Âmes sauvages Le symbolisme dans les pays baltes

Paris, Musée d’Orsay, du 10 avril au 15 juillet 2018

1. Nikolai Triik (Estonie, 1884-1940)
Portrait de Konrad Mägi, 1908
Huile sur toile - 99,5 x 84,2 cm
Tallinn, Centre de littérature Under et Tuglas
Photo : Centre de littérature Under et Tuglas
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D’ une salle à l’autre, aucun nom connu. À part peut-être celui de Čiurlionis, peintre et compositeur lituanien dont le Musée d’Orsay avait présenté quelques oeuvres en 2000. L’intérêt de l’actuelle exposition est justement de révéler au public des artistes baltes, au tournant du XIXe et du XXe siècle, réputés dans leur pays, oubliés par l’histoire de l’art. Réunis à Orsay sous l’étiquette réductrice de symbolistes, ils ont produit des œuvres d’une grande originalité.

C’était il y a cent ans, juste après la Grande Guerre, les Pays Baltes - Lituanie, Lettonie, Estonie - incorporés à l’Empire russe depuis la fin du XVIIIe siècle, acquéraient leur indépendance. Sous domination tsariste, les consciences nationales ne s’éteignirent pas, elles s’exacerbèrent. Les intellectuels veillèrent à préserver les arts et les traditions populaires, entreprirent de collecter des objets archéologiques et de publier les poésies, légendes et autres chansons transmises par tradition orale. Les artistes participèrent de ce mouvement, illustrèrent les mythes, reprirent des motifs vernaculaires, traduisirent leur terre natale dans des paysages qui sont aussi les miroirs de leurs âmes. Toutes ces œuvres sont donc les fruits d’une rencontre entre un retour aux sources propre au romantisme national et le courant international du symbolisme qui se diffusa dans toute l’Europe.

2. Mikailojus Konstantinas Ciurlionis (Lituanie, 1975 - Pologne 1911)
Douleur, I et II, 1906-1907
Pastel sur carton
Kaunas, Musée natoinal des Beaux-Arts Ciurlionis
Photo : bbsg
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Le Mythe, l’Âme, la Nature sont les trois thèmes, parfois trop vagues, du parcours de l’exposition. L’Âme notamment sert de fourre-tout - c’est triste à dire – aux œuvres qui n’ont pas leur place dans les autres sections : portraits, allégories, paysages fantastiques… Le portrait le plus célèbre est sans doute celui du peintre Konrad Mägi représenté par son ami Nikolai Triik en dandy désabusé (ill. 1). Parmi les allégories, Čiurlionis et Žmuidzinavičius donnent deux visions bien différentes de la Douleur : l’un peint un paysage élégiaque de ruines et d’eau dans une lumière crépusculaire (ill. 2) ; l’autre met en scène des arbres anthropomorphes houspillant un homme recroquevillé.


3. Nikolai Triik (Estonie, 1884-1940)
Lennuk, 1910
Tempera et craie sur papier - 72 x 135,3 cm
Tallinn, Musée d’Art d’Estonie
Photo : Musée d’Art d’Estonie
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4. Kristjan Raud (Estonie, 1865-1943)
La Jeune Fille au tombeau, 1919
Fusain sur toile - 77,8 x 68, 77,8 x 109,5, 77,8 x 70,8 cm
Tallinn, Musée d’Art d’Estonie
Photo : Musée d’Art d’Estonie
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Le Mythe, au contraire, est un thème un peu trop précis, puisque c’est avant tout l’épopée de Kalevipoeg (fils de Kalev) qui est évoquée dans cette section, une légende non pas commune aux trois pays, mais spécifiquement estonienne, constituée au XIXe siècle par Kreutzwald qui compila plusieurs histoires et les compléta pour former ce qui deviendra un mythe national, équivalent moins célèbre du Kalevala finlandais représenté par Gallen Kallela. Parmi les artistes qui illustrèrent le Kalevipoeg, Nikolai Triik utilise des formes stylisées et contournées qui font presque penser à de la bande dessinée (ill. 3). Les périples sont multiples, et comme tout bon héros qui se respecte, le fils de Kalev passa sa vie à voyager et à combattre. Étonnamment, il a souvent l’apparence d’un viking, navigant sur son drakkar ; sans doute faut-il trouver son modèle dans les arts norvégien et russe, notamment dans la peinture de Nicolas Roerich. Oskar Kallis, dans une toile orange et bleue, rend hommage à Linda, veuve de Kalev, enceinte de lui, éplorée mais suffisamment gaillarde pour porter un énorme rocher destiné à marquer la tombe de son mari, tandis que ses larmes forment tout simplement un lac.
Kristjan Raud s’intéressa lui aussi à cette histoire et à celles d’autres veuves du folklore estonien, dont les larmes formèrent plus modestement une source d’eau mettant fin à une grande sécheresse. Quant aux fiancées mortes, elles ne pleurent pas, elles punissent : Raud met en scène l’histoire de la Jeune Fille au tombeau (ill. 4), esprit féminin qui assura une bonne récolte à un paysan en échange d’une promesse de mariage ; l’homme qui préféra épouser une femme bien vivante, fut harcelé par tous les esprits du cimetière. L’artiste utilise pour ce grand triptyque une technique inattendue, du fusain sur toile, qui ne fait que renforcer le drame de cette sombre histoire. Peintes ou dessinées, les figures anguleuses de Raud trahissent une influence de l’expressionnisme allemand.


5. Vilhelms Purvitis (Lettonie, 1872-1945)
Hiver, vers 1908
Huile sur carton - 71,3 x 101,8 cm
Riga, Musée national des Beaux-Arts de Lettonie
Photo : MBA de Lettonie
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6. Ferdynand Ruszczyc (Biélorussie, 1870-1936)
Le Vent d’automne, 1901
Huile sur toile - 89 x 112 cm
Vilnius, Musée d’Art de Lituanie
Photo : Musée d’Art de Lituanie
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7. Mikailojus Konstantinas Ciurlionis (Lituanie, 1875-1911)
La Création du monde, 1905-1906
Tempera sur papier
Kaunas, Musée national des Beaux-Arts Ciurlionis
Photo : bbsg
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La section sur la Nature enfin, donne un petit aperçu de l’œuvre restreint du Lituanien Petras Kalpokas, lui dont 120 tableaux disparurent dans un convoi pour une exposition prévue à Munich en 1914. Le Letton Purvitis (ill. 5) aime peindre la neige, qu’elle forme un épais tapis en hiver, ou qu’elle recouvre le sol d’une fine couche en automne, brouillant les contours des étendues d’eau. Konrad Magi se rendit en Norvège où il peignit des paysages dignes de la Provence, vibrants de couleurs chaudes et de taches décoratives, presque des mosaïques. Ferdynand Ruszczyc donne de la maison familiale une vision inquiétante, reflétant son état d’âme, plus que la réalité (ill. 6) : le point de vue en contre plongée donne au ciel un rôle prépondérant, les nuages filandreux agités par le vent semblent sur le point d’envelopper la bâtisse qui paraît elle-même se tordre sous la bourrasque. La nature prend souvent une dimension cosmique chez les Baltes, notamment chez Ciurlionis qui conçut le cycle de la Création du Monde (ill. 7). Elle a aussi une dimension musicale chez ce peintre compositeur qui inventa la peinture sonate.


8. Vue de l’exposition
Antanas Zmuidzinavicius (Lituanie, 1876-1966)
La Tombe de Povilas Visinskis
Nikolai Triik (Estonie, 1884-1940)
Le Départ pour la guerre, 1909
Antanas Zmuidzinavicius (Lituanie, 1876-1966)
Au pays où sont les tombes des héros, 1911
Photo : bbsg
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9. Vue de l’exposition
Johann Walter (Lettonie, 1869- Allemagne 1932)
Forêt de bouleaux, vers 1903-1904
Mikailojus Konstantinas Ciurlionis
L’Été, 1907
Photo : bbsg
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Dans chaque salle, les œuvres semblent ainsi se répondre, c’est le côté plaisant d’un accrochage thématique : ici les troncs si fins et si serrés d’arbres peints par Johann Walter et par Ciurlionis évoquent davantage une averse tombée du ciel qu’une forêt jaillie de la terre (ill. 7), là deux tableaux de Zmuidzinavicius et une étude de Triik s’embrasent d’une lueur rouge, célébrant les héros de guerre, épique ou intestine (ill. 8).
Mais ces échos, aussi séduisants soient-ils, sont provoqués par le commissaire de l’exposition non par les artistes eux-mêmes à propos desquels on n’apprend pas grand chose. Lesquels d’entre eux se sont vraiment connus et influencés ? Comment ont-ils évolué au cours de leur carrière ?
Le texte d’introduction donne le contexte historique, géographique et culturel des Pays baltes à cette époque. Ensuite, le visiteur est lâché au milieu de noms souvent imprononçables et de sujets mystérieux. Les citations d’artistes qui introduisent chaque section et les quelques cartels commentés qui accompagnent certaines œuvres ne donnent pas suffisamment d’informations.
Il faut lire le catalogue pour mieux comprendre. L’ouvrage, très riche, classe certes les œuvres selon les mêmes thèmes du parcours, et les accompagne de notices détaillées, mais il consacre aussi un essai à l’histoire sociale, politique et culturelle de chaque pays. En annexes on trouvera les biographies des artistes, une chronologie et index.


10. Janis Rozentals (Lettonie 1866- Finlande 1916
La Mort, 1897
Huile sur toile - 69 x 98 cm
Riga, Musée national des Beaux-Arts de Lettonie
Photo : MBA de Lettonie
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11. Janis Rozentals (Lettonie, 1866 - Finlande, 1916)
Au premier chant du coq, vers 1905
Huile sur toile - 69 x 98 cm
Riga, Musée national des Beaux-Arts de Lettonie
Photo : MBA de Lettonie
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Il est un peu dommage que cet accrochage empêche de distinguer le style et l’évolution de chaque peintre et de discerner une quelconque identité culturelle propre à chaque pays. Comme si la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie formaient un seul bloc. Comme si tous les artistes de cette période étaient grosso modo symbolistes.
Janis Rozentals est un exemple frappant de cet écueil. Difficile de repérer qu’il est l’auteur d’œuvres aussi variées : l’Archer letton est un projet d’ affiche typique du romantisme national, tandis que le portrait de la cantatrice Malvine Vignere tout en camaïeu de gris est directement influencé par Whistler. Il offre aussi deux versions de la femme fatale ; l’une, sensuelle et provocante, est marquée par la Madone de Munch ; l’autre, richement parée, amusée par un petit singe (symbole de l’homme) qu’elle tient en laisse, a probablement pour modèle la sculpture de Camille Alaphilippe. Le même Rozentals décrit dans un style naturaliste La Mort (ill. 10) incarnée par une femme drapée de blanc et dotée d’une faucille, qui se penche sur l’enfant d’une paysanne ; alors qu’il dépeint avec une pointe d’humour des démons qui, sortis de terre après minuit, sont obligés de regagner l’enfer au Chant du coq (ill. 11) ; ces êtres hybrides sont peut-être inspirés de Böcklin que le peintre admirait beaucoup.

12. Ferdynand Ruszczyc (Biélorussie, 1870-1936)
Nec mergitur, 1904-1905
Huile sur toile - 204 x 221 cm
Vilnius, Musée d’Art de Lituanie
Photo : bbsg
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Böklin, Munch, Roerich semblent donc avoir marqué cette génération d’artistes. On aurait aimé que leur influence soit plus clairement montrée dans l’exposition. La France eut certes un rôle - c’est sensible ici et là, notamment dans les sculptures de Teodors Zalkalns qui regarda Rodin -, mais les artistes baltes ne s’y rendirent que dans un second temps.
La plupart se formèrent à Saint-Pétersbourg, à l’École des Beaux-Arts ou à l’école Stieglitz ; là, ils ont côtoyé le groupe des Ambulants qui favorisaient des sujets naturalistes, mais aussi le mouvement Mir Iskousstva (Le Monde de l’Art) et les ballets russes de Diaghilev. L’Allemagne (Berlin, Munich…) était aussi une destination prisée, ainsi que la Norvège et la Finlande. Plus généralement l’Estonie et la Lettonie étaient plus ouvertes aux courants germaniques tandis que la Lituanie chrétienne était davantage tournée vers la Pologne. L’étrange tableau de Ferdynand Ruszczyc intitulé Nec Mergitur (ill. 12) montre un bateau battu par les flots qui laisse dans son sillage un éclat phosphorescent. La toile presque fantastique est inspirée d’une nouvelle, mais le bateau pourrait également incarner la Pologne bravant les remous de l’histoire. Elle finira par chavirer, tout comme les Pays baltes qui perdront à nouveau leur indépendance avec la Seconde Guerre mondiale.

Commissaire : Rodolphe Rapetti


Sous la direction de Rodolphe Rapetti, Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes, Orsay/RMN, 2018, 312 p., 45 €. ISBN : 978 2 35433 267 9


Informations pratiques : Musée d’Orsay, 1 Rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9h30 à 18h, jusqu’à 21h45 le jeudi. Tarif : 12 € (réduit : 9 €)

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