À la bibliothèque de Dijon, les mécènes ne sont pas les bienvenus

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Antoine Foullet (ébéniste) et Joseph Michel (horloger)
Régulateur de parquet
Sapin, laque, bronzes dorés - 210 x 100 x 48 cm
Dijon, Bibliothèque municipale
Photo : Sauvegarde de l’art français
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Refuser un mécénat pour la restauration d’une œuvre classée. Cela ne peut pas exister penseront nos lecteurs. Grave erreur. Comme nous l’a souvent raconté Olivier de Rohan-Chabot, président de la Sauvegarde de l’Art Français et grand spécialiste de la recherche de fonds pour le patrimoine, cela n’est pas rare. Pour certains fonctionnaires, un mécène c’est avant tout un enquiquineur, qui va les obliger à changer leurs priorités, qu’ils considèrent parfois comme un rival, quand la raison n’est pas, plus prosaïquement, le risque d’un accroissement de leur charge de travail.

L’histoire que nous allons vous raconter prend place dans le cadre du « plus grand musée de France ». Cette opération dont nous avions parlé lorsqu’elle avait été lancée par la Sauvegarde de l’Art Français en collaboration avec l’École du Louvre (voir l’article) se poursuit désormais avec Sciences-Po Paris et en régions [1]. Nous en reparlerons rapidement pour évoquer quelques-unes des actions actuellement menées. Si le plus grand Musée de France, à l’origine, était constitué des églises, l’opération s’est élargie aussi à d’autres institutions, mais toujours pour restaurer des œuvres peu connues du public.
C’est ainsi qu’un étudiant de Sciences-Po Paris, originaire de Franche-Comté, recherchant une œuvre à restaurer en Bourgogne-Franche-Comté, s’était orienté, sur la suggestion de la Direction Régional des Affaires Culturelles, vers un régulateur du XVIIIe siècle conservé par la Bibliothèque municipale de Dijon. Celui-ci avait fait l’objet en 2014 d’un devis pour sa restauration, qui n’avait pu être menée à bout faute de financement.

Il s’agissait de trouver 15 000 euros. Une tâche difficile, mais qui ne lui faisait pas peur, pas davantage que les étudiantes de Science-Po Dijon qui l’ont assisté dans cette mission. Ils ont alors tenté de prendre rendez-vous avec la directrice adjointe, conservatrice de la bibliothèque de Dijon. En vain : pas le temps, pas d’argent. Le manager de Sciences-Po a pris contact avec la directrice, sans plus de résultat. Bien entendu, il n’était pas question de demander un sou à la bibliothèque, l’objectif étant de financer entièrement la restauration. Dans l’hypothèse où toute la somme n’aurait pas été réunie, la DRAC serait venue la compléter. La situation semblant bloquée, une lettre a été envoyée à François Rebsamen, le maire de Dijon, ce qui a semblé faire bouger les choses, la chef de cabinet de celui-ci affirmant à la Sauvegarde de l’Art Français qu’elle était très heureuse de cette initiative et que des instructions étaient données en ce sens. Mais la situation resta bloquée. Une visite fut demandé pour que d’éventuels mécènes puissent voir le régulateur qui fut refusée car « les visites guidées étaient déjà complètes » !
Malgré cela, les étudiants avaient réussi entre temps à réunir environ 1000 € auprès de divers donateurs. Et l’argent restant pouvait être apporté par une grosse entreprise mécène régulière de la Sauvegarde de l’Art Français.

La directrice de la bibliothèque, Marie-Paul Rolin, et la conservatrice, Caroline Poulain, ont parfaitement réussi dans leur volonté faire échouer ce projet. La restauration de ce régulateur a été abandonnée. Voilà comment on décourage les meilleures volontés du monde.
Nous avons, bien entendu, interrogé les responsables de l’établissement. Caroline Poulain nous a fait une longue réponse que nous reprenons presque intégralement et que nous commenterons point par point.

- « La bibliothèque patrimoniale, site du réseau municipal de lecture publique de la Ville de Dijon, met en œuvre un vaste plan de conservation-sécurité-sûreté de ses collections et de son bâti protégé au titre des Monuments historiques. Elle est l’une des rares bibliothèques municipales classées à s’être dotée d’un poste dédié à ces fonctions. François Rebsamen, Maire de Dijon, Président de la Métropole, ancien Ministre, a signé la Charte de la conservation dans les bibliothèques en juin 2016, lors des Journées du patrimoine écrit organisées par le Ministère de la Culture. »

Commentaire : Nous sommes heureux de voir que la bibliothèque de Dijon s’intéresse à un « vaste plan de conservatin-sécurité-sûreté de ses collections et de son bâti », et qu’elle dispose d’un poste dédié à ces fonctions. Nous comprenons d’autant moins son attitude vis à vis de mécènes apportant le financement pour la restauration d’une de ses œuvres.

- « Dans ce cadre, ma collaboratrice Nadia Harabasz a lancé en 2014 une étude de conservation sur l’horloge avec M. Marc Voisot, restaurateur en horlogerie habilité Musées de France, M. Jean-Yves Le Bot, restaurateur en ébénisterie et Mme Isabelle Chochod, restauratrice de laques de Chine afin de mieux connaître l’objet, le dépoussiérer et le déplacer dans un lieu de conservation adapté : la salle Boullemier, magasin-écrin du 18e siècle, dont le sol et les conditions atmosphériques sont stables et qui est par ailleurs le lieu d’accueil des groupes et visites guidées, permettant ainsi une mise en valeur régulière. »

Commentaire : Signalons que ce « lieu d’accueil » est tellement peu accueillant que même les mécènes éventuels n’ont pu y être reçu. Quant à l’étude de 2014, elle est celle sur laquelle se basait la Sauvegarde de l’Art Français pour restaurer le régulateur. Au moins a-t-il été « dépoussiéré ».

- « Le bon état de l’horloge (j’insiste sur ce point), l’absence de danger ou d’urgence d’intervention, le respect donc de la logique de l’optimum du minimum en matière de restauration, le plan de charge et les objectifs patrimoniaux de la bibliothèque, la cohérence du plan de conservation de l’établissement, l’examen attentif de nos choix en matière d’usage de l’argent public nous avaient alors fait décider de clore ce dossier. »

Commentaire : Madame Poulain a beau insister sur « le bon état de l’horloge », ce point est bien entendu faux, comme le démontrent la photo jointe et, surtout, l’étude de 2014 ne laisse aucun doute à ce sujet : le régulateur nécessite une restauration, qui concernerait notamment le placage, qui se décolle et dont les laques sont sales et comportent des lacunes, particulièrement au niveau de la base qui a « subi une altération considérable ».
On se trouve ici bien loin d’une restauration qui serait abusive (ce que sous-entend la conservatrice). Quant aux objectifs patrimoniaux de la bibliothèque, on ne comprend pas comment ils auraient été perturbés par la restauration de cet objet entièrement grâce à du mécénat. Et on comprend mal comment la restauration d’une œuvre d’art classée pourrait être un mauvais choix pour l’usage de fonds publics (qui d’ailleurs en l’occurrence n’étaient pas sollicités).

- « En 2017, Bernard Sonnet, conservateur départemental des Antiquités et Objets d’art et correspondant de la Sauvegarde de l’art français en Côte d’Or a proposé à la DRAC un dossier sur cette même horloge. Mais après échanges, la DRAC prend acte de la décision de la bibliothèque de ne pas donner suite à court terme, et propose, semble-t-il, d’autres dossiers. […] »

Commentaire : Si la DRAC a « pris acte » de la décision de la bibliothèque, c’est bien cette décision qui est inadmissible.

- « Les étudiantes ont été reçues à deux reprises à la bibliothèque, le 8 novembre 2017 et le 10 mars 2018. Des visites dédiées aux mécènes espérés n’ont en revanche, en effet, pu être mises en œuvre, pour des raisons de calendrier. Il faut noter que la bibliothèque propose très régulièrement des visites découvertes des bâtiments de la bibliothèque patrimoniale, ainsi que des collections. »

Commentaire : Ceci est une manière de présenter les choses, qui n’est pas fausse mais qui est édulcorée. La version de ses interlocuteurs est celle-ci. Le 8 novembre 2017, les étudiantes ont en effet rencontrée Madame Poulain à la bibliothèque. Celle-ci leur a dit qu’elle n’avait ni le temps ni l’argent pour s’occuper de la restauration du régulateur et n’a voulu écouter aucune explication. Elles n’ont même pas pu voir le régulateur.
Devant le blocage de la situation, une journaliste du Bien Public a été contactée pour lui montrer le régulateur. Madame Poulain ne répondant pas à leur sollicitation, la Sauvegarde de l’Art Français a dû intervenir auprès de la chef de cabinet du maire qui a envoyé un de ses collaborateurs pour accueillir les journaliste et les étudiantes et leur montrer l’objet. C’était, effectivement le 10 mars, un samedi (voir l’article).
 
- « Pour conclure, soyez assuré du travail constant que nous menons en matière de conservation et de valorisation des patrimoines dont nous avons la charge. »

Commentaire : Bizarrement, nous n’en sommes pas convaincu.

Nous conclurons cet article sur une note d’optimisme. S’il y a, malheureusement, des fonctionnaires pour qui le patrimoine n’est pas une priorité, la relève est là. Voici en effet ce que nous a écrit Théophile Clerc, l’étudiant en charge de ce projet [2] , et qui a dû y renoncer en raison de l’attitude de la bibliothèque municipale de Dijon : « Étant étudiant à la fois à Sciences Po Paris et à l’École du Louvre, et natif de Franche-Comté, j’ai saisi avec un grand intérêt l’opportunité de pouvoir participer à la sauvegarde d’un patrimoine à la fois matériel et d’un savoir-faire lié à mes origines. Cependant, j’ai été frappé par le manque d’enthousiasme qu’a manifesté la conservation de la bibliothèque. Quand bien même ce projet m’a permis de découvrir le monde du mécénat et de la sauvegarde du patrimoine, je déplore profondément le fait que les acteurs locaux aient non seulement refusé l’aide d’une jeunesse motivée et appliquée, et qu’ils aient également tout mis en oeuvre pour l’empêcher de mener à bien cette levée de fonds. 
Sachez, néanmoins, que cette aventure n’a fait que renforcer mon envie de m’investir pleinement dans le patrimoine et d’y mettre à profit non seulement les compétences acquises dans le double cursus que je poursuis, mais également ce désir profond de sauver des oeuvres en péril et d’aider les citoyens qui y tiennent.
 »

Didier Rykner

Notes

[1Un étudiant en Master 4e ou 5e année encadrant une équipe d’étudiants en début d’études en région.

[2Voici également les noms des étudiantes de première et deuxième année à Dijon : Alice Deceuninck, Andréa Delestrade, Estelle Girardin, Marianna Skoczek et Myfanwy Boudry.

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