.

d’ifs à gauche était en train d’être coupée ; on voit à droite les mûriers
Photo : Didier Rykner
Prenons les choses dans l’ordre. Le projet, à l’origine, visait à supprimer toutes les grilles des deux jardins et à ouvrir l’ensemble jour et nuit. Nous étions nombreux à nous élever contre cette idée, et une pétition lancée par Baptiste Gianeselli, l’un des plus actifs défenseurs du patrimoine parisien, avait réuni 55 721 signataires. Grâce au vote contraire de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, le pire avait été évité et les grilles devaient rester en place.
Baptiste Gianeselli s’était particulièrement battu contre les projets touchant au Mémorial des martyrs de la Déportation et au square de l’Île-de-France. Le nom de « square » est manifestement fautif et a sans doute amené à négliger l’importance symbolique de ce lieu. Si la définition de « square » est, selon l’Académie française, un « petit jardin public, souvent aménagé au centre d’une place », le mot évoque de nos jours souvent les jeux d’enfants. Le premier exemple donné par ce dictionnaire est d’ailleurs : « Des enfants jouent dans le square ». Or ce jardin n’avait pas pour vocation d’abriter des jeux d’enfants, mais bien de constituer le début du parcours des visiteurs du Mémorial, avant qu’ils ne descendent dans celui-ci. Philippe Pingusson, architecte et petit-neveu de l’auteur de ce monument, explique parfaitement dans la tribune que nous publions — ce qui se retrouve dans les documents de l’époque — que le jardin fait partie du Mémorial, et n’est pas seulement un abord, ce que confirme par ailleurs la Commission du Vieux Paris. Pour cette raison, le classement monument historique de la seule construction relève manifestement d’une erreur d’interprétation. Quoi qu’il en soit, ce jardin est au moins protégé au titre des abords.

Le trait en bleu montre l’emplacement de la grille dans le projet. On voit que le saule pleureur, en haut du plan,
ne sera plus dans le jardin, et que la surface de celuji-ci sera diminuée de presque la moitié

Le projet, à l’origine, était au-delà du scandaleux. Il était prévu non seulement d’ouvrir le jardin toute la nuit, mais de permettre aux Parisiens de venir pique-niquer sur la pelouse, soit directement au-dessus de la tombe du déporté inconnu ! Si la mairie a renoncé à cette profanation, elle n’a cependant pas abandonné entièrement son projet, voulant créer : « une pointe aménagée en belvédère sur la Seine », en modifiant la position de la grille et en la faisant passer entre deux des quatre mûriers, ce qui, selon les spécialistes des arbres, menacerait gravement leurs racines, donc leur pérennité. On peut constater, en comparant l’état qui existe aujourd’hui (ill. 2) à l’état futur (ill. 3) que c’est pratiquement la moitié du jardin qui va être sacrifiée pour faire un « belvédère sur la Seine ».

du jardin vers le futur "belvédère" déjà en chantier)
22 juin 2026
Photo : Didier Rykner

par la coupe de la haie d’ifs
(26 août 2026)
Photo : Didier Rykenr
Ces travaux ont déjà commencé, par l’élimination de la haie d’ifs (ill. 4) qui s’étendait le long de la grille dessinée par Georges-Henri Pingusson. Ils ont été sauvagement coupés en août alors que les oiseaux, qui ont tant besoin de ce type de végétation, n’avaient pas fini de nidifier. De jeunes merles, encore incapables de voler, erraient dans les branches coupées, promis à une mort certaine (ill. 5). Voilà comment la mairie de Paris défend l’environnement.
Or, si à l’origine — en 1962 — Pingusson n’avait que relativement peu touché au square préexistant (square dit « du Musoir de la Cité », inauguré en 1927), en 1976, deux ans avant sa mort, il installa la grille qu’il avait dessinée, inscrivant enfin le jardin dans le Mémorial comme il le souhaitait. La grille avait été initialement conçue pour protéger le Mémorial des « multiples dégradations » qu’il subissait. Comme l’écrit la Commission du Vieux Paris (dont Simon Texier, qui a écrit sa thèse sur Georges-Henri Pingusson, est membre) : « pour l’architecte, elle est également l’occasion d’intégrer "le jardin dans le territoire du Mémorial et de créer ainsi une zone de silence et de respect propice à une préparation psychologique et aussi révélant au passant sa présence (bien souvent insoupçonnée)". Bien loin d’un simple ajout, la mise en place des grilles matérialise pour Pingusson "l’opportunité toujours désirée de pouvoir intégrer le square de l’Île-de-France dans l’orbe du monument", et forme dès lors un point d’orgue à cette œuvre d’art totale. »
Si nous n’avons pas trouvé la preuve formelle que la haie d’ifs, symbole d’éternité et barrière sonore très efficace, qui isolait le jardin des bruits de la Ville, ait été prévue directement par Pingusson, cela ne fait guère de doute, sachant que dès la conception il envisageait d’y installer des buis et des ifs.
En coupant les ifs et en déplaçant la grille pour rétrécir le jardin afin de permettre l’accès au « belvédère sur la Seine », la Ville de Paris détruit une « œuvre d’art totale » pour reprendre l’expression de la Commission du Vieux Paris. Elle s’attaque donc à une architecture protégée par le droit moral. Elle n’a, pourtant, pas informé les héritiers de ce droit moral de ses intentions, et elle a donc encore moins obtenu leur accord. Dans sa tribune, Philippe Pingusson explique d’ailleurs qu’il le refuse.
Plus grave encore : en mutilant ce monument, dont la visite particulièrement éprouvante devrait interdire qu’on touche à un seul de ses éléments, les associations de déportés contactées par Baptiste Gianeselli et nous-même nous ont dit ne pas avoir été informées des intentions de la Ville de Paris. Nous n’avons pas pu les contacter toutes, mais il est certain que ni l’UNADIF FNDIR, ni la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, ni l’Amicale de Dachau, ni l’Amicale de Buchenwald, ni l’Amicale de Ravensbrück [1] n’étaient au courant de ce projet. Il semble également (les contacts que nous avons pris le laissent penser, mais ce point reste à confirmer) que la FNDIRP ne l’était pas davantage.
Au moment où nous publions cet article, plusieurs de ces associations devaient se concerter pour décider de la position à prendre. Nous pouvons déjà donner celle de Jean-François Brun, président de l’UNADIF FNDIR du Var : « je me suis ému fortement de cette destruction du jardin du souvenir et je m’y oppose complètement, en tant que président de l’UNADIF FNDIR 83 ». Nous pouvons aussi publier celle de Marie-France Cabeza-Marnet, coprésidente de l’Amicale de Ravensbrück et des Kommandos dépendants, qui a répondu à Baptiste Gianeselli et nous a autorisé à la citer ici : « Pourquoi ce silence si longtemps ? Pourquoi notre Amicale n’a-t-elle pas été informée de ce projet, que nous découvrons seulement aujourd’hui alors que les travaux sont déjà très engagés ?
J’ai lu, dans un article, la réaction de Baptiste Gianeselli à propos de notre rosier « Résurrection », qui m’a profondément interpellée. Nos rosiers resteront-ils protégés à cet emplacement précis et symbolique, voulu par l’architecte dans son projet d’ensemble ? Ces roses sont aussi le symbole des femmes déportées.
Il y a également le respect dû aux symboles vivants de ce sanctuaire — ifs, mûriers, rosiers — qui perpétuent leur mémoire et doivent traverser le temps. Notre Amicale de Ravensbrück et des Kommandos dépendants porte les valeurs de vigilance, de liberté, de paix et de fidélité. Il nous faut donc continuer à veiller sur tout ce qui incarne la mémoire de ce lieu voulu comme un symbole. »
Notons qu’interpellé par ces associations, Emmanuel Grégoire a décidé d’organiser une visite pour elles le 17 septembre. Quand on connaît ses rapports très compliqués avec la vérité, il faut espérer qu’elles ne laisseront pas berner par le maire de Paris.

de chantier cachant celui-ci aux yeux du public (10 septembre 2026)
Photo : Didier Rykner
Les ifs, manifestement, avaient été plantés en 1976 et pourraient être remplacés par d’autres ifs. La grille est toujours présente et les rosiers de Ravensbrück, plantés en 1975, qui semblent menacés dans le projet, sont encore en place.
La mairie tente honteusement de cacher le chantier aux yeux des passants (ill. 6), mais rien n’est donc encore totalement irréversible. Il est peut-être temps qu’Emmanuel Grégoire revienne à la décence et qu’il soit conscient que non, les déportés n’avaient pas de vue d’un belvédère sur la Seine [2]…