L’œuvre au miroir des mots. L’Univers de Georges Rodenbach. Henri Van Cutsem, un mécène

Jean-David Jumeau-Lafond

Tournai, Musée des Beaux-Arts, du 12 octobre 2018 au 12 janvier 2019.

1. Félix Nadar (1820-1910)
Georges Rodenbach, vers 1892
Paris, collection particulière
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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Le splendide Musée des Beaux-Arts de Tournai, construit par le grand architecte de l’Art nouveau belge Victor Horta et inauguré en 1928, fête ses quatre-vingt dix ans tandis que les Archives et musée de la littérature de Bruxelles (AML), fondés par Joseph Hanse en 1958 au sein de la Bibliothèque royale de Belgique, commémorent quant à eux leur soixantième anniversaire. Or, les deux institutions ont, entre autres liens, la singularité de se partager un fonds prestigieux issu d’un legs en deux parties : l’ensemble bibliophilique, archivistique, artistique et mobilier issu du grand poète Georges Rodenbach (1855-1898). Né à Tournai, élevé à Gand, résidant à Bruxelles puis vivant en France à partir de 1888, l’auteur du roman Bruges-la-morte (1892), mais aussi de tant de recueils poétiques (Le Règne du silence, Le Voyage dans les yeux, Les Vies encloses etc.) et du drame Le Voile, créé en 1894 à la Comédie française par Marguerite Moreno, est une des figures majeures du mouvement littéraire symboliste (ill. 1). Il est aussi un chroniqueur avisé et prolixe dont les articles, réunis et annotés par Joël Goffin, sont une véritable somme désormais accessible en ligne sur un site entièrement consacré au poète. Rodenbach, cet ami de Stéphane Mallarmé, dont Lucien Lévy-Dhurmer a laissé le portrait frémissant (Paris, musée d’Orsay), était unanimement admiré pour son génie poétique et sa personnalité sensible lorsqu’il mourut prématurément d’une péritonite à l’âge de quarante-trois ans. À l’exception de son portrait déjà cité et du portrait de son épouse Anna par Albert Besnard (le premier offert à l’État français et le second au Musée des Beaux-Arts de Toulon), l’héritage du poète fut donné bien plus tard par son fils Constantin pour partie à la Bibliothèque royale de Belgique (correspondances, certains objets et une partie de la bibliothèque du poète) et le solde au musée de folklore de Tournai, dit encore « maison tournaisienne ». Le fonds Rodenbach tournaisien a été cependant reversé au Musée des Beaux-Arts depuis que nous l’avons évoqué dans notre article consacré à la redécouverte d’un pastel de Jeanne Jacquemin en décembre 2014.

2. Vue de salle avec les deux toiles d’Édouard Manet (1832-1883)
Argenteuil, 1874 et Chez le père Lathuille, 1879
Tournai, musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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Le musée et les AML ont donc décidé de commémorer ensemble ces deux anniversaires en réunissant nombre de pièces des deux parties du fonds et en exposant tableaux, objets et documents tout en profitant de l’architecture exceptionnelle du lieu pour évoquer également l’histoire du monument et ses collections. Cet événement rend en effet aussi hommage au donateur Henri Van Cutsem qui est à l’origine de la construction du musée puisque c’est à la suite du refus de son legs par Bruxelles (à cause d’une peinture jugée alors trop érotique, la très innocente Périmèle de Léonce Legendre !) que ce mécène choisit Tournai et incita Horta à y construire ce monument. Rappelons que ce legs comprenait quelques chefs d’œuvre de l’art français, parmi lesquels deux admirables Manet (Argenteuil et Chez le père Lathuille) (ill. 2), un Seurat (La Grève du Bas-Butin, Honfleur), un Monet (La Pointe du cap-Martin), un grand dessin de Van Gogh, mais encore des œuvres de Fantin-Latour, Bastien-Lepage etc.


3. Vue de salle avec le buste de Louis Gallait (1810-1887)
par Albert-Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887)
et la toile de Gallait, La Peste de Tournai en 1092, 1882.
Tournai, musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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La collection historique du musée, bien que montrée partiellement, pour des raisons de place, et qui comprend aussi nombre de sculptures académiques et symbolistes, de peintures réalistes et traditionnelles, comme les immenses œuvres spectaculaires de Louis Gallait (ill. 3), est répartie dans les salles qui rayonnent à partir de l’atrium, partie centrale du monument dont on connaît le plan très particulier, en forme de tortue. La lumière est partout zénithale, les espaces harmonieux, les ouvertures, les escaliers, les mezzanines, les ferronneries et les perspectives subtils et propices aux points de vue, tandis que de nombreux socles permettent de montrer la sculpture en harmonie avec le bâtiment et les peintures (ill. 4 et 5).


4. Vues de l’atrium
Tournai, musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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5. Vues de l’atrium
Tournai, musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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Ce musée, très moderne pour son temps, conçu comme une œuvre d’art totale, et « à l’ancienne » pour notre époque, parce qu’il a échappé à un cloisonnement ou à des aménagements qui en amoindriraient le fonctionnement esthétique, ne possède pas à proprement parler d’espace d’expositions temporaires. Les œuvres, objets et documents de l’exposition y sont donc montrés au fil des collections permanentes, en partie réaccrochées, avec des vitrines et des citations de Rodenbach sur les murs. Si cette présentation peut désarçonner le visiteur habitué aux espaces cliniques et aux scénographies très structurées de notre époque, il s’en dégage un charme et une émotion qui rendent aux objets leur place, la première, dans un lieu tout entier dédié à la contemplation par son architecture.


6. Mobilier et vaisselle de Georges et Anna Rodenbach
Bruxelles, Archives et Musée de la littérature
Tournai, Musée des Beaux-Arts fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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7. Georges Rodenbach
Manuscrit original signé et relié de Bruges-la-Morte, 1891
Bruxelles, Archives et Musée de la Littérature, fonds Rodenbach.
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Ainsi, l’on passe de la charmante présentation d’une table mise (guéridon et vaisselle venant de Rodenbach associé à son portrait et à divers objets familiers) (ill. 6) à un ensemble de manuscrits, dont celui, « culte » de Bruges-la Morte (ill. 7), après avoir vu sur les murs des tableaux provenant du poète, une belle marine d’Alfred Stevens (ill. 8), des toiles de James Ensor, d’Eugène Carrière, Constantin Meunier et de Theo Van Rysselberghe et des dessins et gravures de Xavier Mellery, Puvis de Chavannes et Félicien Rops, la plupart dédicacés à Rodenbach ou à son épouse.


8. Alfred Stevens (1823-1906)
Marine, 1892
Huile sur bois
Tournai, Musée des Beaux-Arts, fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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9. Nicolas Van Ven Eeden (1856-1918)
Portrait de Georges Rodenbach, 1881
Huile sur toile
Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles fonds Rodenbach
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Les portraits de famille de Rodenbach, sa propre effigie par Alix d’Anethan et Nicolas Van Den Eeden (ill. 9), mais aussi le portrait du petit Constantin Rodenbach par Chéret et Carrière, ou l’esquisse de Besnard (ill. 10) pour le portrait d’Anna Rodenbach conservé à Toulon, déjà cité, côtoient quelques reliques ; ainsi d’un coffret provenant de la mère du poète et renfermant quelques mèches de cheveux, objet évoqué en 1879 dans un poème de Rodenbach, mais que l’on est surtout tenté de rapprocher du coffret en verre de Bruges-la-morte contenant la chevelure de l’épouse disparue et qui servira à étrangler sa « doublure » à la fin du roman (pour les cinéphiles rappelons que ce roman, le premier illustré par la photographie est aussi celui qui inspira Boileau et Narcejac pour leur roman D’entre les morts (1954), lui même inspirateur du Vertigo d’Alfred Hitchcock). Le parcours est aussi jalonné par des œuvres de Jean Delville, Fernand Khnopff, Armand Rassenfosse… On n’oubliera pas le pastel Le Cœur de l’eau de Jeanne Jacquemin (ill. 11) dont nous avons longuement traité sur La Tribune de l’art ou encore cette belle tête en céramique polychrome non signée et présentée comme encore anonyme mais que nous attribuerions assez volontiers à Charlotte Besnard, amie des Rodenbach, qui pratiquait cette technique et dont on connaît le tombeau du poète au Père Lachaise à Paris (ill. 12).


10. Albert Besnard (1849-1934)
Esquisse pour le portrait d’Anna Rodenbach, 1894
Crayon sur papier
Tournai, Musée des Beaux-Arts fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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11. Jeanne Jacquemin (1863-1938)
Le Cœur de l’eau, 1892
Pastel sur papier - 45 x 38,5 cm
Tournai, Musée des Beaux-Arts fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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12. Anonyme [Charlotte Besnard (1854-1931) ? ]
Buste de femme céramique polychrome
Tournai Musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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13. James Abbot McNeill Whistler (1834-1903)
Stéphane Mallarmé
Lithographie originale sur Chine dédicacée à Stéphane Mallarmé.
Bruxelles Archives et musée de la Littérature fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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Le portrait de Mallarmé gravé par Whistler avec un envoi à Rodenbach (ill. 13), l’éventail japonisant signé par Mallarmé, Puvis de Chavannes et Whistler (ill. 14), un autre éventail d’Anna Rodenbach, dû à Robert de Montesquiou celui-là, le plâtre Les Sirènes de Rodin ou encore un beau marbre de Georges Minne (ill. 15) enrichissent encore la visite tout comme nombre de pièces documentaires, de beaux livres avec envoi et encore l’émouvant télégramme de Maeterlinck lors de la mort du poète (ill. 16).


14. Stéphane Mallarmé (1842-1898),
Pierre Puvis de Chavannes (1824-1838)
James Abbot Mc Neill Whistler (1834-1903)
Éventail pour Anna Rodenbach
Bruxelles Archives et Musée de la Littérature fonds Rodenbach
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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15. Georges Minne (1866-1941)
Premier projet pour le tombeau de Georges Rodenbach
Marbre
Tournai Musée des Beaux-Arts
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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L’évocation du grand bourgeois éclairé qu’était Henri Van Cutsem, sans lequel le musée n’existerait pas, permet de découvrir le contexte de l’élaboration d’une collection à la fois dévolue à l’art belge mais aussi aux grands français déjà cités (et quels tableaux !), tout comme l’amitié de ce mécène avec le sculpteur Guillaume Charlier et les peintres Louis Pion et Théodore Verstraete. On y apprend les détails de l’élaboration du legs à Tournai et la genèse du bâtiment de Horta.


16. Maurice Maeterlinck (1862-1949)
Télégramme à Anna Rodenbach
lors de la mort de Georges Rodenbach

Bruxelles Archives et Musée de la Littérature
Photo : Jean-David Jumeau-Lafond
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Deux catalogues distincts, conçus surtout comme outils synthétiques et pédagogiques, mais très nourris et documentés, traitent l’un de Georges Rodenbach, l’autre d’Henri Van Cutsem.
On ne peut qu’encourager la visite de ce bel événement dont le commissariat est assuré conjointement par Magali Vangilbergen pour le Musée des Beaux-Arts de Tournai et Marc Quaghebeur (lui-même natif de Tournai) pour les Archives et musée de la littérature. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir la richesse patrimoniale d’une ville splendide, aux cinq musées et aux innombrables églises, dont l’incroyable cathédrale, une ville admirablement restaurée après les bombardements de 1944.
Le musée, qui mérite une rénovation sans doute nécessaire pour montrer davantage ses collections, mais dont on ne peut qu’espérer qu’il conservera l’esprit dans lequel il a été conçu, fait l’objet de projets d’extension (avec une élévation et un changement complet de destination de l’atrium et des principales salles historiques) un peu inquiétants à notre avis. Horta voulait que peintures et sculptures dialoguassent à travers les salles et l’atrium. Il faudrait que le Musée reste fidèle à sa destination plutôt que de perdre son identité au profit d’une normalisation internationale sans âme ; l’architecture de Horta fait partie intégrante du patrimoine du musée et de sa vision.
Quoi qu’il en soit, le voyage à Tournai, ville historique et première capitale du royaume des Francs, et l’évocation de ce très grand poète qu’est Rodenbach, tout comme la figure de Van Cutsem, s’impose pour tous les amateurs d’art et de littérature.


Commissaires : Magali Vangilbergen et Marc Quaghebeur.


Collectif, L’œuvre au miroir des mots. L’univers de Georges Rodenbach, Archives et Musée de la Littérature et Musée des Beaux-Arts de Tournai. ISBN : 9782871680840.

Collectif, L’œuvre au miroir des mots Henri Van Cutsem un mécène, Archives et Musée de la Littérature et Musée des Beaux-Arts de Tournai. ISBN : 9782871680857.


Informations pratiques : Musée des beaux-arts de Tournai, Enclos Saint-Martin 3, 7500 Tournai. Tél : 00 32 69 33 24 31. Ouvert tous les jours, sauf le mardi et le dimanche matin, de 9 h 30 à 12 h et de 14 h à 17 h. Tarifs : 2,60 € (réduit : 2,10 €).

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