Inauguration du Centre de réserves du Louvre à Liévin

Didier Rykner

La presse était largement conviée à l’inauguration du Centre de Réserves du Musée du Louvre à Liévin. La presse, à l’exception notable de La Tribune de l’Art. Boycott ridicule et mesquin, mais bien à l’image de la direction du musée. Nous y sommes allé bien sûr, et avons pu constater le caractère dispendieux d’un aller-retour pour Lens pris au dernier moment : pas moins de 104 €. Les conservateurs vont devoir prévoir suffisamment à l’avance qu’ils auront besoin de voir telle ou telle pièce de leur collection...


1. Rogers Stirk Harbour + Partner
Centre de réserves du Louvre à Liévin
Photo : Didier Rykner
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Commençons par le bâtiment. Et là, a priori même s’il faudra juger le fonctionnement, celui-ci semble parfaitement bien pensé (c’est bien le moins). Tout est de plain-pied, ce qui évite les ruptures de charge ; des salles immenses permettent de manipuler même les œuvres de grande taille ; le plan est conçu de manière à faciliter le départ et l’arrivée des œuvres, l’atmosphère est égale et contrôlée... Nul doute que les œuvres seront bien conservées. Quant à l’architecture elle-même, si l’extérieur est assez banal (ill. 1), les deux principales voies intérieures sont assez belles (ill. 2 et 3). Formé de modules identiques de voûtes, construits ailleurs et montés comme un jeu de construction, l’édifice a pu sortir de terre en deux ans, ce qui est un exploit.


2. Rogers Stirk Harbour + Partner
Principal axe de circulation du
Centre de réserves du Louvre à Liévin.
Photo : Didier Rykner
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3. Rogers Stirk Harbour + Partner
Voie de circulation du Centre de réserves de Liévin
Photo : Didier Rykner
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Mais un tel bâtiment aurait pu être construit - à supposer qu’il fallait en construire un - près de Paris. Rien, absolument rien, si ce n’est la volonté de l’État de ne rien payer pour la conservation des œuvres du Louvre, ne justifiait de construire ce centre à 200 km de Paris [1]
Nous avons largement ici expliqué pourquoi cette idée est absurde et nuisible pour le musée. Nous renvoyons le lecteur aux articles que nous avons déjà publiés à ce sujet et aux interviews de conservateurs que nous avons menés. L’intersyndicale du Louvre a diffusé hier un communiqué qui résume certains de ces arguments [2]. Nous nous contenterons ici de donner quelques-uns de ceux, nouveaux, que Jean-Luc Martinez a mis en avant, notamment dans le dossier de presse, pour défendre ce projet, et d’y répondre...


3. Rogers Stirk Harbour + Partner
Réserve de tableaux de petit format
du Centre de réserves du Louvre à Liévin
Photo : Didier Rykner
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4. Rogers Stirk Harbour + Partner
Réserve de tableaux et cadres de grand format
du Centre de réserves du Louvre à Liévin
Photo : Didier Rykner
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- « Externaliser les réserves du Louvre [...] participe à une meilleure connaissance des œuvres dont nous avons la charge ». Nous ne commenterons pas plus avant ce remarquable sophisme [3], qui n’en est même pas un puisqu’il n’a même pas l’apparence de la vérité.
- « Les plus grands musées regardent ce que nous entreprenons ici ». Nous confirmons, la plupart regardent avec horreur ce que le Louvre entreprend. Et que deux musées construisent des réserves loin de leur base - le British Museum et le Rijksmuseum - ne signifie pas qu’il s’agisse d’une bonne solution quand la quasi-totalité des musées au monde font le choix inverse.
- « Le British Museum construit actuellement ses futures réserves à Shinfield, à 80 kilomètres à l’ouest de Londres ». Voilà qui est typique de la manière dont Jean-Luc Martinez ne cesse de déformer la réalité, au mieux par omission. Car ce qu’il oublie de dire ici c’est que le British Museum vient aussi de construire un nouveau Centre de conservation et d’étude sur le site même du musée - ce sont les mêmes architectes que pour Liévin -, et en partie en sous-sol, d’une surface équivalente au centre de Liévin ! Rappelons aussi que le Louvre conserve 620 000 œuvres et le British Museum... 8 millions, ce qui relativise la comparaison.
- « Liévin était le seul emplacement que l’on proposait au Louvre pour lequel la collectivité territoriale n’exigeait pas que le grand public puisse être admis. » Oser prétexter cela (un argument que nous n’avions jamais entendu jusqu’à présent et que Jean-Luc Martinez a avancé devant les journalistes dans le train) en dit long sur la conception que celui-ci a de l’accueil du public.

Littéralement, ce Louvre à Lens et à Liévin fait perdre le sens de la mesure. Ne se satisfaisant pas que le Louvre-Lens coûte 15 millions d’euros par an en fonctionnement (les musées de province les mieux dotés n’osent pas rêver du quart) pour produire deux expositions par an, et conserver 200 œuvres, Xavier Bertrand, dans son discours inaugural, à demandé que la Galerie du Temps soit remodelée entièrement, annonçant un budget de 5 millions d’euros pour ces travaux, que la Région serait prête à financer en partie et pour lequel le Louvre, déjà exsangue en raison de la baisse de ses subventions et de la politique de Jean-Luc Martinez, et/ou l’État devraient participer (le ministre a annoncé une subvention de 300 000 €). Six ans et il faudrait déjà des travaux de cinq millions d’euros, quand on connaît les besoins des musées de la Région, par exemple celui de Dunkerque, mis en caisse. Remarquons toutefois qu’après un tweet que nous avons immédiatement publié sur ce sujet, nous avons été contacté par le Président de la Région qui nous a dit qu’il souhaitait aussi mener une action sur tous les autres musées. Nous allons le rencontrer et sans doute pourrons-nous préciser sa politique sur ce sujet.

Concluons sur le Centre de réserves (un nom pourtant simple que le ministre de la Culture semblait découvrir lors de son discours !). Malheureusement, les dés sont jetés. D’ici 2024, pas moins de 250 000 œuvres seront déménagées. Si les dessins resteront tous à Paris - sauf les cartons-, si les peintures sont moins touchées (encore est-ce relatif : 700 environ resteront dans des réserves « tampons », mais 1000 iront malgré tout à Liévin), tous les autres départements seront gravement concernés, et au premier chef ceux des Antiquités.
Espérons qu’un jour - sans doute ne serons-nous plus là pour le voir - on remettra en cause cette organisation insensée. Une suggestion alors : ce centre de réserves ferait un formidable musée des grands formats, un projet naguère caressé par la Normandie et qui aurait ici toute sa place.

Didier Rykner

Notes

[1Le terrain a été offert par la Ville, et l’État ne finance qu’à hauteur de 2,5 millions d’euros sur un total de 60.

[2Voici la partie la plus importante : « des coûts de fonctionnement très lourds pour le Louvre, un bilan écologique désastreux, l’épuisement profond des équipes engagées dans la préparation du déménagement et son exécution. Sans compter les futurs déplacements incessants entre Paris et Liévin, indispensables pour assurer les missions essentielles de gestion des collections, mais qui constituent aussi un risque accru pour les œuvres. Ce projet n’affectera cependant pas seulement les équipes du musée et leur organisation de travail, mais il mettra en danger plus largement les interventions et la recherche menées sur les œuvres qui seront rendues particulièrement difficiles, voire impossibles selon la nature des collections, en raison de l’éloignement ».

[3Voici l’intégralité de ce propos : « Construire un Centre de conservation, c’est donc d’abord assurer la sécurité des œuvres. C’est aussi moderniser les conditions de conservation et proposer aux scientifiques des outils de travail plus modernes : meilleur contrôle des conditions climatiques, adressage précis de chaque œuvre, espaces dédiés aux emballages et déballages, ainsi qu’à l’examen des œuvres ; espaces de traitement dédiés aux grands formats, etc. C’est réellement un chantier structurant pour le musée : pour la première fois, nous rassemblons dans un site unique l’ensemble des réserves (elles étaient jusqu’alors éparpillées en 68 lieux, à l’intérieur et à l’extérieur du Palais du Louvre). Ce pourra être l’opportunité de comparaisons, de rapprochements inédits. La préparation du transfert des œuvres a permis de réaliser un chantier des collections sans précédent. Tout cela participe à une meilleure connaissance des œuvres d’art dont nous avons la charge. » Il faudrait prendre le temps de montrer à quel point tous ces arguments sont spécieux.

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