8/8/24 - Acquisition - Madrid, Museo Lázaro Galdiano - Un mécène avisé n’est pas toujours disposé à laisser entièrement libre la créativité d’un artiste, il préfère parfois lui souffler - subtilement - l’inspiration et participer - un peu - à la naissance de l’œuvre qu’il a commandée, parce qu’après tout, c’est lui qui va vivre avec elle. Ce fut le cas de José Lázaro Galdiano qui en 1905 confia à Eugenio Lucas Villamil le soin de décorer le palais de Parque Florido, sa résidence madrilène. Il n’hésita pas à fournir au peintre les reproductions gravées et photographiées des œuvres qu’il admirait afin de lui faire comprendre son goût et ses attentes. Celui-ci se montra docile, peut-être parce qu’il n’avait rien d’un génie. Il faut avouer que c’est grâce à son prestigieux commanditaire qu’il est aujourd’hui connu, ou du moins qu’il n’est pas tombé dans l’oubli. On ne sait pas grand chose de cet artiste actif à Madrid, si ce n’est qu’il fut influencé par la peinture de son père Eugenio Lucas Velázquez, et développa dans son sillon une veine goyesque.

Allegory of Music, c. 1906
Oil on canvas - 56 x 47 cm
Madrid, Museo Lázaro Galdiano
Photo : Ansorena

Allégorie de la Musique, 1906-1907
Huile sur toile - 490 x 380 cm
Madrid, Museo Lázaro Galdiano
Photo : Museo Lázaro Galdiano
L’État espagnol a préempté deux esquisses de Villamil, préparatoires au décor de la demeure de José Lázaro Galdiano. L’une est une étude pour le plafond du salon de la Musique, la seconde pour le plafond du salon de la Comédie (ill. 1 à 4). Mises en vente ensemble le 22 juillet par Ansorena à Madrid, elles ont été adjugées 10 000 euros marteau.
Lázaro Galdiano était un éditeur dont la maison d’édition s’appelait España Moderna. C’était aussi un collectionneur qui accumula une grande diversité d’œuvres et d’objets. À sa mort en 1947, il légua à l’État le palais de Parque Florido et sa collection hétéroclite d’œuvres et d’objets, ainsi que sa bibliothèque riche de quelque 20 000 ouvrages. Sa demeure fut transformée en un musée qui ouvrit ses portes en 1951. On peut y admirer un bel ensemble de peintures, dessins et gravures de Goya, notamment le Sabbat des sorcières, l’artiste ayant la préférence de Lázaro Galdiano, mais celui-ci acquit aussi des œuvres du Greco, de Murillo, de Zurbarán, de Luis Paret, ainsi que de Bosch et Lucas Cranach l’Ancien... Il constitua en outre, sous l’influence de sa femme, une petite collection de peintures britanniques.
Villamil travailla au décor de sa demeure à Madrid entre 1906 et 1908. Dans le vestibule les visiteurs sont ainsi accueillis par Goya et ses modèles, tandis que le thème retenu pour le bureau-bibliothèque est en toute simplicité, l’exaltation des Lettres et de la Sagesse. Pour les salons de la Musique et de la Comédie, Lázaro Galiano suggéra fortement à l’artiste de s’inspirer d’une composition qu’il admirait tout particulièrement : L’Apothéose de la Renaissance du Hongrois Mihály Munkácsy qui orne l’escalier du Kunsthistorisches Museum de Vienne (ill. 5).

Allégorie de la Comédie, vers 1906
Huile sur toile - 56 x 47 cm
Madrid, Museo Lázaro Galdiano
Photo : Ansorena

Allégorie de la Comédie, vers 1906-1907
Huile sur toile - 490 x 380 cm,
Madrid, Museo Lázaro Galdiano
Photo : Museo Lázaro Galdiano
Il faut lire l’article de Carlos Saguar Quer dans la revue Goya [1] qui analyse le décor de chaque pièce, affirmant au passage que ces peintures témoignent par leur iconographie des aspirations artistiques et intellectuelles du commanditaire, plutôt que du talent du peintre.
Les esquisses qui ne sont pas tout à fait identiques aux compositions finales, illustrent ainsi le travail en train de se faire. Au centre de chacune se dresse une muse. Celle de la musique est Euterpe, autour de laquelle se déploient les musiciens, chanteurs et compositeurs qui séduisaient l’oreille de Lázaro. Wagner est mis en valeur, encore auréolé de scandale à l’époque, accompagné d’un chevalier en armure dont les traits sont peut-être ceux de Julián Gayarre ; car le célèbre ténor interpréta le rôle-titre de Tannhäuser pour sa première représentation en Italie et chanta également Lohengrin lorsque l’opéra fut représenté pour la première fois au Teatro Real de Madrid en 1881. On aperçoit aussi Verdi et Rossini, sans doute Mozart également, assez peu flatté, Beethoven, Liszt ou bien encore Chopin et quelques autres. Les vêtements des différentes figures permettent d’évoquer clairement la musique contemporaine, celle du XVIIIe, l’opéra comique mais aussi celle de la Renaissance.
L’Apothéose de la Renaissance, 1890
Vienne Kunsthistorisches Museum
Photo : Wikimedia (domaine public)
Dans le salon de la Comédie se tenaient aussi bien les réunions littéraires que les parties de bridge. La muse Thalie apparaît au centre de la composition, entourée de poètes, dramaturges et lettrés. Lope de Vega occupe la place d’honneur, grande figure du siècle d’Or espagnol ; surnommé par Cervantes « le Phénix, le monstre de la nature », il fut le fondateur de la Comedia nueva ou tragi-comédie à l’espagnole. Dans cet aréopage littéraire, on reconnaît aussi des écrivains du XIXe, le dramaturge José Zorrilla, ainsi qu’une figure majeure du romantisme cubain, Gertrudis Gómez de Avellaneda représentée d’après le portrait de Federico de Madrazo conservé dans la collection Lázaro. Les grands esprits, toutes époques et patries confondues, devisent ou se toisent : Byron, Dante et Virgile, Shakespeare, Victor Hugo et Calderón de la Bárca, ou bien encore Homère et Quevedo, autre figure du siècle d’Or espagnol que les « jeunes d’aujourd’hui » son priés de ne pas confondre avec le rappeur du même nom.