23/8/23 - Acquisitions - New York, The Metropolitan Museum ot Art - Le grand musée américain vient, grâce à un don de Christopher Forbes, de faire entrer dans ses collections un nouveau tableau de Théodore Géricault (ill. 1). L’œuvre, de petite taille, n’est pas d’un sujet facile puisqu’il représente le général Henry Letellier, un ami du peintre, sur son lit de mort.

Le général Letellier sur son lit de mort, vers 1818-1820
Huile sur toile - 24,1 × 32,1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : MMOA (Domaine public)
L’histoire est d’ailleurs tragique : la femme du militaire, âgée de 19 ans était morte vingt jours plus tôt dans un accident de voiture à cheval, et celui-ci ne s’en remit pas. Il enveloppa sa tête dans l’écharpe de son épouse, prit dans sa main le mouchoir de celle-ci, et se tira une balle dans le cœur avec un pistolet que l’on aperçoit en bas à droite de la toile. C’est avec Louis Bro de Comères, un ami commun, qui venait de recevoir un message très inquiétant de Letellier, que l’artiste se précipita chez lui, trop tard, puisqu’ils ne purent que constater son décès. Bro de Comères était un des proches de Géricault. Ce dernier peignit sa femme dans un tableau célèbre, conservé en collection particulière, et son jeune fils dans une toile aujourd’hui à Cambridge, Harvard University Art Museum. C’est également Bro de Comères qui se trouve avec Ary Scheffer sur le tableau La Mort de Géricault.

Le général Letellier sur son lit de mort, 1818
Plume et encre brune
Localisation actuelle inconnue
Photo : Domaine public
Henry Letellier servit sous Napoléon et participa à la campagne de Russie, devenant général en 1813, alors qu’il n’avait que 29 ans, comme cela est écrit surs sa pierre tombale, au cimetière de Seine-Port. « Sa douleur l’a réuni à sa pauvre amie 20 jours après l’avoir perdue. Henry, Adèle, suivant leur dernier vœu, reposent dans le même cercueil » peut-on lire également sur celle-ci.
On comprend donc, outre l’amitié qu’il lui portait, les raisons qui ont poussé Géricault à faire un dessin du trépassé (ill. 2), qu’il transforma en ce tableau pour l’offrir à Bro de Comères. Rien de plus romantique en effet que ce destin tragique.
Le dessin est aujourd’hui de localisation inconnue. Ce tableau est celui qui fut donné à Bro de Comères, et qui avait été acquis par Forbes en 2008 chez Christie’s à Londres. Il en existe une autre version, plus grande, à l’autographie discutée, dans la collection Oskar Reinhart de Winterthur.
Le sujet difficile rend l’œuvre peu séduisante au premier regard. Mais un examen plus attentif montre son extraordinaire qualité d’exécution, la manière de faire les blancs notamment qui entourent le corps, blanc des draps et du vêtement.
Puisque nous parlons ici d’une acquisition du Metropolitan Museum, profitons-en pour dire un mot de celle d’un tableau (ill. 3) qui fait actuellement beaucoup parler de lui, plus par son sujet et son histoire que par sa qualité, très faible, qui justifierait à elle seule difficilement son entrée dans ce musée. Il s’agit d’une toile d’un artiste, français mais ayant fait toute sa carrière à la Nouvelle-Orléans : Jacques Guillaume Lucien Amans. L’œuvre n’est d’ailleurs qu’« attribuée » à ce peintre de portraits fort modeste.

Bélizaire et les enfants Frey
Huile sur toile - 120 x 92,1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : MMOA (Domaine public)
Elle représente trois enfants d’une famille de la Nouvelle-Orléans, celle de Frederick Frey, un marchand et banquier d’origine allemande. Ce tableau avait été offert au New Orleans Museum of Art mais était resté en réserve. On n’y voyait alors que ces trois enfants dans la partie inférieure de la toile. C’est un collectionneur local qui avait repéré l’œuvre dans une vente sur internet alors que s’y trouvait désormais l’enfant noir à droite, et qui s’était aperçu qu’elle était passée quelques années plus tôt, vendu par le musée louisianais dans une opération de deaccesioning, sans que le quatrième personnage apparaisse. Il a alors cherché la peinture, l’a trouvée dans une collection particulière et l’a acquise, avant d’identifier le nom des modèles grâce à l’aide d’une historienne et de la vendre, certainement un prix très élevé (mais qui n’a pas été divulgué), au musée new yorkais.
chez Christie’s le 2 mars 2005 (comme anonyme, école américaine XIXe siècle)
Photo : Christie’s
Le jeune noir est un esclave, appelé Bélizaire, dont la figure a été repeinte pour la cacher vers la fin du XIXe ou le début du XXe siècle. L’œuvre est donc importante puisqu’elle démontre que l’esclavage était pratiqué aux États-Unis au XIXe siècle, avant la guerre de Sécession, et que le racisme y a perduré de manière importante longtemps après, ce dont on ne se doutait absolument pas. Si ce tableau n’a pas beaucoup d’intérêt artistique, sa seule importance historique est qu’il s’agit d’une des premières représentations d’un modèle noir dont on connaisse le nom. C’est en tout cas la principale justification de son entrée dans les collections du Metropolitan Museum. Celui-ci était bien mieux inspiré en achetant le très beau portrait de Noir attribué à Biard (voir la brève du 21/4/22).