Edouard Dantan (1848-1897), peintre des ateliers, des figures et des rivages


Saint-Cloud, Musée des Avelines, du 10 octobre 2013 au 2 mars 2014.
Fermé pendant les vacances de Noël, du lundi 23 décembre 2013 au mardi 7 janvier 2014 inclus.

Heureux musée que celui de Saint-Cloud ! Sans prêter excessivement attention à la crise (« existentielle » !) des musées, celle dont parle presque trop bien Laurent Gervereau (voir l’article du 16 novembre 2013), il maintient vertueusement le cap, montre et développe son fonds permanent par divers dons et achats (à signaler, par exemple, le récente entrée (voir la brève du 6/8/12) d’un attendrissant pastel de Gaston La Touche, en préface à une prochaine exposition de cet excellent artiste clodoaldien), souscrit au sacro-saint besoin d’animation par des expositions autant que possible utiles, s’attachant à valoriser le passé de la ville (son château par exemple, ses fêtes, les souvenirs qui y subsistent d’expositions universelles) ou les quelques gloires artistiques locales plus ou moins connues et respectées par l’histoire de l’art. Après Les Duval Le Camus père et fils, une stimulante réhabilitation s’il en fut, voici donc Edouard Dantan (1848-1897), d’une famille d’artistes (un père sculpteur, un oncle caricaturiste), plaisant et zélé peintre de la Belle époque qui n’avait encore jamais bénéficié d’une rétrospective (une monographie1 avait bien paru en 2002 mais elle est à présent épuisée). Grâce au concours des descendants du peintre, nombre de ses peintures et pastels sont ici révélés au public et pour la plupart reproduits et commentés dans un catalogue parfaitement informé, d’autant que le précieux livre de raison de Dantan, toujours en main privée, a pu être numérisé à l’occasion de l’exposition et présenté comme tel au public, irremplaçable document sur la carrière d’un peintre confronté aux exigences de la clientèle : Dantan y a noté au fur et à mesure tous les prix et acheteurs des tableaux vendus par lui2. De ce fait, le catalogue donne en annexe une vaste et précieuse liste d’œuvres retrouvées et identifiées à partir de ces données3, comme on peut le faire rarement pour d’autres artistes.

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1. Edouard Dantan (1848-1897)
La Vocation des apôtres Pierre et André, 1877
Huile sur toile - 170 x 230 cm
Saint-Cloud, dépôt du Centre hospitalier
au Musée des Avelines
Photo : Ville de Saint-Cloud -
Musée des Avelines / A. Bonnet

Soit l’exemplaire cas de figure d’un peintre un peu caméléon certes mais d’une pratique picturale toujours alerte et ce, non sans efficacité commerciale (ce n’est pas forcément un défaut si le style est bon !). On le voit typiquement osciller en cette deuxième moitié du XIXe siècle entre plusieurs spécialisations, notamment la noble peinture d’histoire, à laquelle il renonce bientôt après plusieurs échecs au Prix de Rome en 1876 et 1877 : on peut regretter cet abandon au vu de la réussite de sa Vocation des apôtres de 1877 (ill. 1) justement, à présent hébergée au musée de Saint-Cloud, en provenance de l’hôpital (c’est plus sûr !) et qui concilie la dignité de la peinture sacrée (belle figure du Christ) avec l’exigence réaliste du paysage qui revivifie à bon compte l’antique peinture d’histoire en voie d’être démodée (sensible paysage marin inspiré par une côte bretonne ou normande en guise de biblique lac de Tibériade). Dantan n’est pas moins tenté par le rendu de la vie quotidienne, le portrait et bien sûr le paysage naturaliste où il excelle comme tant d’autres artistes à cette époque. En somme, un réaliste de bon aloi, en marge des impressionnistes (ne ramenons pas tout à ces derniers !) mais tenant avec brio de l’esthétique du temps. Ainsi Dantan trouve-t-il une véritable (et disons-le, salutaire) originalité dans ses représentations d’ateliers de sculpteur et de mouleur sur corps humain - une pratique assez pittoresque ! - qui font hommage à son sculpteur de père (Dantan aîné, 1798-1878). Toute une salle de l’exposition est dédiée à ces exercices de peinture très vivante, à claire et savoureuse monochromie blanche et grise évidemment tirée du monde des sculpteurs, entre plâtre et pierre, qui constituent autant d’évocations riches d’allusions culturelles, tel le vieux Dantan père restaurant son bas-relief de l’Ivresse de Silène qui avait été endommagé lors de l’incendie de Saint-Cloud en 1871 (tableau de 1880 déposé au Sénat4 ou l’Atelier de moulage chez Haviland à Auteuil de 1884 (autre dépôt d’Etat, à Limoges cette fois), mais aussi et surtout le surprenant Démoulage du chien Rio - le chien statufié du peintre ! - de 1896 (ill. 2), l’une des meilleures réussites de Dantan, imposante toile de 2m sur 2m, où trône un invincible plâtre de la Vénus de Milo (quel regret que cette magistrale peinture ne soit pas entrée au musée de Saint-Cloud !). Signalons encore le Moine sculptant un Christ en bois de 1874 (ill. 3) qui se situe tout au début de cette attachante thématique, un tableau plein de pittoresque où l’obsession documentaliste à la Bastien-Lepage (présence de ce capucin barbu vu de face, au regard bonhomme) sait composer avec l’authenticité picturale (peindre quand même !), - un alliage forcément délicat à maîtriser sur lequel ont trop souvent buté les artistes facilement anecdotiers de la fin du siècle.


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2. Edouard Dantan (1848-1897)
Un moulage ou Mouleurs dépouillant Rio, 1896
Huile sur toile - 200 x 200 cm
Collection particulière
Photo : Ville de Saint-Cloud -
Musée des Avelines / A. Pedalino
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3. Edouard Dantan (1848-1897)
Moine sculptant un Christ en bois, 1874
Huile sur toile - 141 x 141 cm
Collection particulière
Nantes, Musée des Beaux-Arts,
dépôt du F.N.A.C.
Photo : Ville de Nantes,
Musée des Beaux-Arts / A. Guillard

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4. Edouard Dantan (1848-1897)
Mousses sur un épi, 1881
Huile sur toile - 50 cm x 60 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

Dans un parcours qui suit en gros le catalogue et qui s’avère nécessairement thématique plutôt que chronologique, vu la disposition des locaux - le musée est installé dans une étonnante maison de maître d’avant-guerre - et la courte carrière d’un artiste prématurément décédé (à 48 ans), deux salles sont consacrées à l’autre prouesse de l’artiste, son goût pour le paysage. Il fait merveille dans la représentation des rivages, à Paramé près de Saint-Malo : mers agitées (ill. 4) ou plages vastes et subtiles, entre Mesdag et Boudin (ses pastels de rivages sablonneux) sont au sens propre délectables. Mais il est encore plus attachant pour nous et plus rare dans ses franches représentations de la réalité urbaine de Saint-Cloud (son fief car il a repris sur place l’atelier paternel), ce qui lui fait multiplier des vues aussi opportunes de sujet que séduisantes de facture et de point de vue (influence de la photographie) : soit des inévitables et propices ruines du château, plus attractives comme telles que les édifices en bon état, mais un réaliste comme Dantan ne peut qu’aimer les effets de pâte, le libre rendu de murs ruinés et de décombres, soit des vues de la station ferroviaire de Saint-Cloud (l’une d’elles (ill. 5) qui appartient au musée est comme il convient accrochée en temps normal dans la section permanente), lesquelles se prêtent à de jolies notes de couleurs (disques rouges de signalisation aux abords des voies) et à de seyants ballets de voyageurs (tous très bien habillés !) se détachant pittoresquement sur le fond clair des sols et des quais. Quoi demander de plus à ce genre de peinture, en ce moment de grâce et de suspens entre charme de l’anecdote et magie de la peinture ? Le sommet de cette démonstration d’équilibre virtuose est à trouver dans telle Etude - en fait, un tableau à part entière, dûment signé - du Bas-parc de Saint-Cloud à la période des fêtes d’été en 1879 (ill. 6), avec de délicieuses notations rouge brique portées par les roulottes, qui tranchent sur le sombre vert des feuillages du parc et le blanc des tentes : discrète, bienfaisante, efficace leçon de peinture5 !


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5. Edouard Dantan (1848-1897)
La Station de Saint-Cloud, 1880
Huile sur toile – 62 x 80 cm
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Ville de Saint-Cloud -
Musée des Avelines / S. Ageorges
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6. Edouard Dantan (1848-1897)
Étude faite au bas-parc pendant la fête de
Saint-Cloud au rond-point de l’Étoile
, 1879
Huile sur toile – 45 x 126 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

Emmanuelle Le Bail, Dominique Lobstein, Anaïs Eveno, Édouard Dantan (1848-1897). Peintre des ateliers, des figures et des rivages, Saint-Cloud, 2013, 128 p., 15 €.


Informations pratiques : Musée des Avelines, 60 rue Gounod , 92210 Saint-Cloud. Tél : +33 (0)1 46 02 67 18. Ouvert du mercredi au samedi de 12h à 18h ; le dimanche de 14h à 18h. Entrée libre.


Jacques Foucart, vendredi 13 décembre 2013


Notes

1Sophie de Juvigny, Edouard Dantan (1848-1897) : Des ateliers parisiens aux marines normandes, Paris, Somogy, 2002. L’auteur est le précédent conservateur du Musée des Avelines, avant Emmanuelle Le Bail.

2Une page de ce livre de raison est reproduite dans le catalogue de l’exposition, p. 106. Voir aussi, ibidem, la contribution d’Anaïs Eveno, « Le Livre de raison d’Edouard Dantan : approche critique », p. 107-109.

3Catalogue de l’exposition : « Liste des œuvres retrouvées et documentées en 2013 », p. 110-120, soit près de 211 mentions de tableaux de Dantan suivant l’ordre du livre de raison, dans des collections particulières (notamment chez des descendants de l’artiste), des ventes publiques et divers musées dont, bien entendu, celui de Saint-Cloud ; plus 24 œuvres retrouvées ne figurant pas dans le livre de raison, p. 121-122. De quoi justifier sur un plan scientifique une telle publication qui n’est pas seulement un guide de visite pour le temps éphémère d’une exposition…

4Comment ne pas souhaiter que, là encore, une œuvre des collections publiques soit rendue vraiment accessible, autrement dit qu’elle réintègre un musée (elle figure sur l’inventaire R.F. des peintures du Louvre dont elle provient originellement) ? Par exemple, pourquoi pas, le musée de Saint-Cloud ! )

5On fera un sort au non moins joli tableau montrant des forains lors d’une fête à Saint-Cloud, Campement de bohémiens marchands de chevaux, montreurs d’ours, de 1885, (collection particulière), reproduit dans le catalogue de l’exposition, p. 44, avec une note rouge, une fois de plus du meilleur effet pictural, ou la marginalité transfigurée par la Peinture… Un tableau qui aurait eu sa place toute trouvée dans la suggestive exposition du Grand Palais sur les Bohèmes en 2012-2013.





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