Le succès de la mission Bern : d’une rotonde ferroviaire à une abbaye cistercienne oubliée

Didier Rykner 1 1 commentaire

C’est déjà l’acte II, mais il n’est pas ici question de gilets jaunes même si ceux-ci étaient quelques-uns à manifester, pacifiquement mais tenus à distance par les forces de l’ordre, lors du lancement de la nouvelle saison de la Mission Bern consacrée au patrimoine. L’événement, qui se concrétisera en septembre avec un nouveau loto patrimoine, se déroulait dans la rotonde ferroviaire de Montabon (ill. 1), inscrite monument historique, qui va bénéficier d’une partie de l’argent récolté lors de la première édition.


1. La rotonde ferroviaire de Montabon
Photo : Fondation du Patrimoine
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On n’entend plus beaucoup les jérémiades des opposants, comme Nicolas Offenstadt qui, dans une tribune au Monde qu’il faut relire aujourd’hui avec le recul (et à laquelle nous avions répondu ici), s’interrogeait (et faisait lui-même les réponses) : « Imagine-t-on le financement de lieux tout à fait passionnants, mais qui ne brillent pas pour les touristes ? ». Eh bien oui, la plupart des lieux qui ont été aidés par la première édition du loto patrimoine sont justement dans bien des cas des endroits « qui ne brillent pas pour les touristes ». On est bien loin ici de la « politique bling-bling » que dénonçait l’historien et qui ne brille que dans sa fertile imagination…


2. La rotonde ferroviaire de Montabon
Photo : Didier Rykner
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Non seulement les critiques pleines de rancœur et de jalousie ont fusé lors de la première annonce du loto patrimoine, mais les prévisions allaient bon train : cette opération serait un échec selon certains moins forts dans la prédiction que dans le défaitisme. Ce fut tout le contraire : on attendait 15 à 20 millions, on en est à plus de 21 millions, tous les jeux de grattage (12 millions) ont été vendus malgré leur prix élevé, et le nombre de mises par rapport à un tirage ordinaire a augmenté de 30% ! Mieux encore : la polémique qui a fait rage (et fort justement) sur les taxes qui étaient reversées à l’État a été gagnée. Même si ces taxes demeurent, la compensation de 21 millions supplémentaires (soit nettement plus que le montant des taxes, qui est de 14 millions) sera maintenue. Certes, comme certains l’ont fait remarquer, il s’agit de réaffecter un budget qui avait été « gelé » (soit voté, puis repris). Mais ce gel du budget des monuments historiques a lieu chaque année, ce qui explique d’ailleurs que le montant réel est très inférieur à celui qui est régulièrement annoncé au moment du vote budgétaire (voir par exemple cet article). En fin de compte, il s’agira bien d’argent supplémentaire par rapport aux années précédentes, auquel il faut encore ajouter environ 6 millions de mécénat trouvé directement par Stéphane Bern, soit au total près de 50 millions de plus que l’année précédente, ce qui représente une augmentation de budget réel de plus de 16% !


3. La rotonde ferroviaire de Montabon
Photo : Didier Rykner
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Le lancement de cette nouvelle saison, qui s’est faite sans le ministre de la Culture retenu par les obsèques de Michel Legrand, a été organisé dans cette ancienne rotonde SNCF (où étaient entretenues les locomotives), un patrimoine industriel datant de 1891, bien peu glamour et très loin « de l’histoire la plus insignifiante des familles royales » contrairement à ce que prévoyait Offenstadt.
Un monument en mauvais état, peu séduisant a priori et pourtant magnifique pour qui sait regarder, et qui le sera encore davantage lorsqu’il sera entièrement restauré. Non seulement le système qui permettait aux locomotives de passer d’une voie à l’autre sur un pont tournant de 24 m (d’où le nom de rotonde) est passionnant du point de vue de l’histoire ferroviaire (ill. 1), mais le bâtiment, avec son architecture en pierre et en fer, est d’une grande élégance (ill. 2 et 3). Utilisé jusqu’en 1954 et ayant perdu son usage, il fut abandonné par la SNCF, une société rarement attentive à son patrimoine, qui voulait le démolir. Il fut finalement sauvé par un particulier qui l’a acheté, puis par l’association qui l’a récupéré. Il est inscrit monument historique depuis 2010.


4. Wagon-lit de 1929 ayant fait partie
de l’Orient-Express, dans la rotonde
de Montabon
Photo : Didier Rykner
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5. Draisines dans la rotonde de Montabon
Photo : Didier Rykner
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Proche de son état d’origine, on y trouve plusieurs véhicules historiques dont un wagon-lit datant de 1929 (ill. 4), lui-même classé, et des engins d’exploitation, par exemple des draisines (ill. 5) ou une grue. Il faut rendre hommage au travail des bénévoles de l’association qui entretiennent la rotonde et ces véhicules, mais qui les font aussi parfois visiter malgré l’aspect encore très délabré de l’ensemble. À terme, le lieu servira à la fois de musée ferroviaire et de salle d’expositions et de conférences.

6. Stéphane Bern dans la rotonde de
Montabon, lançant la deuxième année
de sa mission
Photo : Didier Rykner
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Dans son discours, Stéphane Bern (ill. 6) a annoncé d’autres nouvelles sources de revenus pour le patrimoine : un carnet de timbres sera mis en vente par La Poste avec une surtaxe réservée pour le patrimoine, et une convention a été signée entre la Fondation du Patrimoine et la Monnaie de Paris pour le reversement par celle-ci d’un euro sur chaque pièce vendue d’une collection de dix-huit pièces spécialement éditées à cette occasion. Il n’a pas caché par ailleurs que « les relations se sont apaisées avec le ministère de la Culture » depuis l’arrivée de Franck Riester, ce qui confirme a contrario les rapports difficiles qu’il avait avec l’administration de Françoise Nyssen, notamment avec Vincent Berjot, l’ancien directeur des patrimoines. La DRAC Pays-de-Loire [1] va par ailleurs ajouter 300 000 € aux 480 000 trouvés grâce à la mission en faveur de la rotonde, dont les travaux de restauration commenceront en septembre.
Ceux-ci permettront de parer au plus pressé, à savoir la restauration a minima du clos et du couvert. Il restera encore beaucoup à faire mais l’urgence au moins pourra être prise en charge.


7. Abbaye cistercienne de La Clarté-Dieu
Les bâtiments à gauche datent du XIIIe siècle, celui de droite du XVIIIe siècle
Photo : Didier Rykner
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Les sommes ici en jeu sont importantes. Mais la mission patrimoine va aider aussi, grâce à son succès, environ 250 sites en plus des dix-huit chantiers prioritaires identifiés. Et parfois, même des montants modestes permettent de boucler un budget de restauration. C’est ainsi que nous avons pu visiter, après la rotonde, l’abbaye cistercienne de La Clarté-Dieu (ill. 7). Propriété depuis 2002 d’un couple de passionnés, cet ensemble monastique désormais classé monument historique resta longtemps à peu près oublié, servant de ferme et la plupart des bâtiments envahis par la végétation. Or cette abbaye créée au XIIIe siècle, qui pouvait accueillir jusqu’à cent moines et frères et qui fut vendue comme bien national à la Révolution (l’abbatiale, le cloître, et une grande partie des bâtiments servirent de carrière de pierre) a encore très belle allure. S’il ne reste presque plus rien de l’église (ill. 8), le tracé du cloître a été récemment redécouvert, ainsi qu’une partie des bancs des moines (ill. 9), et plusieurs belles salles sont encore conservées (ill. 9). Le dernier niveau d’un des bâtiments monastiques possède une admirable charpente d’origine (ill. 10).


8. Emplacement où se trouvait l’abbatiale
de La Clarté-Dieu
Photo : Didier Rykner
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9. Bâtiment monastique le long de l’ancien
cloître disparu (à droite se trouvait
l’abbatiale, également disparue)
Photo : Didier Rykner
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Tout s’écroulait et l’on travaille ici dans l’urgence. Les propriétaires ont littéralement sauvé l’abbaye, aidés par la DRAC. Et les 17 000 euros apportés par la mission Bern ont permis de boucler le budget des travaux qui ont empêché cette grande pièce et sa charpente du XIIIe siècle, qui penchait dangereusement, de s’écrouler. Là encore, il reste énormément de travaux à réaliser. Mais la pérennité des lieux est désormais assurée, au moins tant que ces passionnés qui font un travail admirable en resteront propriétaires.


9. Une salle voûtée d’ogives de l’abbaye
de La Clarté-Dieu
Photo : Didier Rykner
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10. Charpente du XIIIe siècle
de l’aile que l’on voit sur
les illustrations 7 (à gauche) et 9
Photo : Didier Rykner
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Voilà donc deux des lieux aidés par la mission Bern : une rotonde ferroviaire, et les restes d’une abbaye perdue dans la campagne tourangelle. Bien loin donc des familles royales, bien loin aussi des foules de touristes. Car le patrimoine, comme l’a parfaitement compris Stéphane Bern, ce n’est pas un coût, c’est un atout, et une manière de réconcilier les Français autour d’une histoire commune qu’il est important de maintenir, que ce soit dans les plus prestigieux monuments comme dans les plus humbles. C’est aussi, comme il l’a rappelé, environ 500 000 emplois sur toute la France qui y sont directement liés.

Il faudrait, bien entendu, faire encore bien davantage et, plutôt que de multiplier les petites opérations (un carnet de timbre par ci, des pièces de collection par là…), mettre en place enfin un système permettant de financer de manière pérenne les monuments historiques. Les idées existent, transparentes pour le budget de l’État et indolores pour les contribuables : une contribution permanente du loto de 1,8 % (comme pour le sport), et une taxe de séjour de 0,50 € par nuitée touristique. Nous expliquions tout ceci dans cet article. Il est toujours d’actualité. Cela ferait 472 millions d’euros en plus chaque année pour le patrimoine, et plus de 500 millions si le tirage spécial du loto était maintenu. De quoi voir l’avenir sereinement.

Vous pouvez, bien sûr, en dehors du loto patrimoine, donner directement aux projets concernés, via la Fondation du Patrimoine. Pour aider la rotonde ferroviaire de Montabon, c’est ici. Pour l’Abbaye de La Clarté-Dieu, c’est là. Ces dons sont déductibles.

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