Lacloche Joailliers, 1892-1967

Paris, L’École des Arts Joailliers, du 23 octobre au 20 décembre 2019

1. Lacloche Frères
Bracelet, 1925
Diamants, onyx et rubis taillés en cabochons
LA Collection Privée
Photo : Christie’s Images Limited, 2019
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Fondée en 2012 sous l’égide de Van Cleef & Arpels, L’École des Arts Joailliers s’est peu à peu installée dans le paysage culturel en proposant, en marge de ses cours, une série d’expositions temporaires organisées dans ses espaces parisiens, à proximité de la place Vendôme et de la rue de la Paix. Après plusieurs expositions thématiques, elle s’essaie avec succès à l’exercice délicat de la monographie en ressuscitant un nom autrefois illustre de la joaillerie du XXe siècle, qui a brillé en compagnie des plus grands pendant 75 ans : Lacloche. Cette maison familiale, aujourd’hui disparue mais longtemps prisée par le gotha aristocratique ou hollywoodien, se voit ici remarquablement évoquée par une superbe sélection (ill. 1) d’un peu plus de soixante-dix pièces, éparpillées dans le monde entier et rassemblées pour la première fois. Précédée d’un long travail de recherche, qui s’est concrétisé par la publication d’une somptueuse monographie réalisée avec le soutien de L’École des Arts Joailliers, cette exposition - qui dure seulement deux petits mois - devrait sans trop de peine redonner tout son prestige à ce nom connu des amateurs mais quelque peu oublié du grand public.

2. Publicité parue dans La Renaissance de l’art français et des industries du luxe, juillet 1923
Photo : L’École des Arts Joailliers
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L’aventure de la maison Lacloche, sous forme de saga familiale, a tout pour passionner le public : cette famille d’origine belge s’installe à Paris en 1892, ouvrant boutique dans le IXe arrondissement, rue de Châteaudun. Ce n’est qu’en 1901 que Lacloche Frères gagne la prestigieuse rue de la Paix, qui mène à la place Vendôme. Le voisinage est évocateur : Lacloche est encadré par Cartier et Guerlain. Très prisée des élites européennes, la maison (ill. 2) est si puissante qu’elle peut acquérir le fonds Fabergé en 1917 puis gagner les stations balnéaires les plus chic, prisées des élites des Années Folles : Deauville et Cannes. L’exposition internationale des arts décoratifs de 1925 constitue en quelque sorte l’apogée de la maison : une salle entière lui est dédiée dans l’exposition et les productions de cette année-là occupent une large section de la monographie publiée à l’occasion. L’année 1931 sonne la faillite de la marque, qui subit un dépôt de bilan qui n’est pas vraiment lié aux suites du krach boursier de 1929 mais doit beaucoup à l’addiction du propriétaire et de ses fils pour le jeu : ils perdent leur fortune au casino. Un neveu, Jacques Lacloche, relance l’entreprise quelques années plus tard, à partir de 1936, s’installant place Vendôme pour trente ans de carrière qu’il choisit d’interrompre en 1967 pour se consacrer à son autre passion : il ouvre alors une galerie rue de Grenelle, dédiée au design, éditant notamment des pièces de Roger Tallon !


3. Vue de la première salle de l’exposition à L’École des Arts Joailliers
Photo : Maurine Tric
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4. Vue de la salle centrale de l’exposition à L’École des Arts Joailliers
Photo : Maurine Tric
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L’exposition, qui se déploie dans des espaces restreints, bénéficie d’une scénographie efficace (ill. 3 et 4) mettant parfaitement en valeur les objets présentés dont les moindres petits détails peuvent être scrutés à l’aide de loupes mises à disposition des visiteurs. Si L’École des Arts Joailliers organise régulièrement des visites guidées, il faut noter la présence constante de médiateurs et de médiatrices prêts à renseigner le visiteur curieux d’en savoir davantage. Luxe suprême : l’accès est gratuit, Van Cleef & Arpels souhaitant manifestement attirer le plus large public possible à la découverte de ces merveilles. Le parcours, chronologique, rassemble donc des bijoux venant du monde entier, que viennent compléter des pièces d’archives ou des pages de publicité rappelant l’importance de la marque au temps de sa gloire. Ses inspirations furent variées, Lacloche ne venant pas vraiment révolutionner l’art de la joaillerie mais s’employant plutôt à suivre avec brio l’air du temps : regardant volontiers vers l’Orient, la maison sut aussi s’inscrire dans l’actualité de l’époque. On découvre ainsi dans l’une des vitrines de la première salle plusieurs pièces fascinantes (ill. 5 et 6) qui témoignent du regain de l’égyptomanie dans les années 1920, grâce à la découverte très médiatisée du tombeau du pharaon Toutankhamon en 1922.


5. Lacloche Frères
Pendants d’oreilles, vers 1925
Rubis, émeraudes, diamants et platine
Collection particulière
Photo : Tony Falcone
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6. Lacloche Frères
Bracelet
Diamants, émeraudes, rubis, onyx et platine
Tokyo, Albion Art Jewellery Institute
Photo : Tsuneharu Do
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Mais l’inspiration se fait aussi encore plus clairement japonisante, comme en témoignent ce poudrier (ill. 7) et encore plus cette boîte à cigarettes (ill. 8) : si la femme moderne est adepte du maquillage, elle n’hésite pas non plus à s’allumer une cigarette en public. De tels accessoires, avec d’autres indispensables nécessaires, deviennent rapidement une des spécialités de la maison Lacloche qui produit des petits chefs-d’œuvre d’ingéniosité. Ses étuis se font remarquer par leur variété, même si tous les joailliers de l’époque proposent des pièces similaires, s’adressant souvent aux mêmes ateliers. Les vitrines de l’exposition de L’École des Arts Joailliers en proposent un bel échantillonnage, où la diversité des formes et des matériaux employés suscite encore l’admiration.


7. Lacloche Frères
Poudrier, 1926
Email, or et diamants
LA Collection Privée
Photo : Bonhams
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8. Lacloche Frères
Boîte à cigarettes, 1925
Or et émail
LA Collection Privée
Photo : David Fraga
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Comme en témoigne la place centrale qu’elle occupe dans l’exposition comme dans la monographie qui l’accompagne, l’exposition internationale des arts décoratifs de 1925 marque l’apogée de la maison Lacloche. Passée avec aisance de la fantaisie de l’Art Nouveau de ses débuts à la modernité de l’Art Déco, Lacloche occupe une place de choix au sein de la section Bijouterie-Joaillerie de la manifestation qui voit les boutiques de luxe éphémères s’accumuler sur les deux rives de la Seine, pendant près de six mois ! Fernand Lacloche fit réaliser pour l’occasion deux grands albums documentant les collections présentées à cette occasion : les dessins, rehaussées à la gouache et légendés à la main, sont tous admirables. Malheureusement dispersés ensuite, ils ont pu être retrouvés dans le cadre des recherches menées en vue de cette exposition. Pendules et étuis à cigarettes s’y succèdent - de nombreuses pièces sont reproduites dans l’ouvrage - et la grande force de l’exposition est d’en réunir plusieurs (ill. 9 et 10) dans la salle centrale, à proximité des deux fameux albums.


9. Vue de la vitrine dédiée à l’Exposition des arts décoratifs de 1925
Photo : Maurine Tric
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10. Vue de la vitrine dédiée à l’Exposition des arts décoratifs de 1925
Photo : Maurine Tric
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La suite de l’exposition est peut-être moins éblouissante, en tous cas moins exubérante et polychrome : la mode passa en effet à la joaillerie blanche (ill. 11) qui laissait au diamant la place prépondérante tout en s’autorisant une certaine fantaisie, maintenue ensuite par Jacques Lacloche mais les dernières créations de la maison s’éloignent du champ de La Tribune de l’Art. L’exposition et la monographie se concluent sur la perte regrettable des archives de la maison, intervenue suite à la terrible faillite de 1931. Une annexe de l’ouvrage répertorie pour la première fois l’ensemble des sous-traitants de la maison Lacloche, qui ne fabriquait pas ses modèles - ce qui lui fut reproché - mais employait des dessinateurs indépendants qui proposaient leurs services aux grandes marques parisiennes. Demeurés dans l’ombre, ils sont ici soigneusement cités. Si rien n’est - a priori - à vendre dans l’exposition, le visiteur désirant repartir avec un souvenir brillant pourra prendre le chemin des salles de vente, où les créations de la maison Lacloche connaissent une seconde jeunesse. Dans sa prochaine vente dédiée aux bijoux, Thierry de Maigret propose ainsi une ravissante broche (ill. 12) représentant un paysan et son âne de retour des vendanges. Pour la plupart des visiteurs, il faudra cependant se contenter du plaisir de la découverte, complété par la lecture du petit album édité par L’École des Arts Joailliers ou, si possible, de la passionnante monographie qui satisfera à la fois les amateurs de beaux livres et les amoureux de la joaillerie, qui ne disposaient jusqu’ici d’aucun ouvrage de référence sur la maison Lacloche. Voilà désormais un oubli somptueusement réparé.


11. Lacloche Frères
Broche Fox-terrier, vers 1930
Diamants, onyx, platine et or
Collection Baume
Photo : L’École des Arts Joailliers
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12. Lacloche Frères
Broche figurant un paysan et son âne de retour des vendanges, vers 1921
Platine, diamants, rubis et émeraudes
En vente chez Thierry de Maigret à l’hôtel Drouot le 26 novembre 2019
Photo : Studio Eric Reinard
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Commissaire : Laurence Mouillefarine


Sous la direction de Guillaume Glorieux, Lacloche Joailliers, 1892-1967, L’École des Arts Joailliers, 2019, 44 p., 10€. ISBN : 9782956170730


Laurence Mouillefarine & Véronique Ristelhueber, Lacloche Joailliers, Editions Norma, avec le soutien de L’École des Arts Joailliers, 2019, 320 p., 60€. ISBN : 9782376660248


Informations pratiques : L’École des Arts Joailliers, 31 rue Danielle Casanova, Paris. Ouvert du lundi au samedi de 12h à 19h. Entrée libre.

Site internet.

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