Splendore a Venezia. Art et Musique de la Renaissance au Baroque dans la Sérénissime


Montréal, Musée des Beaux-Arts, du 12 octobre 2013 au 19 janvier 2014.
Portland, Art Museum, du 15 février au 11 mai 2014.

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1. Giovanni Antonio Canal dit Canaletto (1697-1768)
Le Bucentaure au Môle le jour de l’Ascension, vers 1745
Huile sur toile - 114,9 x 162,6 cm
Dulwich, Picture Gallery
Photo : Dulwich Picture Gallery

Les expositions consacrées aux rapports entre les arts plastiques et la musique se multiplient ces derniers mois (Vermeer, Watteau,...). On ne saurait trop s’en féliciter car les études sur l’art sont très souvent compartimentées. En revanche, cela rend plus complexe la critique pour ceux qui, comme le signataire de cette chronique, n’ont qu’une culture très limitée dans le domaine musical.

À Venise, nous explique Hilliard T. Goldfarb dans l’introduction du très beau catalogue de l’exposition1, la musique est partout : l’opéra y tint, dès le XVIIe siècle, une place majeure, et les Ospedale et les Scuole, institutions typiquement vénitiennes, lui faisaient une très large place. Il nous apprend également que la plupart des artistes étaient aussi des musiciens amateurs et que la manière moderne d’écrire les partitions musicales fut inventé dans la Sérénissime. Les processions et les fêtes, essentiellement religieuses, multipliaient les occasions où l’on pouvait jouer de la musique. Ainsi, celle-ci est présente même dans Le Retour du Bucentaure au Môle le jour de l’Ascension, une superbe toile de Canaletto (ill. 1) alors qu’on ne voit aucun musicien : des chanteurs, à bord du navire du Doge, créaient un environnement musical purement vocal, sans accompagnement d’instruments. La multiplication des petits personnages qui animent les vedute rend souvent difficile l’identification des musiciens. Ils sont pourtant souvent présents, notamment dans les vues d’intérieures d’églises. Un des plus beaux tableaux de la première section de l’exposition, consacrée aux cérémonies publiques, appartient au Musée des Beaux-Arts de Montréal lui même : il s’agit encore d’un Canaletto représentant l’intérieur de Saint-Marc (ill. 2). On y distingue un chœur à droite.


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2. Giovanni Antonio Canal dit Canaletto (1697-1768)
Intérieur de Saint-Marc, Venise, vers 1760
Huile sur toile - 44,1 31,5 cm
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Montréal

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3. Giambattista Tiepolo (1696-1770)
Renaud abandonnant Armide, vers 1753
Huile sur toile - 39,6 x 61,9 cm
Berlin, Gemäldegalerie der Staatlichen Museen
Photo : Didier Rykner

La basilique Saint-Marc, chapelle ducale, joua un rôle majeur dans l’histoire de la musique à Venise. Son chœur fut dirigé à partir de 1527 par un musicien très important, Adriaan Willaerts, auteur de musique religieuse et profane, qui forma de nombreux élèves dont Andrea Gabrieli, lui-même oncle de Giovanni Gabrieli. Comme la peinture ou la sculpture, la musique donnait ainsi naissance à des dynasties. Si l’opéra n’est pas né à Venise, on apprend grâce à cette exposition que les premières représentations de ce genre données en public le furent ici, ce qui devait entraîner la création de salles d’opéra, avec leurs spécificités, telles qu’on les connaît en Europe. L’Opéra Garnier en est un lointain avatar. Le premier opéra vénitien fut, en 1637, Andromeda, une œuvre collective due à la compagnie de Benedetto Ferrari, donnée au Teatro San Cassiano. Deux ans plus tard fut construit un théâtre (Santi Giovanni e Paolo), dont l’architecture fut adaptée au nouveau spectacle.
Quant aux compositeurs vénitiens d’opéra, ils sont légion, à commencer par Claudio Monteverdi (qui fut maître de chapelle de la basilique Saint-Marc, comme également Francesco Cavalli). Au XVIIIe siècle, Albinoni ou Vivaldi poursuivirent cette tradition. La dernière salle de l’exposition est consacrée à l’opéra et à la mythologie, rappelant en cela l’une des plus importantes source d’inspiration des librettistes et le rapport formel étroit qu’il peut y avoir entre certaines peintures et la mise en scène. Deux tableaux de Giovannibattista Tiepolo représentant Renaud abandonnant Armide en témoignent (ill. 3) : on s’attend à chaque instant que leurs protagonistes commencent à chanter.

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4. Tiziano Vecellio, dit le Titien (vers 1488-1576)
Le Concert interrompu, vers 1511-1512
Huile sur toile - 86,5 x 123,5 cm
Florence, Galleria Palatina, Palazzo Pitti
Photo : WGA/Wikimedia Commons

Le visiteur peut accompagner son parcours dans l’exposition d’un audioguide musical, avec des musiques vénitiennes. Une excellente initiative qui rend ainsi un peu inutile celle que l’on entend aussi dans les salles.
En revenant sur nos pas, la deuxième partie de l’exposition est consacrée essentiellement à la représentation de musiciens et d’instruments de musique aux XVIe et XVIIe siècle. Le chef-d’œuvre de cette section est incontestablement le Concert interrompu de Titien conservé au Palazzo Pitti (ill. 4). Un virginal polygonal, exposé devant le tableau, est très proche de celui qui y est peint.
Car l’exposition montre aussi les instruments que l’on retrouve dans les œuvres, dont beaucoup ont été prêtés par le Musée de la Musique à Paris qui a la chance de conserver une vingtaine de pièces vénitiennes particulièrement importantes, acquises de la collection Correr en 1874. Il faut regretter que cette exposition, dont la Cité de la Musique fut avec Montréal à l’initiative, ait été en cours de route abandonnée par le musée parisien ce qui nous prive d’une escale française.


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5. Giambattista Piazzetta (1683-1754)
Le Chanteur, vers 1730
Huile sur toile - 82,5 x 68,5 cm
Montpellier, Musée Fabre
Photo : Didier Rykner
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6. Evaristo Baschenis (1617–1677)
Intérieur avec instruments de musique, vers 1665-1670
Huile sur toile - 82 x 99 cm
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBAM

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7. Venise, XVIIIe siècle
Lanterne de navire
Bois doré
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner

La musique à Venise n’est pas que savante. Une partie du parcours est dédié à la musique populaire de tradition orale (mais aucun essai n’y est consacré dans le catalogue), en lien bien sûr avec les gondoliers. Une vraie gondole a d’ailleurs été prêtée au musée pour l’occasion. On voit aussi des musiciens de rue comme le jeune Chanteur de Piazzetta (ill. 5) ou les Musiciens ambulants de Strozzi.
L’importance, soulignée plus haut, des Ospedale est illustrée par une œuvre amusante à défaut d’être belle : peinte par Gabriel Bella, un artiste un brin naïf, elle montre un concert donné par un chœur d’orphelines élevées dans ces institutions charitables, devant le Comte et la Comtesse du Nord, pseudonyme que se donnaient le tsarévitch Paul, fils de Catherine la Grande, et son épouse, pour voyager incognito.
En dehors de grands chefs-d’œuvre, aux rangs desquels on peut compter par exemple aussi les deux tableaux d’Evaristo Baschenis (ill. 6), le Portrait présumé de Claudio Merulo, compositeur vénitien, par Annibal Carrache, ou La Fête de saint Roch de Canaletto, l’exposition montre des gravures populaires, des partitions, des objets... Et parmi les découvertes, on signalera celle de deux lanternes vénitiennes du XVIIIe (ill. 7) siècle proches de celles que l’on voit sur les bateaux peints par Canaletto, opportunément retrouvées dans les réserves du musée juste à temps pour figurer dans l’exposition.



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Commissaire : Hilliard T. Goldfarb


Sous la direction de Hilliard T. Goldfarb, Splendore a Venezia. Art et Musique de la Renaissance au Baroque dans la Sérénissime, Coédition Hazan/Musée des Beaux-Arts de Montréal, 2013, 240 p., 45 €. ISBN : 9782754107143.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques :Musée des Beaux-Arts de Montréal, 1379, rue Sherbrooke, Montréal. Ouvert de 11 h à 17 h, du mardi au vendredi, à partir de 10 h le samedi et dimanche. Tarifs : 20 $ (réduit : 12 $ et gratuité).
Site internet.


Didier Rykner, mercredi 11 décembre 2013


Notes

1On regrettera cependant que les notices passent sous silence l’historique et la bibliographie des œuvres.





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