La Bibliothèque Nationale et le Musée de Tours se sont associés pour nous offrir deux expositions Abraham Bosse. Leur intérêt est qu’elles sont à la fois complémentaires - Paris s’intéressant davantage à la première partie de sa carrière et à ses contemporains graveurs en France, Tours insistant sur l’Abraham Bosse théoricien - et autonomes. Les commissaires ont en effet eu soin d’évoquer, sur les deux lieux, toutes les facettes de sa production en présentant en double certaines estampes majeures. Le très bon catalogue commun complète l’ensemble et le réunifie.
Si les scènes de la vie quotidienne ont valu à Bosse une notoriété supérieure aux autres graveurs français du XVIIe siècle, cette popularité n’est pas exempte de malentendus. D’abord parce que ces estampes ne forment qu’une partie somme toute réduite de son importante production, ensuite parce qu’elles ont donné de l’artiste une vision un peu compassée, qu’on a associé volontiers à sa religion. Bosse, le protestant, ne pouvait être qu’austère et ennuyeux. L’exposition montre qu’il n’en est rien. Une observation attentive de ses gravures révèle un tempérament souvent léger, leste parfois. L’humour y est fréquemment présent, sous la forme de détails ou dans le texte accompagnant l’image. Quelques exemples doivent inciter le visiteur à s’attarder sur ce côté méconnu de sa personnalité. Dans La femme battant son mari (ill. 1, cat. 83), on nage en plein vaudeville. L’amant est caché derrière le lit, la sœur bat le frère, même les animaux s’y mettent avec la poule qui s’attaque au coq. Les gestes du couple et le regard amusé de la femme ôte à la scène toute connotation dramatique : il s’agit bien d’une comédie. La scène la plus anodine peut avoir un double sens. Ainsi Le cordonnier (ill. 2, cat. 72) semble au premier abord bien banal : une élégante essaye des chaussures, aidée par l’artisan. Mais « tout dans leurs gestes et leur attitude joue de manière évidente sur une certaine ambiguïté et laisse imaginer quelque scène de galanterie1 ». Le texte qui la légende, au double sens évident, renforce cette ambiguïté2. Dans la série de l’Enfant prodigue, l’épisode se déroulant dans « une maison de débauche » existe en deux versions (cat. 133 et 134) : celle dite « couverte » où la licence reste fort correcte, celle dite « découverte » où quelques détails, comme dans le jeu des sept erreurs, modifient imperceptiblement la composition pour la transformer en scène de franche paillardise.
Mais l’inspiration de Bosse est large, et parmi les plus de 1600 estampes dont il est l’auteur, une centaine à peine sont des scènes de la vie quotidienne. Les expositions explorent tous les aspects de sa carrière : scènes religieuses, historiques, allégoriques ou scientifiques, ouvrages illustrés, almanachs, frontispices de thèses... L’une de ses premières estampes connues, Jardinière avec le bassin au serpent (1622, cat. 1) est exécutée d’après Jacques de Bellange. Il gravera aussi d’après Stella (La Vierge priant devant l’enfant Jésus endormi), Jean de Saint Igny (Suite du Jardin de la noblesse française - ill. 3) et beaucoup d’autres artistes. Claude Vignon est un des modèles préférés de Bosse et son propre style se rapproche souvent de ce peintre (Judith et Holopherne - cat. 9 - en témoigne). La collaboration va parfois jusqu’à la réalisation d’œuvres à deux mains, comme le Frontispice pour la Dendrologie de James Howell (cat. 189 et 190) gravé par Bosse (le fond et le corps du personnage) à l’eau-forte, sa technique de prédilection, et Claude Mellan (la tête, la collerette et la main gauche) au burin. Dans d’autres cas, le personnage principal est dû à un autre graveur, le décor à Bosse. Les liens entre les artistes apparaissent en filigrane de ces collaborations croisées.

4. Abraham Bosse (1604-1676)
La Mandragore
Planche pour : Denis Dodart, Mémoires pour
servir à l’histoire des plantes
Bosse sera une figure importante du milieu artistique de la France du XVIIe siècle. Dès la création de l’Académie, et bien que les graveurs ne soient d’abord pas admis au sein de l’auguste assemblée, il y sera associé via l’enseignement. Il sera en charge du cours de perspective. Car Bosse est un théoricien dont les ouvrages scientifiques firent autorité, et le font parfois encore. Pédagogue hors pair, ses ouvrages sont d’une clarté paraît-il exceptionnelle, du moins pour ceux que ne rebutent pas les mathématiques. Son enseignement et ses livres se basaient sur les théories de Girard Desargues, un contemporain et ami. Le catalogue en explique certaines, mais il est à craindre que les historiens de l’art n’en saisissent pas toutes les subtilités.
Le catalogue aborde bien sûr largement la fameuse querelle qui opposa l’artiste à ses pairs3au sein de l’Académie. L’histoire est complexe et riche de multiples péripéties que relate Sophie Join-Lambert. L’intransigeance de Bosse à vouloir ne pas se cantonner à l’enseignement de la perspective portait ombrage aux académiciens, et son souhait de publier ses livres au nom de la Compagnie les agaçait fortement. Son mauvais caractère fit le reste. De conflit en conflit, Bosse fut finalement expulsé de l’Académie, mais la réception, officielle cette fois, des graveurs François Chauveau, Gilles Rousselet et Grégoire Huret quelques années après l’éviction de Bosse fut sans nul doute un des résultats de son intransigeance à affirmer son art.
Nous n’avons pas épuisé ici la richesse du propos. Il faudrait citer également les estampes des contemporains (Saint-Igny, Callot, ...) présentées à la Bnf ou les quelques dessins attribués à Bosse presque intégralement exposés à Tours ou à Paris, on pourrait aussi parler des tableaux inspirés par les gravures (que l’on peut voir à Tours), des planches de sciences naturelles, gravures de plantes (la Mandragore réputée pour prendre forme humaine... - ill. 4) ou d’animaux. Le monde d’Abraham Bosse est inépuisable. Soulignons seulement, pour conclure, la sobre et remarquable scénographie de ces deux expositions qui ne cherche pas à voler la vedette aux œuvres. Le superbe décor de Romanelli de la galerie Mazarine est enfin mis en valeur et éclairé, les cartels sont clairs, sans être ennuyeux, et situés à la bonne hauteur. Une réussite.
Commissariat général : Philippe Le Leyzour, conservateur en chef du musée des Beaux-Arts de Tours.
Commissariat scientifique : Maxime Préaud, conservateur général au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France et Sophie Join-Lambert, conservateur au musée des Beaux-Arts de Tours.
Collectif, sous la direction de Maxime Préaud et Sophie Join-Lambert, Abraham Bosse savant graveur, coédition Bibliothèque nationale de France / Musée des Beaux-Arts de Tours, 336 p., 55 €. ISBN : 2-7177-2283-1



