L’inondation dans la bibliothèque du département des Antiquités égyptiennes, que nous avons révélée hier (voir l’article) et que le Canard Enchaîné a confirmé, en nous citant, cache en réalité un autre scandale : l’abandon, en 2023, d’un projet déjà très avancé de création, à partir des fonds des quatre départements d’antiquités (Égypte, Grèce et Rome, Antiquités orientales et Byzance et Chrétiens d’Orient) et du département des Antiquités islamiques, d’une grande bibliothèque, à laquelle se serait ajoutée celle donnée en 2022 par la Société nationale des antiquaires de France (SNAF).
Depuis le départ de la Bibliothèque centrale des musées nationaux vers celle de l’INHA (en 2015-2016), les départements ont reconstitué chacun une bibliothèque liée à leur domaine d’études. Ce fut le cas des Antiquités grecques et romaines, mais pas des Antiquités égyptiennes ni des Antiquités orientales, car ces deux domaines ne sont pas couverts par l’INHA, pas davantage d’ailleurs que les Arts de l’Islam (créé en 2003, ce département a créé sa propre bibliothèque de proximité). En 2016, une nouvelle bibliothèque, dite bibliothèque Lefuel, regroupant ces quatre fonds, mais chacun géré de façon autonome, a été créée dans des locaux donnant sur l’aile Lefuel, ceux-là même qui ont été en partie inondés.
Mais la bibliothèque Lefuel, outre qu’elle n’est pas aux normes de conservation, a très vite atteint sa capacité maximale de saturation, et ne permet pas d’accueillir des chercheurs extérieurs dans de bonnes conditions. C’est pour ces raisons que fut décidé le projet, intitulé « Bibliothèques Sully Sud » (ill. 1), de transférer ces fonds, en conservant leur gestion séparée par départements, dans de nouveaux locaux situés aux étages supérieurs de l’aile sud de la Cour carrée, aux anciens emplacements de la Bibliothèque centrale des musées nationaux et des Archives des musées nationaux (désormais conservées aux Archives nationales).
Le projet était assez avancé. En avril 2023 (ill. 2), le planning prévu était celui-ci : les travaux devaient commencer en janvier 2024, les bibliothèques devaient achever leur installation en fin d’année 2025 et l’ouverture avoir lieu en début d’année 2026. Il est difficile d’affirmer que cela aurait permis d’éviter l’inondation du 27 novembre, car ce genre de chantier connaît souvent des retards. Mais rien n’a été fait pour l’empêcher, et comme pour l’impact du report des schémas directeurs sur le vol des bijoux de la Couronne, on est en droit de se poser la question.
Pourquoi ce projet a-t-il été annulé ? Nous n’en saurons rien, car le Louvre, une fois de plus, n’a pas répondu à nos questions. On peut donc légitimement penser qu’une fois de plus, il s’agissait d’économiser pour le financement du projet « Grande Colonnade », le seul qui semble désormais intéresser la présidence du musée.
Peut-être ce projet de nouvelles bibliothèques n’était-il pas parfait, notamment car elles devaient être installées à un emplacement qui était, à l’origine, prévu pour être transformé en salles d’expositions pour la peinture française, dont une trop grande partie reste en réserves. Ajoutons qu’il ne plaisait pas à tous les conservateurs, certains les trouvant trop éloignés de leurs lieux de travail. Surtout, l’installation de ces bibliothèques dans l’aile Sully semblait poser des problèmes techniques dus au poids des livres. Si cela est exact - rappelons néanmoins que la Bibliothèque centrale des musées nationaux se trouvait là avant d’être envoyée à l’INHA -, cela tendrait à prouver que la fragilité structurelle de cette aile, que l’on a semblé découvrir lors de la fermeture récente de la galerie Campana et des bureaux la surplombant, était connue depuis longtemps.
Quoi qu’il en soit, le diagnostic posé en 2021-2022 - mauvaise condition de conservation, saturation et nécessité d’accueillir les chercheurs extérieurs - aurait dû imposer la recherche d’une solution pour moderniser et agrandir ces bibliothèques. Le projet entier a été annulé (sans que cette annulation soit jamais annoncée officiellement), ce qui a abouti à la situation actuelle.

