Le château de Carneville, sauvé de la mérule avec l’aide du loto du patrimoine

Pour comprendre l’importance de la mission patrimoine de Stéphane Bern, il suffit de se rendre au château de Carneville, dans le Cotentin. Son jeune propriétaire (29 ans seulement) se bat pour la restauration de ce monument gravement touché par la mérule, un champignon qui s’attaque au bois de l’intérieur et dont la présence reste ainsi longtemps ignorée. Beaucoup de journaux en ont parlé, et l’aide du loto du patrimoine, combinée à la médiatisation qui s’en est suivie et à la passion de Guillaume Garbe qui rêvait de sauver ce château depuis qu’il l’avait découvert à l’âge de 12 ans, a permis son sauvetage.


1. Mare dans le parc du château de Carneville
Photo : Didier Rykner
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2. L’étang du parc du château de Carneville
Photo : Didier Rykner
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3. L’étang du parc du château de Carneville
Photo : Didier Rykner
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Petit-fils et fils d’antiquaire, celui-ci avait commencé très jeune à exercer ce métier après des études à l’École du Louvre, dans le domaine de la peinture ancienne où il a trouvé nombre d’œuvres importantes. C’est en juillet 2012 qu’il achète ce domaine composé de plusieurs bâtiments et d’un très grand parc riche d’une grande variété d’espèces, tant botaniques qu’ornithologiques. La promenade dans le parc, avec une mare (ill. 1) et un grand étang (ill. 2 et 3), où vole (quand on arrive à le voir) un couple de martin-pêcheurs, offre une multitude de points de vue d’une beauté incroyable. Le jardin à la française (ill. 4) - dont les buis n’ont pas été (encore ?) touchés par la pyrale, apporte une nuance de classicisme à cet environnement très poétique.


4. Jardin à la française du château de Carneville
Photo : Didier Rykner
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5. Premier manoir (1637) du domaine du château de Carneville
Photo : Château de Carneville
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Le premier château des seigneurs de Carneville était une motte féodale qui se situait de l’autre côté de la colline, à quelques centaines de mètres de l’emplacement actuel. En 1637, fut créé un premier manoir, le bâtiment que l’on voit en arrivant, à droite (ill. 5). Puis, en 1699, un logis seigneurial fut élevé, cette fois à gauche de l’entrée actuelle (ill. 6), et en 1725 une boulangerie à toit de chaume (ill. 7). Ce n’est qu’en 1755 que le château fut construit, pour accopagner l’élévation de la famille, dont témoigne notamment un mariage Habsbourg. C’est ainsi que le nouvel édifice fut construit, ex nihilo, ce qui laissa toute latitude à l’architecte (dont le nom n’est pas connu) de créer sans contraintes, sans devoir prendre en compte une construction préexistante. Les bâtiments les plus anciens sont donc de fausses dépendances puisqu’ils existaient déjà avant l’élévation du logis principal.


6. Logis seigneurial (1699) du domaine du château de Carneville
Photo : Château de Carneville
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7. Boulangerie (1725) du domaine du château de Carneville
Photo : Château de Carneville
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S’ils sont tout de suite séduisants (celui de 1699 et la boulangerie sont inscrits, alors que celui de 1637 n’est pas protégé, ce qui est d’ailleurs curieux), la première découverte du château, à partir de l’entrée principale (qui se trouvait autrefois de l’autre côté, sur le jardin), est décevante (ill. 8). Recouvert d’un enduit en ciment qui unifie toute la façade dans une tonalité terne, son aspect paraît un peu ingrat. Ce n’est que temporaire, et en regardant l’autre façade, dont la restauration est presque terminée (ill. 9), on comprend à quoi celle-ci ressemblait auparavant. Si l’on ajoute que le toit en ardoise, refait dans les années 30 après que la famille Tocqueville l’a acquis, a remplacé maladroitement la couverture originale en schiste bleu, on comprend qu’une fois revenu dans son état d’origine, cet édifice, beaucoup plus grand qu’il ne paraît au premier abord (il a une surface totale de 1600 m2) sera extrêmement séduisant.


8. Façade sud du château de Carneville, du côté de l’entrée, avant restauration
Photo : Didier Rykner
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9. Façade nord du château de Carneville sur le jardin à la française, en cours de restauration
Photo : Didier Rykner
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10. Plafond du vestibule de l’entrée effondré en raison de la mérule
Photo : Didier Rykner
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C’est le remplacement du toit qui est à l’origine des désordres dus à la mérule, qui ne furent découverts qu’en 2017 lorsqu’une portion du plafond du vestibule de l’entrée s’est effondré (ill. 10). À l’origine le schiste (ill. 11) débordait les murs, évacuant l’eau. Les ardoises ont été posées au ras, sans gouttière, ce qui a laissé pénétrer l’humidité, entraînant le développement du champignon. Celui-ci couvrait une surface de 1000 m2, et une fois le diagnostic réalisé, deux solutions étaient possibles : soit abandonner, et laisser le monument se ruiner inexorablement, soit prendre le chantier à bras le corps. Mais le montant des travaux à prévoir était extrêmement élevé : pas moins de 2 millions d’euros étaient nécessaires pour restaurer le bâtiment, environ un million pour l’extérieur et un autre million pour l’intérieur.

11. Élément de la couverture en schiste telle qu’elle était avant le XXe siècle
Photo : Didier Rykner
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C’est là que l’on voit la différence entre ceux qui renoncent à la moindre difficulté et ceux qui au contraire, motivés par une vraie passion, rendent l’impossible possible. Sans fortune personnelle, les revenus générés par le domaine (visites, locations pour des mariages et des événements…) étant très insuffisants, il lui fallait chercher du mécénat. L’aide de 490 000 euros du loto et de la Fondation du patrimoine a été fondamentale, la médiatisation qui en a découlé permettant de faire passer en un an, entre 2017 et 2018, le nombre de visiteurs d’environ 6/7000 par an à 33 000 (un chiffre qu’il ne faut pas dépasser nous dit Guillaume Garbe, car au delà cela pourrait endommager le parc).
Il a réussi à mobiliser beaucoup de monde : des fondations privées, des donateurs divers, jusqu’à la ville d’Atlanta, via la French Heritage Society, qui a donné une subvention ! Pour l’instant, il a donc réussi, en incluant le loto patrimoine, a recevoir 890 000 euros en tout d’aide extérieure. La DRAC participe pour 21 % des travaux sur la partie classée (ce qui nous semble particulièrement faible, un monument classé recevant en moyenne 35 % d’aide de l’État, et pouvant aller jusqu’à 50 %…).


12. Cheminée de la cuisine du château de Carneville
Photo : Didier Rykner
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13. Bassin de décantation à droite, l’eau s’écoulant ensuite à gauche
Photo : Didier Rykner
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14. Combles du château
Photo : Didier Rykner
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Les travaux ont commencé en 2019 et ont donc déjà concerné la façade sur jardin. La mérule ne pourra être traitée que lorsque le toit sera refait en schiste, mettant ainsi la bâtisse hors d’eau. La cuisine qui se trouve en sous-sol était à son époque particulièrement bien aménagée, avec une glacière pour conserver la nourriture (celle du parc, de 13 mètres de profondeur, pouvait conserver la glace pendant sept ans), un four en granit (ill. 12) accumulant la chaleur et la restituant après que le feu est éteint, permettant de continuer la cuisson, ou encore un bassin de décantation (ill. 13) qui, recueillant l’eau provenant du réseau alimenté par les sources, donnait une forme d’eau courante. Le chantier se déroule aussi dans la charpente d’où l’on peut voir la mer, au loin (ill. 14).


15. Petite pièce du côté sud
au rez-de-chaussée
Photo : Didier Rykner
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16. Fenêtre dans le cabinet de la chaise du côté sud au rez-de-chaussée
Photo : Didier Rykner
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17. Pièce au rez-de-chaussée, côté nord
Photo : Didier Rykner
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Au rez-de-chaussée (nous n’avons pas pu nous rendre au premier étage en raison de la mérule), le château est formé de deux parties : l’une, avec de petites pièces (ill. 15), était habitée l’hiver, car facile à chauffer et orientée au sud. Les grandes pièces d’apparat, en revanche, trop froides l’hiver, pouvaient être occupées l’été (la température, lorsque nous les avons visitées, étaient très agréable). Très rapidement - avant d’être forcé par la mérule d’emménager dans le logis construit en 1699 - Guillaume Garbe a compris que le dispositif du XVIIIe siècle était toujours d’actualité. Après avoir utilisé 2200 litres de fioul en 21 jours pour chauffer le château, il s’était replié en hiver sur le petit appartement. On remarquera à quel point tout y est bien conçu comme l’éclairage diurne du cabinet de la chaise qui arrive grâce à une fenêtre intérieure (ill. 16) donnant à son tour sur une fenêtre extérieure.
Par chance, sur les huit pièces classées monument historique, les trois plus importantes, avec notamment de belles boiseries (ill. 17) et un plafond où les poutres sont habillées, selon un modèle typique du Cotentin (ill. 18), n’ont pas été atteintes par la mérule. L’autel de la chapelle (qui se trouve au-dessus du vestibule et est donc inaccessible) est stocké ici (ill. 19) en attendant la fin des travaux.


18. Plafond de la pièce (ill. 16)
Photo : Didier Rykner
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19. Autel XIXe de la chapelle entreposée temporairement au rez-de-chaussée
Photo : Didier Rykner
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Si le château est donc remarquable, le jardin et le parc qui l’entourent ne le sont pas moins, comme nous l’avons déjà écrit au début de cet article. Réserve botanique, réserve ornithologique, il s’agit d’un biotope particulièrement remarquable et d’une grande richesse. Le projet qui accompagne la restauration est triple : un aspect culturel et esthétique bien sûr, un aspect social, le lieu accueillant pour des séjours des jeunes en difficultés ou en situation de handicap, et un aspect écologique, arboretum et réserve d’oiseaux. L’association des amis du château rassemble 300 adhérents, certains aidant à faire l’inventaire floristique, d’autres aidant à l’organisation d’événementiel, d’autres encore à écrire des notes historiques afin de reconstituer des archives...

La crise du Covid-19, qui a empêché l’organisation des événements tels que les mariages, a fortement touché le domaine puisque le chiffre d’affaire d’avril a chuté de 96,6 % et celui de mai de 78 %, l’aide de l’État se montant, en tout et pour tout, à 1 500 € par mois, celle-ci étant théoriquement prolongée, mais la déclaration étant actuellement impossible… Nous ne saurions donc trop recommander de visiter ce lieu qui est amené à beaucoup changer puisque les travaux concernant l’extérieur devraient être terminés en 2023. Il reste plus d’un million d’euro à trouver pour restaurer cette fois l’intérieur. Nul doute qu’il y parviendra. En attendant, peut-être des mécènes qui lisent ces lignes voudront-ils l’aider : il le mérite, et le domaine également.

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