Entre Rubens et Van Dyck. Gaspar De Crayer (1584-1669)

Didier Rykner

Cassel, Musée de Flandre, du 30 juin au 4 novembre 2018.

Comme les trois mousquetaires, les trois grands peintres anversois du XVIIe siècle étaient quatre. À Rubens, Van Dyck et Jordaens s’ajoutait, au moins jusqu’au début du XIXe siècle, Gaspard de Crayer [1]. Si les deux premiers, et dans une moindre mesure le troisième jouissent encore d’une grande renommée, même parmi les non spécialistes, c’est peu dire que le dernier est aujourd’hui mal connu. C’est ainsi que la rétrospective organisée par le Musée de Cassel est la première qui lui soit consacrée.
Il est vrai que la France est particulièrement riche en Gaspard de Crayer, les saisies révolutionnaires ayant privilégié ce peintre même si elles n’en gardèrent que deux pour le Louvre et envoyèrent les autres en province, ce qui explique leur grand nombre dans les collections françaises.


1. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Martyre de sainte Catherine, vers 1622
Huile sur toile - 242 x 188 cm
Grenoble, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Grenoble - J.-L. Lacroix
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L’exposition, dont les commissaires sont l’excellent Alexis Merle du Bourg (un des meilleurs spécialistes français de la peinture nordique) et Sandrine Vézilier-Dussart (la directrice du musée), est tout à fait remarquable et ses limites ne sont que celles du lieu qui l’accueille : faute de hauteur sous plafond suffisante, beaucoup de très grands formats (Gaspard de Crayer aimait peindre en grand) ne peuvent être présentés. La réunion est déjà suffisamment conséquente pour comprendre cet artiste et peut-être esquisser un début d’explication à sa réputation en berne. Il est néanmoins recommandé de visiter les églises belges, notamment Gand, pour y admirer les œuvres encore in situ.


2. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Le Christ en croix entouré par le curé Jean Mijtens et
les proviseurs du béguinage de Bruxelles
, 1630-1640 ?
Huile sur panneau - 200 x 256 cm
Bruxelles, Musée du Centre Public d’Action Sociale
Photo : Didier Rykner
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Bien que souvent remarquable (on peut citer par exemple deux chefs-d’œuvre : Le Martyre de sainte Catherine de Grenoble - ill. 1 - et Le Christ en croix entouré par le curé Jean Mijtens et les proviseurs du béguinage de Bruxelles - ill. 2), le peintre combine deux « défauts » qui l’ont sans doute desservi. D’une part, il est en général fort sage dans ses compositions, sans la trouvaille iconographique ou l’originalité que l’on peut trouver parfois chez Rubens ou Van Dyck par exemple. D’autre part, il n’a peint presque que des portraits et des scènes religieuses, négligeant la mythologie ou l’allégorie, prétextes aux nus opulents que l’on apprécie tant dans la peinture flamande.


3. Lucas Faydherbe (1617-1697)
Portrait de Gaspard de Crayer, vers 1640 ?
Terre cuite - 51 x 45 x 28 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Didier Rykner
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Le début de l’exposition montre plusieurs portraits représentant Gaspard de Crayer, dont l’un sculpté par Lucas Faydherbe (ill. 3) et une peinture d’après Van Dyck attribuée ici à Jacob Jordaens. Elle remplace le tableau original appartenant au Prince du Liechtenstein qui ne prête plus à la France depuis qu’il s’est fait saisir son Lucas Cranach dans l’affaire des faux tableaux.
L’Adoration des rois mages avec autoportrait de l’église Saint-Martin à Courtrai (ill. 4) est particulièrement intéressante car elle montre le style du début de la carrière du peintre (que l’on retrouve salle suivante dans L’Annonciation et La Visitation d’une autre église de Courtrai, Notre-Dame), notamment un goût pour les figures ramassées qui se libérera par la suite sous l’influence de Rubens (dans l’atelier duquel il est possible qu’il ait travaillé), déjà visible néanmoins dans la figure de Balthazar. On y voit aussi l’influence de la peinture vénitienne du XVIe siècle qui réapparaîtra à plusieurs reprises tout au long de sa carrière.


4. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Adoration des Mages avec l’autoportrait du peintre, 1609-1619
Huile sur panneau - 133 x 202 cm
Courtrai, église Saint-Martin
Photo : Didier Rykner
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Une Pietà (ill. 5) offre une espèce de quintessence de son art comme le souligne Alexis Merle du Bourg. Elle combine en effet le peintre religieux et le portraitiste, tous deux à leur meilleur. Aux côtés de la Vierge portant son fils sur ses genoux sont agenouillés en prière le bourgmestre Henric van Dongelberghe et son épouse Adrienne Borluut. La peinture fut commandée pour orner le monument commémoratif du couple dans l’église du Béguinage de Bruxelles.
Une section de l’exposition est dédiée spécifiquement au talent de portraitiste du peintre. On y retrouve avec plaisir le Philippe IV en armure de parade que l’on avait déjà pu admirer au Luxembourg dans l’exposition sur les portraits princiers de Rubens (voir l’article).


5. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Pietà avec les portraits de Henric van Dongelberghe et de sa femme Adriana Borluut
Huile sur panneau - 159 x 110 cm
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Une autre partie du parcours montre de nombreuses esquisses peintes, toutes d’une grande virtuosité, ainsi que des dessins. On admirera particulièrement une étude de tête d’un jeune maure (ill. 6), proche des œuvres du même sujet peintes par Rubens, ainsi qu’un Triomphe de Scipion l’Africain (ill. 7) longtemps attribué à ce dernier artiste. Il s’agit en réalité d’une étude de Gaspard de Crayer pour un arc de triomphe éphémère peint à l’occasion de l’entrée solennelle le 28 janvier 1635 à Gand du cardinal-infant Ferdinand dont l’artiste fut le peintre de cour.


6. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Tête de jeune maure
Huile sur toile - 39,5 x 32,7 cm
Gand, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Gand
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7. Gaspard de Crayer (1584-1669)
Triomphe de Scipion l’Africain, 1634
Huile sur panneau - 35,2 x 27,5 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : Courtauld Gallery
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Les dessins, d’une écriture très reconnaissable, sont cependant moins spectaculaires qu’on pourrait s’y attendre. L’artiste est un bien plus grand peintre que dessinateur, même si l’on peut néanmoins apprécier La Vierge entourée de saints où son utilisation de l’aquarelle et du pastel rappelle un peu Jordaens, ou La Pêche miraculeuse (ill. 8) d’une exécution assez virtuose.


8. Gaspard de Crayer (1584-1669)
La Pêche miraculeuse
Plume et encre brune, lavis gris - 22,6 x 25,9 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Didier Rykner
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Quand on considère la taille du Musée de Cassel, un petit musée loin de disposer des moyens des plus grands, on ne peut que le féliciter de réaliser une exposition que même les musées belges n’ont jamais faite. Il mérite bien son nom de Musée de Flandre.


Commissaires :Alexis Merle du Bourg et Sandrine Vézilier-Dussart.


Sandrine Vézilier-Dusart et Alexis Merle du Bourg,Entre Rubens et Van Dyck. Gaspar De Crayer (1584-1669), Snoek, 2018, 192 p., 28 €. ISBN : 9789461614537.


Informations pratiques : Musée de Flandre, 26 Grand Place, 59670 Cassel. Tél : 03 59 73 45 60. Ouvert du mardi au vendredi de 10 h à 12 h 30 et de 14 h à 18 h, le samedi et le dimanche de 10 h à 18 h. Tarif : 6 € (réduit : 4 €).
Site du Musée de Flandre.

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