6/1/22 - Acquisitions - Quimper, Musée des Beaux-Arts - Deux dons ont enrichi en 2021 les collections du Musée des Beaux-Arts de Quimper. Le premier est une nature morte d’Henry de Waroquier, réalisée en 1913, offerte par les Amis du musée. Le peintre a représenté un bouquet de fleurs jaunes dans un vase bleu, et rapidement brossé au verso de la toile un intérieur avec une cheminée et une porte ouverte (ill. 1 et 2). Avec ses aplats de couleurs vives, ses formes cernées, sa perspective aplatie, son côté japonisant, cette nature morte trahit l’admiration du peintre pour Gauguin et reprend certains préceptes du synthétisme. Pourtant à cette époque rayonnait déjà le cubisme, dont l’influence se fait sentir dans d’autres œuvres de cet artiste inclassable, qui changea beaucoup de style au fil de sa carrière et explora de nombreux domaines de création.

Nature morte, fleurs jaunes
dans un vase bleu, 1913
Huile sur toile - 45.5 x 33 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Bernard Galeron / ADAGP, Paris 2021

Nature morte, 1913 (verso)
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Bernard Galeron / ADAGP, Paris 2021
Peintre autodidacte marqué par ses visites, tout jeune, des galeries Durand-Ruel, Bing et Vollard, Henry de Waroquier peignit d’abord la Bretagne entre 1900 et 1910, puis s’installa à Montparnasse et fréquenta les artistes de l’École de Paris. Il fut, de 1903 à 1922, professeur de composition décorative à l’École Estienne, créée en 1887 et consacrée aux arts et industries du Livre, devenue aujourd’hui l’École supérieure des arts et industries graphiques. Waroquier enseigna aussi à l’Académie scandinave qui fut active entre 1919 et 1935. Il voyagea en Italie à plusieurs reprises, parcourut la France, se rendit en Espagne entre 1914 et 1921. Si le paysage eut d’abord sa préférence, la figure humaine finit par s’imposer dans son œuvre, tandis que la nature morte est un thème qui revient régulièrement comme en témoignent les Courges du musée de Nancy peinte en 1919 et les Coquillages du Centre Pompidou datée de 1943.
Henry de Waroquier fut peintre mais également sculpteur ; cet aspect de son œuvre a été mis en valeur dans une exposition à La Rochelle qui réunissait notamment un ensemble étonnant de visages angoissés, affligés, et soulignait l’importance de la mythologie pour l’artiste. Il fut en outre graveur et photographe, décorateur aussi : on lui doit notamment La Tragédie du Palais de Chaillot, ainsi que des cartons de tapisserie pour l’École nationale d’art décoratif d’Aubusson, par exemple Les Perroquets, composition de style Art nouveau visible à la Cité de la tapisserie ; le Musée des Arts décoratifs de Paris conserve également plusieurs de ses œuvres, notamment une feuille de paravent ornée de Bégonias. Enfin Waroquier, qui comptait parmi ses amis un certain Paul Claudel, était aussi poète, auteur du Jugement dernier. Poème inédit en cinq éternités.

Contre le vent, 1905-1906
Huile sur toile - 97 x 130 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Bernard Galeron
Le deuxième tableau offert au Musée des Beaux-Arts de Quimper est une toile de Jean-Julien Lemordant intitulée Contre le vent (ill. 3). Peinte entre 1906 et 1908, elle était depuis toujours restée dans la famille du donateur, directement achetée auprès de la Galerie Devambez lors de son exposition en 1908. Cette composition annonce le décor que l’artiste conçut pour l’Hôtel de l’Épée, aujourd’hui conservé au musée. Elle est accrochée dans une salle consacrée au début du XXe et aux artistes du pays bigouden comme Lucien Simon ou Robert Delaunay.
Jean-Julien Lemordant se forma d’abord à l’École des Beaux-arts de Rennes, puis obtint en 1892 une bourse de la ville pour partir étudier aux Beaux-arts de Paris en 1895. Il fréquenta l’atelier de Léon Bonnat où il rencontra Dufy, Braque ou encore Othon Friesz. En 1903, il s’installa dans la région de Penmarc’h, et reçut en 1905, la commande d’un décor pour la salle-à-manger de l’Hôtel de l’Épée à Quimper. Il acheva en 1909 un ensemble de vingt-trois panneaux au fil desquels il raconte le quotidien des bigoudens, leur dure vie de pêcheurs et de paysans qui ramassent le goémon, préparent les bateaux dans le port de Saint-Guénolé, célèbrent la fête du Pardon, avec les silhouettes du phare d’Eckmühl et de la chapelle Notre-Dame-de-la-Joie qui apparaissent dans l’une ou l’autre composition. Le peintre traduit aussi une atmosphère, une nature, une lumière, il saisit des ciels tourmentés, des lueurs roses, un air humide et frais. Avec un tel nom, dans un tel pays, Lemordant ne pouvait qu’être inspiré. Cet ensemble est aujourd’hui déployé dans une salle du musée qui lui est dédiée.
Contre le vent, 1907-1908
Huile sur toile - 190 x 326cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA Quimper

Dans le vent, 1907-1908
Huile sur toile - 190 x 326 cm
Quimper, Musée des beaux-arts
Photo : MBA Quimper
Parmi ces vingt trois panneaux, deux d’entre eux s’intitulent respectivement Contre le vent et Dans le vent (ill. 4 et 5). Ils montrent des Bigoudens et Bigoudènes dans leurs costumes de fête qui traversent les marais de Lescorf ou marchent sur la plage pour se rendre au pardon de Notre-Dame-de-la-Joie ; les uns sont arc-boutés en avant, les autres se laissent pousser, selon qu’ils avancent contre le vent ou dans son sens. Le tableau donné au musée semble montrer le côté pile de ces compositions, en présentant les personnages de face, et non de dos. Réalisé à la même époque, il est une variation sur le même thème, dans un format moins grand. On retrouve la lumière rose presque irréelle, la frontière incertaine entre terre, mer et ciel, le scintillement du sable, le reflet, dans les flaques, des hommes et des nuages. Dans ces trois œuvres le peintre traduit merveilleusement l’invisible, le souffle et l’air.