25/1/24 - Acquisition - Gand, Musée des Beaux-Arts - En 2023 était célébré le vingtième anniversaire du décret sur les chefs-d’œuvre en Flandre : promulgué le 24 janvier 2003, le Topstukkendecreet a pour mission de protéger le patrimoine culturel mobilier flamand jugé « rare et indispensable ». Équivalent du classement « trésor national » en France, la Topstukkenlijst dresse la liste des biens qui doivent être protégés pour leur importance historique, archéologique, scientifique, artistique, et qui ne peuvent donc sortir du territoire. À l’occasion de ce vingtième anniversaire, une exposition intitulée « Rare et indispensable », présente jusqu’en février un florilège de chefs-d’œuvre au MAS d’Anvers [1]. On peut notamment y admirer La Vierge Consolatrice de James Ensor, inscrite sur la liste depuis 2007 (ill. 1). Conservée jusque-là dans une collection particulière, elle a été tout récemment achetée par la Flandre et sera déposée au Musée des Beaux-Arts de Gand une fois l’exposition achevée.
La Vierge Consolatrice, 1892
Huile sur panneau - 48 x 38 cm
Gand, Musée des Beaux-Arts
Photo : MAS Anvers
Cette peinture avait beaucoup d’importance pour Ensor qui refusa de s’en séparer. « [...]car moi aussi, j’ai entrevu la vierge consolatrice et j’ai fixé ses traits pleins de grâces sur un panneau de qualité. J’étais bien jeune alors. J’ai palpé son blond manteau rafraîchi par saint Luc, j’ai baisé ses petits pieds de neige et de nacre, encore on distingue, au cœur dur du vieux panneau, l’image diaphane ; je la garde jalousement, elle est mienne et je l’aime. [2] » .
L’artiste s’est représenté, une palette à la main, agenouillé devant Marie mère de Dieu, qu’il vient de peindre sur un tableau posé sur un chevalet. Il semble avoir repris la composition d’une Annonciation en redistribuant les rôles : Ensor occupe la place de la Vierge, et la Vierge a la position de l’archange Gabriel. Elle apparaît comme une divinité maternelle, une déesse de la peinture venue non seulement consoler le peintre incompris, mais aussi lui donner l’inspiration qui le mènera vers l’art pur et véritable.

Les Azalées, vers 1925
Huile sur toile - 65 x 98 cm
Anvers, Musée Royal des Beaux-Arts
Photo : Musée Royal des Beaux-Arts
« La déesse de la peinture étreint sans cesse de ses bras irisés. Elle m’indique la lumière, son importance et ses lois [3] ». L’art devient métaphysique, la lumière et le mysticisme sont étroitement liés dans l’art de James Ensor. Le peintre s’identifiait lui-même au Christ, qu’il représenta à plusieurs reprises, par exemple dans la série de dessins Les Auréoles du Christ ou les sensibilités de la lumière en 1887 et bien sûr dans l’immense Entrée du Christ à Bruxelles de 1888. Marie, elle aussi revient régulièrement, ici Vierge salvatrice, là Vierge à l’Enfant opposée à une mondaine, vers 1933. Quant à la figure de la Vierge consolatrice, elle réapparaît dans d’autres peintures, notamment à l’arrière plan d’une nature morte, Les Azalées (ill. 2) ; dans Confrontation (la critique sur mon œuvre) elle est au second plan, combinée à une autre composition Mes Houris.

Confrontation (la critique sur mon œuvre), 1934-1935
Huile sur toile - 54 x 65 cm
Bart Versluys collection
Photo : Vlaamsekunst Collectie
Le panneau de Gand peint en 1892 appartient à la période claire. Il n’a pas cependant ces empâtements de couleurs qu’on trouve dans certaines peintures des années 1887-1893. La ligne s’insère dans la couleur, la matière est beaucoup moins épaisse. Plusieurs expositions ont montré la grande diversité de son œuvre et l’impossibilité de faire entrer James Ensor dans une case ; si sa production est souvent divisée en périodes pour plus de facilité - notamment l’une sombre ou réaliste entre 1879-1882, puis claire, tournée vers un certain irréalisme dans les années 1887-1893 - les expositions qui lui ont été consacrées à Bâle en 2014 (voir l’article) ou à Orsay en 2009 (voir l’article) soulignaient bien que ces phases se chevauchent et que son style n’évolue pas de manière toujours linéaire.
Ensor justement sera à l’honneur en 2024, à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire de sa mort, notamment à Bruxelles [4] Ostende et Anvers [5].